Les jésuites ont changé (200893)

APIC – Interview

Peter-Hans Kolvenvach, préposé général de la Compagnie de Jésus

Bruxelles, 20août(APIC) A l’occasion du passage en Belgique du Père Peter-Hans Kolvenbach, pour l’ouverture du Congrès européen des anciens élèves des jésuites, l’agence de presse catholique belge CIP a recueilli quelques propos du préposé de la Compagnie de Jésus à la veille d’un prochain

chapitre général.

CIP: Quel est le projet de la 34e congrégation générale?

P.-H. K.: Je voudrais d’abord faire remarquer que la Compagnie n’a tenu que

33 congrégations générales au cours d’une histoire de quatre siècles et demi. En effet, elle ne tient pas de chapitres réguliers. La raison en est

que saint Ignace entendait que les jésuites s’occupent en priorité du travail apostolique, le regard toujours tourné sur l’extérieur, dans un esprit

de service.

Une congrégation générale est convoquée dans deux cas seulement: à la

mort du supérieur général (ndlr: ce fut le cas de la 33e, qui désigna le

Père Kolvenbach pour succéder au Père Pedro Arrupe) et lorsqu’il faut prendre une décision que le gouvernement normal ne peut prendre à lui seul, et

c’est le cas pour la 34e. Deux problèmes y seront abordés. Le premier est

l’adaptation de notre législation aux directives du concile Vatican II

(qu’ont déjà réalisée la plupart des ordres et congrégations) et au nouveau

Code de droit canon. Il s’agira ensuite de planifier nos priorités apostoliques en vue du troisième millénaire, à la lumière de l’expérience de ces

vingt dernières années, puisque cela n’a plus été fait depuis la 32e congrégation générale.

La 34e congrégation générale sera convoquée le 8 décembre prochain.

Après le travail préparatoire au sein des provinces, elle s’ouvrira à Rome

le 5 janvier 1995. 220 délégués y représenteront les 24’000 jésuites.

CIP: Vous êtes supérieur général depuis dix ans? Qu’est-ce qui a changé

dans la Compagnie au cours de cette décennie?

P.-H. K.: Je pense qu’un des plus grands changements concerne les Exercices

spirituels de saint Ignace, qui ont pris une ampleur beaucoup plus grande

et plus concrète dans la vie de beaucoup de gens. On a assisté à une redécouverte de la spiritualité ignatienne, pour en faire un instrument disponible à tout homme qui veut s’ouvrir au Christ et orienter le sens personnel de sa vie. Cette spiritualité est vécue désormais dans la vie de tous

les jours, et plus seulement lors des retraites.

Ce qui a changé aussi, c’est la collaboration avec les autres. Même dans

des domaines où la Compagnie peut fort bien travailler seule, il y a une

volonté de travailler avec les autres, ce qui a notamment ouvert à un partenariat avec les laïcs dans nos oeuvres, mais aussi dans des initiatives

nées en dehors de la Compagnie, avec d’autres congrégations, avec les évêques…

De même, le sens social de ce que nous faisons s’est développé. Tout le

monde a aujourd’hui compris cette dimension dans son travail. On peut constater aussi une meilleure planification du travail que nous réalisons, qui

fait l’objet d’un réel discernement. Les provinces ont un projet apostolique et elles tentent de le réaliser.

CIP: Vous êtes venus à Bruxelles pour un congrès sur les réfugiés. Depuis

longtemps la question des réfugiés est prioritaire pour les jésuites. Comment voyez-vous l’avenir des Territoires Occupés de Palestine?

P.-H. K.: En 1947-1948, ce sont les jésuites qui ont les premiers organisé

les camps de Palestiniens. Aujourd’hui, ceux-ci ont été pris en charge et

sont devenus des forteresses. Je pense que des pas très réels sont en train

de se faire pour sortir d’une situation qui reste ambiguë: ou bien les Territoires Occupés doivent être rendus, ou bien, si Israël les revendique,

tous doivent y jouir des mêmes droits. A Israël de lever cette ambiguïté.

La situation s’est modifiée, puisque la majorité des populations qui habitent aujourd’hui les Territoires n’ont connu que l’occupation. Le désir de

paix est réel, mais il faut avouer que les vrais noeuds du problème – le

statut de Jérusalem, par exemple – n’ont toujours pas été touchés.

CIP: Les jésuites sont nombreux en Afrique et en Asie. comment voyez-vous

le rôle joué par l’Islam dans ces parties du monde?

P.-H. K.: La question est délicate. L’islam est la seule religion mondiale

en croissance. En outre, il se montre parfois extrêmement agressif. Nous

commençons par la conversion personnelle avant d’édifier une communauté, de

construire une église, éventuellement une cathédrale. Eux commencent par la

cathédrale. Ils construisent de grandes mosquées un peu partout.

En Afrique, où ils ont un passé très lourd pour s’être adonnés au commerce des esclaves, les musulmans sont parvenus à se présenter comme une

religion africaine, en réussissant admirablement à étendre leur zone d’influence. Ils ont aussi l’avantage de proposer une morale qui convient à beaucoup, par exemple en matière de polygamie. Ils savent présenter aux animistes un projet de société que nous n’avons pas. Sans prêtres ni sacrements, l’islam a aussi une organisation qui s’adapte mieux à la culture

africaine. Au début, c’était un problème que beaucoup d’évêques n’ont pas

vu. Or, la situation devient explosive dans certains pays, comme le Nigéria

et le Tchad, où les musulmans et les chrétiens sont désormais présents en

proportion égale, au Soudan, mais aussi en Afrique du Nord, où le fondamentalisme gagne du terrain.

En Asie, un dialogue sincère existe là où l’islam est minoritaire. Mais

il n’est plus possible là où il est dominant. La situation est également

difficile au Moyen-Orient, où l’exode des chrétiens ne se tarit pas. Plus

près de nous, il y a la Bosnie où on fait tout pour éviter la création d’un

Etat musulman. Sur ce point, Croates et Serbes se retrouvent.

La croissance de l’islam et son agressivité méritent une grande attention et une grande lucidité. Qui doit commencer par nous faire admettre

qu’eux aussi se sentent opprimés chez nous et, chez eux, menacés par la

mentalité occidentale, qui déstructure leur société. La révolution khomeiniste aurait-elle pu se produire en Iran si, du temps du shah, les écrans

n’avaient été envahis par des films américains? (apic/cip/cb)

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