APIC – Interview
Gabriele Brodrecht / Agence APIC
Kloten, 8avril(APIC) Au retour d’un voyage de deux jours dans le diocèse
de Banja Luka, au centre de la Bosnie, dans une région contrôlée par les
Serbes de Bosnie, Mgr Pierre Mamie, président de la Conférence des évêques
suisses a livré ses impressions à l’agence APIC. Ce voyage est un geste de
solidarité concrète avec une région ou vivent des martyrs, explique-t-il.
APIC: Quelles ont été les circonstances de votre visite à Banja Luka?
Mgr Mamie: La Conférence des évêques a reçu une lettre très précise de
l’évêque de Banja Luka, que je connais pour l’avoir rencontré à Rome. Une
seconde lettre nous a été transmise par un journaliste et enfin le cardinal
Etchegaray, président du Conseil pontifical Justice et Paix, présent la semaine dernière à Fribourg, m’a également recommandé de répondre à l’appel
de Mgr Komarica. Le Père Trauffer, qui a eu des contacts par l’intermédiaire de Caritas, m’a dit qu’il ne fallait pas tarder à y aller.
APIC: Ce voyage n’était pas sans risques. Avez-vous ressenti la peur?
P.M.: J’ai laissé cette question de côté. J’ai été mêlé à la guerre du
Tchad où j’ai fait mon apprentissage de la surveillance policière ou militaire. Je me sentais assez fort pour vivre cela. La nuit dernière, nous
avons entendu des tirs et je me suis dépêché de fermer mes volets car il y
avait de la lumière. Lorsqu’on aperçoit des tireurs sur les trottoirs, il
est trop tard. S’ils avaient voulu tirer sur nous, nous ne serions plus
là… Il ne vaut mieux pas s’en occuper, une espèce de peur-réflexe vient
après coup.
APIC: Cette visite sur place était-elle importante, nécessaire?
P.M.: Il est important pour les fidèles, les prêtres, les gens qui restent,
qui n’ont pas été tués ou ne sont pas partis, de savoir que leur évêque
n’est pas seul dans ce combat. On ne peut pas être indifférent lorsqu’un
diocèse risque de mourir. Un témoignage reccueilli sur place peut inciter
les gens à intensifier leur aide. Les gens ne meurent pas de faim, mais ils
ne vivent que de l’aide de Caritas: musulmans, serbes et catholiques.
APIC: Comment vivent les réfugiés?
P.M.: Les réfugiés sont des blessés psychologiques. Ils ont faim, ils n’ont
pas de maison, ils craignent la neige, mais ils ont une blessure intérieure. Lorsqu’un évêque s’intéresse à eux – sans vouloir majorer le rôle de
l’évêque – ils peuvent retrouver le sentiment d’être quelqu’un, alors
qu’ils étaient condamnés à n’être plus rien. Pour cicatriser les blessures
il faut un long travail, par l’argent, les médicaments, la présence et
l’acceuil. Entre Zagreb et Banja Luka, nous n’avons croisé que trois camions sur 150 km de route. Cela illustre bien les besoins.
APIC: Les lettres de Mgr Komarica parlent de la fuite de la moitié des catholiques, de la destruction des églises, de tortures et d’assassinats contre les prêtres, les religieux, les religieuses?
P.M.: Je ne veux pas accuser tout le monde. Nous n’avons été que dans une
assez petite région dont les catholiques et les musulmans sont effectivement chassés. Mais ailleurs, ce sont les Croates ou les musulmans qui persécutent les autres. Dans la région de Banja Luka, il ne reste pratiquement
plus aucune mosquée ni minaret. Du côté catholique, 80% des églises ont été
détruites. Les destructeurs d’églises visent le lieu de rassemblement des
croyants qui s’y retrouvent en très grand nombre. S’il n’y a plus d’églises, les gens ne se rassemblent plus, surtout dans les villages. En s’attaquant aux cures, on oblige les prêtres à fuir. On connaît en fait que très
peu de cas de meurtres de prêtres, par contre quelques uns ont disparu.
Mais l’évêque reste très prudent. Un certain nombre de prêtres ou de religieuses s’enfuient et se cachent. Certaines supérieures ont préféré dire à
leur communauté: « Partez ». Dans quelques villages, la police protège les
soeurs qui s’occupent des malades ou des personnes âgées… Mais régulièrement on tire sur leurs maisons.
APIC: L’évêque lui-même a été menacé d’être ’liquidé’?
P.M.: Mgr Komarica lui-même ne m’a rien dit à ce propos, mais son entourage
m’a confirmé que des menaces de mort arrivaient tous les jours. Dans un bateau qui risque de couler, il est comme le capitaine qui veut être le dernier à quitter le navire. Tout le monde sait que si l’évêque part, c’en est
alors fini… La vie continue et on commence déjà à reconstruire. Mgr Komarica est un homme courageux, souriant et détendu, violent dans ses mots,
sans être agressif. Il porte un très grand chagrin: « Qu’avons-nous fait de
mal pour endurer tout cela? »
APIC: Vous avez églament rencontré à Banja luka Mgr Jefrem, l’évêque orthodoxe serbe et le mufti Ibrahim Halilovic?
P.M.: Dans la région, l’évêque catholique et les responsables orthodoxes et
musulmans se rencontrent régulièrement, ils s’entendent et collaborent dans
le cadre de l’aide humanitaire. Mgr Komarica partage avec eux l’aide des
convois de Caritas, car il y a peu d’aide du côté musulman et pratiquement
aucune du côté orthodoxe. Mais cela ne se passe pas forcément de même à
tous les niveaux ni partout.
APIC: On réfute de toutes parts l’idée de guerre de religion?
P.M.: Sous le régime communiste, les musulmans et les catholiques ont persévéré dans leur foi. Le problème est qu’aujourd’hui pour être Serbe, il
faut être orthodoxe. Or des milliers de gens de tradition orthodoxe n’ont
jamais eu aucune instruction religieuse, ils ne savent rien de Dieu, ils
ont été « communisés ». Comment peut-on alors parler de guerre de religion?
Les autorités politiques serbes n’ont le plus souvent aucune référence religieuse. Ce qui n’est pas le cas des responsables croates et musulmans.
APIC: Comment les gens de Banja Luka ressentent-ils leur situation?
P.M.: Chez les gens que j’ai rencontrés, surtout des prêtres, des religieux, des religieuses et quelques laïcs, je n’ai vu aucune agressivité. Des
religieuses, qui ont été maltraitées comme on ne peut guère l’imaginer,
nous ont accueillis avec beaucoup d’hospitalité. Si on ne nous avait pas
dit ce qu’elles ont subi, nous n’aurions pas pu le voir sur leur visage. Un
Père franciscain dont toute la famille a été massacrée m’a parlé d’Assise,
des oiseaux et de saint François. Mais il y a aussi des gens assez profondément blessés qui ne peuvent plus parler d’eux-mêmes. Une partie de ce
qu’on a vécu ne peut pas se raconter. Les mots sont en dessous de la réalité. On est plongé dans le mystère du mal de la violence et de la mort. On
est partagé entre deux sentiments. Dans la révolte, il est parfois difficile de ne pas refuser Dieu. Mais il ne faut pas alors lacher la main qu’Il
nous tend, continuer de prier et d’espérer. La prière supprime les distances, c’est un lien, c’est un moyen de communication.
APIC: Comment la Suisse peut-elle mieux aider?
P.M.: Par la prière, mais aussi par l’aide matérielle et par l’accueil des
réfugiés. Il faut aussi que la Suisse ait les mains totalement propres par
rapport au commerce des armes. Je souhaite en outre informer le Conseil fédéral de ce que j’ai vu. (apic/gbr/mp)
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