Le Liban dans l’expectative se remet à douter (290793)

APIC – Reportage

La violence, cette vieille compagne…

Par Geneviève Cornet, pour l’Agence APIC

Beyrouth, 29juillet(APIC) Près de 300’000 civils libanais ont repris le

chemin de l’exil depuis le début de la semaine, des dizaines d’autres sont

déjà morts sous les bombes israéliennes. Le Liban n’en finit pas de saigner

et d’être le champ de bataille des autres. Quelques jours avant ce nouvel

embrasement, le Père Antoine Gemayel, directeur du Centre catholique d’information à Beyrouth, estimait que la guerre ne sera vraiment terminée au

Liban que lorsque le pays sera libéré de toute occupation étrangère. Notre

reportage sur place.

«Tant que les Israéliens attaquent quotidiennement les camps palestiniens au Liban, et tant que leurs avions sillonnent tous les jours le ciel

libanais avec arrogance et sans respect des lois internationales, rien ne

sera vraiment terminé». Pour le Père Gemayel, «cette situation peut embraser à nouveau le pays à chaque instant». Pressentiment confirmé.

Avec les «représailles» israéliennes, baptisées «Règlement de comptes»,

destinées à écraser les combattants libanais du Hezbollah pro-iranien et

les fedayines du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) dans

la vallée de la Bekaa et au Sud du pays, c’est une nouvelle escalade de la

violence qui vient d’être franchie. Confirmant une nouvelle fois que le Liban est un champ de bataille et un enjeu stratégique pour les puissances

étrangères. Au mépris de la population libanaise.

La visite du secrétaire d’Etat américain Warren Christopher, attendu

dans la région ces jours-ci pour relancer les négociations de paix au

Proche-Orient, est bien mal partie.

Négociations de paix israélo-arabes: remises en cause?

Des négociations dont les Libanais attendaient encore beaucoup il y a

quelques jours: «S’il n’y a pas une solution de paix globale au MoyenOrient, le Liban ne pourra jamais retrouver un équilibre. Seule une paix

israélo-arabe peut ouvrir à notre pays une voie, qu’elle soit positive ou

négative», affirme Samir Moawad, architecte à Beyrouth et parent de l’ancien président René Moawad, assassiné en novembre 1989. Un espoir partagé

par le patriarche maronite d’Antioche et de tout l’Orient, Mgr Nasrallah

Pierre Sfeir: «Il n’y aura pas de paix au Liban tant que le problème palestinien ne sera pas résolu. Ici au Liban on attache une très grande importance à la Conférence pour la paix au Moyen-Orient».

Conscient que la violence peut s’intensifier à tout moment, il désigne

les occupants: «Il faut régler le problème des miliciens qui chaque jour

attaquent Israël, provoquant ainsi une riposte israélienne contre le Liban;

il faut encore que les Israéliens se retirent du territoire libanais, que

les Syriens, avec leurs 35 à 40’000 soldats, rentrent chez eux».

L’espoir demeure, en dépit des combats. La paix entre Israël et les Palestiniens est grandement espérée par les Libanais, qui en ont assez de

vivre dans un climat d’insécurité grandissante; mais elle dépend de bien

des facteurs extérieurs, la politique américaine au Moyen-Orient en particulier. Une paix qui «ne pourra être conclue qu’avec la garantie des grandes puissances», ajoute Samir Moawad.

Instabilité politique

Sur le plan politique, l’instabilité domine le Liban: la guerre est toujours là, plus insidieuse: économique, politique, sociale, psychologique.

Et le bruit des armes, qui s’est dramatiquement intensifié ces derniers

jours. Une guerre attisée par les puissances étrangères, la Syrie, présente

sur 60% du territoire libanais et Israël, qui en occupe 10%, au Sud, au mépris de la Résolution 425 du Conseil de sécurité des Nations-Unies. Les Accords de Taëf du 22 octobre 1989, dont les Libanais attendaient beaucoup,

n’ont pas tenu leurs promesses: les soldats syriens qui, aux termes de ces

Accords, auraient dû se retirer graduellement, sont encore présents aujourd’hui, empêchant une réelle reprise économique et une véritable prise

en charge du Liban et de son avenir par ses habitants.

Une présence dénoncée par la majorité des Libanais, désireux de prendre

enfin en mains les rênes de leur pays: «Nous attendons le jour où les Accords de Taëf seront appliqués entièrement et où toutes les troupes non libanaises quitteront notre sol: cela permettra aux Libanais, chrétiens et

musulmans, de se retrouver ensemble pour se répartir la tâche de reconstruction», affirme le patriarche.

Une occupation pesante et explosive

Le régime de démocratie parlementaire est bien inscrit dans la Constitution, mais beaucoup de Libanais avouent ne pas savoir ce que cela signifie

au quotidien: corruption et pressions partisanes faussent le débat démocratique. Et lorsqu’on sait que d’après les derniers sondages 80% des Libanais, chrétiens et musulmans, rejettent le gouvernement actuel, on mesure

mieux l’ampleur du problème.

Les Libanais attendent de voir ce que fera dans un avenir proche le chef

de l’Etat, Elias Hraoui, chrétien maronite. Les réserves sont nombreuses

parmi les intellectuels libanais: «Le terme ’indépendant’ est très théorique en l’état actuel des relations internationales», déclare Jean Charaf,

professeur d’histoire du Liban moderne à l’Université libanaise de Beyrouth. «Il ne faut pas oublier la présence palestinienne sur notre territoire, les intérêts des pays arabes et la présence syrienne au nord. Le

pays est ainsi tiraillé entre des intérêts contradictoires: sa situation

intérieure dépend toujours et fondamentalement de l’équilibre des forces

politiques au Moyen-Orient».

Le Liban est aujourd’hui, relève-t-on à Beyrouth, un champ de bataille

pour les puissances étrangères, Israël et la Syrie en particulier. Il est

vrai que l’Etat d’Israël montre bien peu d’empressement à respecter les résolutions des Nations Unies. «Bien sûr, il y a beaucoup de choses que nous

ne pouvons pas dire, nous les chrétiens. Pourvu que l’on ne se mêle pas de

politique, tout va bien»: ces propos du Père Ambroise Haga, moine maronite

actif auprès des jeunes, soulignent le malaise.

Restaurer la confiance

Mgr Ibrahim Hélou, évêque maronite de Saïda et parent de l’ancien président libanais Charles Hélou, le déclare sans ambages: «Il faut ici au Liban

un Etat fort, capable d’imposer son autorité en s’appuyant sur une armée,

une police et une gendarmerie solides, un Etat qui soit en mesure d’assurer

la paix à la population». Pour Samir Moawad, «il faut d’abord restaurer un

climat de sécurité et de confiance dans le pays: ce qui nous manque aujourd’hui, à nous Libanais, c’est la confiance, en nous-mêmes d’abord, en

nos responsables ensuite, très détériorée à cause de ce qui s’est passé et

de ce qui se passe encore ici. Il faut le dire, les responsables du pays ne

sont pas à la hauteur des événements».

«Plusieurs personnes actuellement au pouvoir sont des hommes d’affaires

corrompus qui ne voient que leurs intérêts. Un an après l’accession au pouvoir de Rafic Hariri – qui avait fait naître un grand espoir – nous en sommes toujours au même point. On a accordé des crédits à des ministres et des

sociétés qui ont dépensé cet argent pour leur propre compte, sans que l’on

sache ni où ni comment. Pendant ce temps, les infrastructures n’ont pas

évolué», souligne, sceptique, le professeur Charaf. Il n’est que de se rendre dans la vallée de la Bekaa, autrefois prospère, pour toucher du doigt

le malaise: «Les seules terres fertiles sont celles du premier ministre

milliardaire Hariri».

Un Parlement non représentatif

Comment restaurer un climat de confiance alors que les élections législatives de l’été dernier organisées sous contrôle syrien ont vu le boycott

de l’opposition chrétienne? Conséquences: les chrétiens représentatifs sont

peu présents dans les lieux de décision et de gouvernement et ils ont perdu

un grand nombre de postes-clés lors des dernières nominations.

Pourquoi ce boycott? «Les élections étaient jouées d’avance», confie

Samir Moawad. Pour le Père Antoine Gemayel, prêtre maronite, «ces élections

ont été imposées par les Syriens contre la volonté des chrétiens et de la

plupart des musulmans. Il est clair que le gouvernement est manipulé par

les Syriens, surtout après la faible participation chrétienne, qui s’est

élevée à 5%, et musulmane, à 12%. Les députés au parlement actuel ne reflètent pas la volonté du peuple». Le Père Gemayel est un parent de Béchir Gemayel, assassiné le 14 septembre 1982, 27 jours après son élection à la

présidence de la République libanaise.

Vers une solution fédéraliste?

Les Libanais espèrent malgré tout en l’avenir. «Je ne pense pas qu’Hariri veuille faire du Liban un Etat islamique: ce n’est d’ailleurs pas dans

son intérêt. Parce que ce pays est le seul où les musulmans des pays islamiques modérés, dont il est le porte-parole, peuvent se divertir, se sentir

à l’aise, communiquer avec l’étranger», constate Samir Moawad. Dans les

rangs des chrétiens, on préconise la solution fédéraliste, la mieux à même,

pense-t-on, de réaliser une cohabitation harmonieuse qui respecte les

droits de toutes les communautés: «Je vois un Etat fédéral: un gouvernement

central et des régions qui jouissent d’une certaine autonomie. Le Liban ne

peut vivre qu’en étant un Etat neutre et indépendant», ajoute-t-il.

En tant qu’historien, le professeur Charaf préconise «la coexistence

communautaire, le régime fédéral. La formule d’aménagement du régime politique libanais devrait tenir compte de toutes les communautés qui habitent

le pays pour leur accorder une autonomie, l’espoir face à l’avenir et une

coexistence durable. A ce moment-là, je crois que les Libanais pourront

évoluer vers une société nationale». Pour Joseph Fadel, professeur de sociologie et de relations internationales à l’Université libanaise de Beyrouth, «l’essentiel est d’assurer le fonctionnement démocratique de l’Etat.

La forme – fédérale, centralisée, décentralisée – vient après pour donner

corps à un consensus fondamental».

Et le professeur Fadel de préciser: «Ce qui m’intéresse d’abord lorsque

je parle de démocratie, c’est que la décision ne soit plus élaborée par le

haut, mais par la base, qu’il y ait la participation de toutes les communautés et de chaque membre de ces communautés, libéré de toute entrave à

son expression politique. Il faut changer les mentalités. Il faut pratiquer

l’ouverture d’esprit et le débat, un débat qui devrait s’engager pour tout

le monde. On ne peut pas gouverner par des formes d’inquisition».

Le Liban craint le pire

En attendant, les combats s’intensifient aux frontières et le peuple libanais renoue avec l’horreur de la guerre. Chrétiens ou musulmans, les civils recommencent à douter et à souffrir. Ils retrouvent la violence avec

son cortège de blessés et de morts, vieille compagne côtoyée 17 ans durant.

Dans chaque camp, on compte déjà les raids et les victimes de la plus importante offensive israélienne depuis le début de l’occupation, le 6 juin

1982. Et l’Etat de mobilisation générale décrétée dans le pays n’est pas

fait pour rassurer les Libanais! Ironie du sort, en pleine période de reconstruction. (apic/cor/pr)

Des photos de ce reportage peuvent être obtenues auprès de l’Agence CIRIC, à Lausanne, tél: 021 25 28 29.

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