Les deux sens du lavement des pieds

Depuis l’âge de huit ans, j’ai une cheville bloquée et je suis amputé d’un talon. Autant dire que je dois prendre soin quotidiennement de mes pieds. Or, jusqu’au Concile, l’Eglise n’avait pas introduit dans la liturgie du Jeudi Saint le rite du lavement des pieds. Quand j’ai découvert le 13e chapitre de l’Evangile de Jean, ce fut pour moi une grande joie. Le Christ prenait soin des pieds de ses disciples car ceux-ci sont indispensables pour la marche et donc pour la mission. Pour moi, qui vivait cela dans ma chair, c’était un témoignage essentiel.

Depuis, l’Eglise insiste, le Jeudi Saint, sur l’importance du service fraternel. Et les chrétiens la suivent dans cette recommandation. Combien de femmes et d’hommes sont engagés dans le service humble de leurs frères et sœurs, en particulier dans les communautés religieuses et dans les familles? C’est une des raisons pour laquelle je ne crois pas à une pratique religieuse solitaire. Il faut nécessairement s’inscrire dans une relation aux autres pour vivre la charité. Et c’est un grand défi dans notre société moderne individualiste.

Récemment, j’ai pu mesurer l’importance sociale de ces services. Ayant été hospitalisé deux fois en pleine période de Covid, j’ai pu constater combien des services de santé compétents et disponibles étaient créateurs de vie personnelle et collective. Nous avons la chance en Suisse de pouvoir en disposer.

«Ce fut la plus belle communion que j’ai reçue de ma vie. Elle unissait mes pieds et mon cœur»

 Pendant presque un mois, j’étais très vulnérable et obligé de m’en remettre aux bons soins des infirmières et des médecins. Je devais en quelque sorte «me laisser laver les pieds». Et j’ai alors découvert un deuxième sens à l’Evangile de Jean. Aux réticences de Pierre, Jésus répond: «Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi» (Jean, ch. 13., verset 8). Il ne s’agit plus ici de se rendre service mutuellement, mais de se laisser servir par le Christ, de lui laisser les clés de notre corps.

Cette phrase m’a bouleversé, moi qui ai toujours beaucoup souffert de ma jambe. Grâce à saint Paul, je savais que la force du Christ s’inscrit d’abord dans notre faiblesse.  Je le savais intellectuellement, mais grâce à cette phrase de l’Evangile de Jean, cette idée prenait corps. C’est d’abord par mes pieds que le Christ pouvait m’emmener avec lui et s’inscrire dans mon cœur. Je méditais cette vérité quand les aumôniers de l’hôpital sont venus m’apporter la communion. Ce fut la plus belle communion que j’ai reçue de ma vie. Elle unissait mes pieds et mon cœur.

«Il faut réhabiliter Marie-Madeleine dans l’esprit des chrétiens»

En lavant les pieds de Pierre, le Christ ne pratique pas un simple service. Il nous demande de nous laisser toucher par sa présence et son amour, comme il l’a demandé à Pierre. Il nous demande d’ouvrir notre cœur.

C’est le cas de Marie-Madeleine le matin de Pâques. Elle se précipite au tombeau de très bonne heure parce que le Christ a bouleversé sa vie. Son cœur est ouvert et c’est pour cela que Jésus lui annonce en premier Sa résurrection. Notre foi peut être pleine de bonnes raisons ou d’espérance. Si elle n’est pas remplie d’amour pour le Ressuscité, elle reste orpheline. L’Eglise, qui a peur des émotions, évite souvent d’en parler. Elle a placé dans l’ombre Marie-Madeleine et préfère parler de Jean et de Pierre.  Il ne s’agit pas de commettre l’erreur inverse et d’oublier l’apport de ces deux grands apôtres. Mais il faut réhabiliter Marie-Madeleine dans l’esprit des chrétiens. Loin de l’image de la pécheresse pardonnée, que nous avons reçue enfant, elle est une disciple de plein exercice qui a suivi Jésus. Elle est une grande sainte qui est restée fidèle au pied de la croix et a été le premier témoin.

Jean-Jacques Friboulet

4 mai 2022

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