Seigneur, désarme-nous!

La guerre peut-elle être juste? Y a-t-il une «bonne violence»? La violence est toujours un mal, même si parfois dans notre imperfection nous ne trouvons pas d’autre alternative.

Le titre de ce blog est une prière du frère trappiste Christian de Chergé. Elle m’interpelle fortement au cœur de la violence guerrière que nous vivons par médias interposés, mais que nous sentons plus proche que jamais parce que nous connaissons pratiquement tous des personnes russes ou ukrainiennes. Nous expérimentons la difficulté de les classer dans un camp ou dans l’autre.

La guerre peut-elle être juste? Y a-t-il une «bonne violence»? peut-on diviser le monde si facilement entre «camp du bien» et «camp du mal»? Ces questions qui occupent les éthiciens dans leurs bureaux depuis des siècles prennent un caractère concret quand on est plongé dans l’horreur du conflit.

Il faut bien que les Ukrainiens répondent à l’invasion de leur pays et au sang qui y est versé. La question, je crois, n’est pas tant de savoir s’ils ont le droit de le faire et de quelle manière, comme la codification du droit de la guerre le prévoit. La question qui doit constamment nous déranger est celle de la violence et du meurtre de celui qui, quoiqu’il arrive, reste un frère. Celle de la violence aussi, qui toujours s’auto-amplifie et peine à rester limitée. L’homme est ainsi fait que quand on lui met une arme dans les mains, on ne peut garantir qu’il n’en fera pas mauvais usage.

Je ne sais pas comment m’en sortir. J’admire les Ukrainiens pour leur courage et je pense qu’il faut qu’ils se battent. Leur cause est «juste». En même temps, je sais que pour se défendre, ils vont employer la violence, ils vont détruire, tuer, et que cela est toujours à l’opposé de ce que veut pour nous le Créateur et Seigneur de la vie.

«Il ne faut pas tenter de sauver la violence en disant qu’elle est un ‘mal nécessaire’».

Dans l’Algérie des années 1990, plongé au cœur d’un conflit tout aussi violent, venant d’être confronté à un tueur armé, le frère Christian écrivait: «Je ne peux pas demander au bon Dieu: tue-le. Mais je peux demander: désarme-le. Après je me suis dit: ai-je le droit de demander: désarme-le, si je ne commence pas par demander: désarme-moi et désarme-nous en communauté. C’est ma prière quotidienne, je vous la confie tout simplement.» [L’invincible espérance, p. 314]

Être armé c’est être dans une logique binaire: tuer ou être tué. Se laisser désarmer, ça n’est pas courir au suicide ou au martyr, c’est casser la binarité stérile et savoir, tant qu’il est possible, ouvrir des tiers-lieux, des lieux de paix habités par des hommes et des femmes de paix, comme l’a été le monastère de Tibhirine. Peut-être là alors pourra se recevoir du Prince de la paix la grâce d’une imagination créatrice pour tenter de sortir du conflit en contournant la violence, c’est-à-dire en respectant toute vie. Certains diront: «utopie», d’autres et je veux en être: «espérance contre toute espérance».

Il ne faut pas tenter de sauver la violence en disant qu’elle est un «mal nécessaire». Cela lui conserve une aura de respectabilité. Elle est toujours injustifiable, elle doit rester un mal, un mal que parfois nous n’avons pas su ou pas pu éviter et dont nous aurons toujours à nous faire pardonner. Violence inévitable alors oui, à cause de notre imperfection humaine, de notre manque d’imagination et de courage. Nous restons armés… au cas où. Nous aimons tellement croire qu’il n’est pas raisonnable d’en appeler à Celui qui a affronté la violence jusqu’au bout sans y répondre. «Seigneur, désarme-nous!».

Thierry Collaud

6 avril 2022

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/blogsf/seigneur-desarme-nous/