APIC – Interview
De retour d’Haïti, les commentaires du secrétaire de (170693)
la Commission suisse Justice et Paix, Jean-Claude Huot
Fribourg, 17juin(APIC) La résolution 841 du Conseil de sécurité de l’ONU,
votée mercredi soir, et imposant à Haïti un embargo international à partir
du 23 juin s’il n’y a pas de retour à la démocratie, «est un bon signe»,
commente Jean-Claude Huot, secrétaire national de la Commission suisse
«Justice et Paix». Le peuple haïtien salue avec joie cette décision claire,
souligne-t-il, car sur place, les gens souhaitent des pressions réelles
pour le retour du président déchu, le Père Jean-Bertrand Aristide.
Rentré début juin d’une mission d’enquête réalisée en Haïti en compagnie
de représentants des Commissions épiscopales «Justice et Paix» de huit pays
européens, ce militant des droits de l’homme d’origine jurassienne ne mâche
pas ses mots: le pays est mis en coupe réglée par ceux qui se sont emparés
du pouvoir le 30 septembre 1991 en renversant le président démocratiquement
élu.
Une population soumise au racket organisé
La population haïtienne vit dans la terreur; elle est soumise au racket
organisé par les structures de pouvoir en place: militaires, «chefs de section» (police rurale liée à l’armée) et «attachés» (hommes de main des militaires), etc., procèdent à l’extorsion de fonds à grande échelle. Impossible d’échapper aux «taxes» si l’on ne veut pas que sa maison brûle, subir
les arrestations arbitraires, la torture ou la mort. «On a affaire à une
sorte de ’système de protection’ comme on peut le trouver dans les régions
sous contrôle de la mafia», souligne le responsable de «Justice et Paix».
Depuis le coup d’Etat du général Raoul Cédras – et ce sont là les chiffres de M. Celli, rapporteur spécial de l’ONU pour les droits de l’homme en
Haïti – quelque 3’000 personnes ont été assassinées. Et la liste des tortures et des exécutions extrajudiciaires s’allonge tous les jours. Alors, les
Haïtiens dans leur majorité souhaitent le retour de «Titid», même si certains craignent les règlements de compte… Un rapport de mission sur la
situation haïtienne doit être publié par «Justice et Paix» dans le courant
du mois de juillet.
APIC:Vous soutenez le renforcement des pressions contre Haïti, alors que
divers milieux d’Eglise, notamment la Conférence épiscopale d’Haïti, affirment que ce sont les plus pauvres qui souffrent de l’embargo…
J.-C.Huot:Il n’y a qu’un espoir pour le retour à la démocratie en Haïti:
que l’on renforce effectivement les sanctions si le délai d’une semaine
s’écoule sans que rien ne se passe, et que l’on impose un embargo réel.
L’embargo actuel est contourné et c’est l’occasion pour ceux qui sont au
pouvoir de s’enrichir davantage encore avec la montée des prix. Quant à la
population pauvre, elle souffre effectivement d’un accroissement de la
pauvreté, du renchérissement, de l’extorsion de fonds, de la violence.
Il est clair que l’embargo est un élément de la situation. Mais sur place, plusieurs paysans nous ont dit qu’avec l’embargo imposé depuis le
putsch de septembre 1991, rien n’avait vraiment changé pour eux: «On était
déjà sous embargo auparavant, quand on nous imposait le cochon nord-américain à la place du cochon haïtien, quand on n’avait pas accès aux biens
parce qu’ils étaient déjà trop chers…»
APIC:Face à la violation systématique des droits de l’homme, on reproche
le silence, voire la complaisance de certains secteurs hiérarchiques de
l’Eglise haïtienne à l’égard de la dictature…
J.-C.Huot:A ce propos, on sent une grande frustration auprès des fidèles,
qui souhaiteraient que les évêques haïtiens soient à leurs côtés. A certains moments, cela nous a impressionnés: «Nos évêques nous laissent périr», a-t-on pu entendre dans divers endroits. A l’exception des prises de
position courageuses de Mgr Willy Romélus, évêque de Jérémie, qui se sent
bien seul, d’autres refusent de prendre position. Ils condamnent la violence d’où qu’elle vienne, sans préciser qu’elle ne vient que d’un seul côté,
de ceux qui ont usurpé le pouvoir. La violence de ceux qui sont opprimés
n’est qu’un réaction à ce que les gens doivent subir de la part du régime.
APIC:Certaines publications catholiques sont allées jusqu’à comparer le
régime du président Aristide à celui des «khmers rouges» de Pol Pot; on a
beaucoup parlé du «supplice du collier» infligé aux opposants…
J.-C.Huot:Il faut être clair: pendant les quelques mois que le Père Aristide a été président, il n’y a pas eu de violences systématiques exercées
par les organes de l’Etat envers la population civile. S’il y a eu dans
certains endroits des violences populaires ou des menaces et des pressions
exercées par la foule sur le Parlement de Port-au-Prince, il faut noter que
cette violence-là était en nette régression par rapport à ce qui existait
auparavant.
Les gens commençaient à avoir confiance dans la justice et espéraient
que le système judiciaire allait être réformé, qu’il y aurait une police
indépendante de l’armée et en laquelle on pourrait avoir confiance et qui
assurerait une certaine protection… Il est vrai que cela ne pouvait pas
se mettre en place du jour au lendemain et il y a certes eu des cas de vengeance. Et c’est d’ailleurs un risque qui n’est pas absent maintenant. Reste que l’on ne peut pas qualifier le régime d’Aristide de dictatorial.
Les peurs de certains milieux d’Eglise
Il faut reconnaître que certains milieux d’Eglise ont certainement eu
peur de cette forme de démocratie qu’Aristide mettait en place. Par ses
propos, ses discours, la manière dont il s’appuyait sur la population, il
cherchait une forme de démocratie qui allait au-delà d’une démocratie formelle. Certains milieux – qui débordent des milieux les plus privilégiés -,
plutôt formés au modèle occidental, ont eu peur. Dans l’Eglise, il y a eu
aussi ce type de réaction. Certains secteurs de l’Eglise ont eu peur de ce
qu’ils avaient mis en place vers la fin du régime de Jean-Claude Duvalier,
comme la campagne d’alphabétisation Mission Alpha ou les communautés de base «Ti Légliz», un mouvement dont ils avaient perdu le contrôle.
APIC:Les évêques craignaient-ils l’émergence d’une «Eglise populaire» ?
J.-C.Huot:Il vaut la peine de souligner, que quand on parle d’»Eglise populaire» en Amérique latine, on pense tout de suite chez nous qu’il pourrait y avoir deux Eglises séparées. Cela m’a frappé très fort en Haïti et
dans d’autres pays d’Amérique centrale: les gens sont très attachés à leurs
évêques, on trouve leur portrait dans les maisons les plus pauvres. Pas
question donc d’ériger une «Eglise parallèle», mais certainement une
volonté chez ces gens d’être des chrétiens debout, responsables à part
entière, capables d’assumer leur place dans l’Eglise et dans la société.
Ce courant-là a dû faire peur à certains des évêques – pas tous – et a
produit les blocages que l’on connaît. Mgr Romélus est le seul à dire tout
haut qu’il faut prendre une position claire, qu’il faut lutter pour la justice et le respect des droits de l’homme, que le Père Aristide a été élu
démocratiquement et que, même s’il a commis certaines erreurs, il doit pouvoir assumer ses responsabilités comme président de la République. Certes,
plusieurs des évêques que nous avons rencontrés restent en contact avec
leurs fidèles et ils cherchent une forme de pastorale en lien avec les
réalités du moment, mais sans oser prendre position par rapport à la
réalité présente de répression.
Quant à la présence d’un nonce apostolique à Port-au-Prince, cela reste
pour nous une énigme. Nous avons voulu en parler avec le nonce lui-même,
Mgr Lorenzo Baldisseri, mais il était absent de la capitale, et le secrétaire de la nonciature n’a pas voulu nous recevoir. De retour en Europe,
une délégation des Commissions «Justice et Paix» qui ont participé à la
mission d’enquête a été reçue au Vatican par le cardinal Roger Etchegaray,
président des Conseils pontificaux «Justice et Paix» et «Cor Unum». Nous
avons fait part au cardinal Etchegaray de nos préoccupations et il s’est
engagé à les transmettre à la Secrétairerie d’Etat. (apic/be)
Propos recueillis par Jacques Berset, agence APIC
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