APIC – Interview
Un missionnaire jurassien au coeur de la misère bolivienne
Jacques Berset, Agence APIC
La Bolivie, un mendiant sur un trône doré, disait déjà le baron Alexandre
de Humboldt, célèbre explorateur allemand du siècle passé. Patrie autrefois
glorieuse des Aymaras, la Bolivie est l’un des pays les plus pauvres du
globe, malgré un sous-sol très riche. Au coeur du désespoir, dans les hôpitaux populaires de La Paz, «Padre Juan», missionnaire jurassien, révèle
dans un livre sorti ces jours-ci des presses de St-Paul à Fribourg la richesse de vie et la noblesse d’Indios «assoiffés de la Parole de Dieu».
«En Suisse, je rencontre moins d’allégresse dans les rues, moins de joie
de vivre chez les jeunes… ils ont tout!», confie le Père Jean-Marie Queloz, qui fut 23 ans durant professeur au collège des rédemptoristes à Matran. «Padre Juan» – ainsi l’appellent affectueusement les pauvres qui surpeuplent les salles lépreuses des hôpitaux populaires de La Paz destinés
aux gens sans ressources – partage depuis 14 ans son temps entre la gestion
de la maison des rédemptoristes, et les visites dans les hôpitaux et les
prisons de femmes de la gigantesque capitale bolivienne.
La Paz, une ville démesurée
La Paz, une ville démesurée, «où le soleil brûle, mais ne réchauffe pas»
(on est à 4’000 m d’altitude!), aux fragiles masures de terre qui s’accrochent aux flancs d’un immense entonnoir. La Paz, métropole trépidante d’un
million et demi d’habitants, secouée continuellement par les grèves ouvrières ou étudiantes, dont les bidonvilles ne cessent de croître, gonflés par
le flux incessant des «campesinos» fuyant la misère des campagnes et par
les dizaines de milliers de mineurs d’étain «relocalisés» après la fermeture des mines non rentables… Misère à la mesure de ce pays de 7 millions
d’habitants, d’une superficie de 1’098’581 km2 (environ 27 fois la Suisse).
Et pourtant, nous confie le Père Queloz, la première chose qui frappe dans
ce pays, c’est la tendresse et la chaleur humaine qui émanent de ces gens
humbles.
«Dans les hôpitaux, chez les universitaires boliviens ou les étudiants
en médecine que je côtoye, je découvre davantage de noblesse, moins de vulgarité qu’ici. Ces gens ont le désir de donner le meilleur d’eux-mêmes, de
vivre un idéal, qui part de la vie, qui n’est pas simplement une idée ou
une idéologie». Le peuple bolivien, malgré sa situation de crise permanente, a gardé des valeurs qui ont souvent disparu dans les pays riches.
APIC: Dans «Le chant des sans-voix»(*), votre nouveau livre rédigé à partir
de notes prises jour après jour, ces dernières années, vous parlez avec une
infinie tendresse de ce peuple de pauvres, grabataires ou prisonniers, enfants des rues ou mères abandonnées; vous vous émerveillez de la richesse
de leur foi joyeuse… Les pauvres nous évangéliseraient-ils ?
PadreJuan:Disons que les pauvres nous obligent à relire l’Evangile, et
dans ce sens-là, on peut dire qu’ils nous évangélisent. Il y a une saveur
biblique et évangélique qui émane de ces gens, c’est une réalité existentielle.
Dans les hôpitaux populaires que je visite – l’Hôpital Torax, pour les
malades du coeur et des poumons, l’Hôpital des Enfants, l’Hôpital général,
le plus important de toute la Bolivie, – je suis d’emblée frappé par la foi
très joyeuse des Indiens et des Métis. Pour ces marginaux de la ville, sans
ressources ni caisses maladies, sans accès aux cliniques privées payantes
ou à l’Hôpital des fonctionnaires et employés de l’Etat, la messe dominicale représente un événement capital de leur séjour hospitalier.
Les pauvres célèbrent la vie avec ferveur
Les salles des malades rivalisent entre elles pour obtenir qu’on y célèbre l’eucharistie. Les chants se mêlent aux gémissements de ceux qui se réveillent d’une opération ou aux râles d’un mourant. Il existe certes une
église des hôpitaux, tout près, construite par des religieuses italiennes,
dans leur style. Mais c’est pour nos malades un monde totalement étranger… En quinze ans, je n’y ai peut-être célébré qu’une dizaine de fois.
Je dis la messe dans les salles, au milieu des gens, car c’est là leur milieu de vie, où ils sont à l’aise. Certes, les cantiques de ces gens rongés
par le cancer, la tuberculose ou la lèpre des tropiques ne valent pas ceux
d’une maîtrise de cathédrale, mais ils célèbrent la vie avec ferveur.
Chez ces gens, ce n’est pas tellement une foi d’obligation, plutôt une
foi de conviction. J’ai senti que c’est vrai, parce que c’est humble et
simple. Souvent ce sont eux qui me parlent de Dieu beaucoup mieux que je ne
saurais le faire moi-même. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux, qui peuvent vivre heureux malgré leur situation de détresse. Il y a chez ces gens
une espérance étonnante, une soif de vivre, et une soif de la Parole de
Dieu: c’est peut-être cela le secret de leur bonheur.
APIC:Mais si le peuple bolivien est si joyeusement croyant, pourquoi les
sectes, en particulier en provenance des Etats-Unis, prolifèrent-elles dans
le pays ? L’Eglise catholique n’est-elle pas assez proche des gens ?
PadreJuan:Les sectes ont vraiment du succès en Bolivie: il y en entre 300
à 400 officiellement homologuées, sans compter les centaines d’autres non
enregistrées et moins connues. Ce sont elles qui posent des problèmes, pas
les Eglises protestantes traditionnelles (luthérienne, réformée, etc.) dont
nous nous sentons beaucoup plus proches.
Les sectes arrivent d’une façon sauvage, mais si elles gagnent du terrain, c’est en raison du vide laissé par l’Eglise catholique, qui n’est pas
assez présente dans les lieux de vie des gens. Ce n’est pas nécessairement
une critique, mais une constatation: il me semble que l’Eglise n’est pas
assez présente aux pauvres, même si elle fait beaucoup de réunions sur les
pauvres.
Une Eglise trop institutionnalisée
L’Eglise des réunions et des congrès n’est pas toujours celle de la Présence. Elle devrait davantage privilégier le terrain, la présence dans le
peuple. Je la trouve trop institutionnalisée dans ses habitudes, son style
de vie, ses règles, et pas assez engagée dans la vie concrète des gens. Et
ces gens forcément ne la connaissent pas. L’Eglise dispose certes de maisons épiscopales, de maisons de paroisse; il y a de nombreuses religieuses… Mais en Bolivie, ce qu’il nous faut, ce ne sont pas des temples ou
des belles églises, mais rejoindre les gens là où ils sont.
En effet, les pauvres ne brillent pas par leur discours. Leur langage
est celui de la vie, de la chaleur humaine, de la vérité que leur confère
le tragique de leur existence. Il faut savoir les écouter, les entendre,
les accompagner. Oui, les humbles de La Paz nous obligent à relire l’Evangile. Humainement pauvres, ils ont faim de Dieu: pour eux, la Bonne Nouvelle est une parole vivante, toujours libératrice, qui guérit les corps et
les esprits. JB.
Encadré
La détresse des enfants de Bolivie
La Bolivie, en proie à une récession économique qui entraîne souvent la
désintégration des familles, connaît l’un des taux de mortalité infantile
les plus élevés du monde, note le Père Queloz dans «Le chant des sansvoix». Abandonnés par leurs parents, 30 % des enfants mineurs sont sans
foyer et doivent se débrouiller tout seuls pour survivre. Des enfants de 5
à 8 ans travaillent toute la journée dans la rue pour essayer d’arracher la
subsistance de toute une famille!
Ecoutons-le: «Dans les hôpitaux populaires de La Paz, je les retrouve
avec un corps parfois squelettique, des yeux démesurément grands qui dévorent du regard avec un air de reproche ou d’accusation. Pour beaucoup, le
premier contact avec la vie, avec le monde, se réalise sous le signe de la
faim et de l’injustice d’une société qui ne sait pas les accueillir. Les
enfants sont les premières victimes de la crise économique et sociale du
pays. Pour eux, elle se nomme la dénutrition, avec tout son cortège de maladies: maladies des voies respiratoires, diarrhées, anémies, tuberculose,
scorbut, typhus… Sur 1’000 enfants nés sur l’Altiplano, 223 meurent avant
d’avoir 5 ans. Dans la région des Vallées, ils sont 321 et dans les populations quechuas, ils atteignent 380 pour mille…». (apic/be)
Encadré
Jean-Marie Queloz est né en 1929, second enfant d’une famille paysanne de
huit enfants, à Saint-Brais, dans les Franches-Montagnes. Il poursuit ses
études aux collèges rédemptoristes d’Uvrier, en Valais, puis de Bertigny à
Fribourg, ensuite en France et au Luxembourg, où il fait sa théologie. Durant 23 ans, le religieux rédemptoriste enseigne le latin puis la littérature française au Collège de Matran. C’est en 1978, une semaine avant de
fêter ses 50 ans, que le Père Queloz part en mission en Bolivie, «en principe pour remplacer mon frère dans les tropiques». Son jeune frère, «Padre
Pedro», est lui aussi missionnaire rédemptoriste; il travaille dans le département du Beni, à la mission de Reyes (une région de 60’000 km2, dans
l’Amazonie bolivienne), confiée à la province suisse des rédemptoristes.
(apic/be)
(*) Jean-Marie Queloz, «Le chant des sans-voix», Préface de Paul Jubin.
Imprimerie Saint-Paul, Fribourg.
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