APIC – REPORTAGE
« A chacun son cinéma » ou l’art au service de l’homme
Pari gagné pour Demierre et le Foyer des Fontenattes à Boncourt
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Porrentruy, 8octobre(APIC) Créer un théâtre public avec pour acteurs 13
handicapés mentaux profonds, accompagnés sur scène par 6 éducateurs, tenait
de la gageure. Du défi. Que le metteur en scène Gérard Demierre a relevé.
Que les éducateurs et le Foyer des Fontenattes à Boncourt ont accepté et
même suscité. Un pari gagné lors des représentations données à Porrentruy.
Un authentique spectacle qui a fait salle comble à chaque fois. Et une expérience nouvelle pour les éducateurs qui pourraient bien à l’avenir en tirer de riches enseignements thérapeutiques.
Coup de coeur et coup de tendresse. Théâtre enchantement, théâtre poésie. « A chacun son cinéma », la création de Gérard Demierre mise en scène
par lui-même et André Christe a bouleversé et séduit. Et surtout fait vibrer l’imagination des quelque mille personnes qui ont assisté début octobre à Porrentruy aux cinq représentations données par le Foyer des Fontenattes à Boncourt. Educateurs et résidants, handicapés mentaux profonds,
chacun joue son rôle. Sur des airs de musique de films. Crevant l’écran.
Pour mieux inviter le public à les suivre. Dans une communion de l’imagination et du rêve. De communication.
C’est à une véritable féerie cinématographique que nous convie les metteurs en scène Demierre et Christe, ainsi que les 19 acteurs, 6 éducateurs
et 13 résidants des Fontenattes. Magie du son, de la lumière et de l’expression. Pour un théâtre qui explose de tendresse, inspiré des thèmes de
musique de films… qui défilent comme défile devant le public l’histoire
du cinéma. Pour que chacun, acteurs et spectateurs, puisse à son tour faire
son cinéma. Son propre « Paradiso ».
Des comédiens à part entière
Choquante l’idée de faire évoluer sur scène des handicapés mentaux profonds? Il faut ne pas avoir eu la chance d’assister « A chacun son cinéma »
et aussi perdre de vue l’essentiel, à savoir qu’ils sont des personnes à
part entière, qui existent et vivent, pour oser le penser. « C’est vrai, on
aurait pu redouter une approche voyeuriste du public. Le risque existait de
venir voir en spectacle ces pauvres handicapés… sans oser ni rire ni
pleurer », admet Michel Choffat, directeur des Fontenattes.
Voyeurisme? L’idée fait sourire André Christe: « Nous n’avons pas voulu
faire un spectacle-thérapie. Les acteurs, handicapés ou éducateurs sont
pris comme des comédiens à part entière. Même le public en arrive à ne plus
remarquer le handicapé dans l’image qu’on nous propose de lui. Ils sont acteurs, c’est-à-dire qu’ils sont eux-mêmes. Simplement que leurs gestes,
leurs habitudes sont intégrés dans une mise en scène. Cela donne évidemment
un tout autre regard. Etre autiste dans une salle d’hôpital ou une institution ou sur la musique du « Docteur Jivago »… la dimension est différente ».
Les handicapés n’ont du reste pas été traités comme tels par le metteur
en scène Demierre. « Je ne suis pas thérapeute. Quand l’un deux, toutes proportions gardées, avait de la peine à faire ce que je lui demandais, je
n’hésitais pas à le lui dire, comme j’aurais fait une remarque à n’importe
quel acteur ».
Derrière le poste de TV
Les Fontenattes avaient dans le passé déjà tutoyé la comédie, mais de
façon interne. Dotées qu’elles sont depuis plusieurs années d’un atelier
théâtre. Thérapie de groupe? Distraction? Les deux sans doute. De là l’idée
de monter un spectacle public… Le défi a été relevé. A l’initiative des
éducateurs, il y a un peu plus d’un an. « Une folle aventure, dit Michel
Choffat. Nous avons lancé un appel à une douzaine de metteurs en scène
professionnels de la Suisse romande et de la France voisine. Seul Demierre
a répondu. Et positivement qui plus est ».
Pourquoi le thème du cinéma? « Un résidant du foyer ne pouvait s’empêcher
d’aller voir derrière le poste de TV ce qui s’y passait », se souviennent
les metteurs en scène. « Nous nous sommes alors demandés ce qui se passait
dans la tête des résidants rencontrés. Nous avions l’impression qu’ils
avaient en fait un cinéma dans leur tête. Peut-être pas le même que le nôtre. Mais que chacun d’entre eux avait le sien ». En professionnel, en passionné du théâtre, Demierre s’est piqué au jeu. Sans complaisance, au point
d’exiger un « casting », une photo-portrait pour chacun des futurs acteurs,
avec ses spécificités propres, comme il l’aurait fait avec n’importe quel
autre comédien, pour n’importe quel autre spectacle. Mais en composant avec
la nécessité de tenir compte des réactions et des comportements prévisibles
ou non des résidants. En donnant notamment aux éducateurs la possibilité
d’improviser à partir de situations inverses à celles prévues dans le scénario.
« Nous avons fourni un canevas de répétitions hebdomadaires, choisi des
thèmes musicaux, trié, imaginé… pour que chaque scène, chaque découpage
de tableau ne laisse seul un handicapé sur les planches. Le grand moment,
deux mois avant, explique Demierre, fut de demander aux éducateurs de prendre la place des handicapés. D’envisager avec eux leurs réactions. D’être
ce qu’ils sont leur vie durant. Du balancement continue de l’autiste à la
réaction de crise de tel ou tel autre résidant. Puis ce fut le travail intensif avec les éducateurs et les résidants réunis, quinze jours avant le
spectacle… »
D’étonnement en étonnement…
Théâtre émotion, théâtre message. L’émotion, la poésie, l’imagination,
la volonté de surprendre, l’inattendu et la tendresse sont des constantes
dans le théâtre que propose Demierre, au même titre que le message qu’il
convient de faire passer. « A chacun son cinéma » ne trahit pas l’auteur. Sa
sensibilité, son approche humaine des choses de la vie l’ayant maintes fois
déjà appelé à aussi mettre son art au service des moins privilégiés, avec
des toxicomanes, des handicapés physiques et mentaux – à St-Légier (VD) déjà -, avec des malentendants. « Nous avions un message à faire passer… ne
serait-ce que pour dire que l’handicapé est un individu à part entière.
Sans tricher et sans tomber dans le piège de la complaisance. Avec ses habitudes, ses gestes de chaque jour ».
Pour Demierre, « A chacun son cinéma » n’est pas qu’un spectacle de plus
parmi les 64 créés en un peu moins de 20 ans de carrière de metteur en scène. L’expérience et l’émotion ressenties au contact des acteurs-résidants
enrichissent désormais son vécu. Et celui les éducateurs, qui sont allés
d’étonnement en étonnement. Que dire de cette pensionnaire dont le seul
langage consiste peu ou prou à dire invariablement non et qui, le soir de
la première, avait répondu « Si » à l’interrogation de l’éducatrice déjà assurée de la réponse: « alors tu ne veux pas jouer? ». Que dire aussi de la
réaction de cette autre, décidant subitement de ne plus monter sur scène,
en pleine crise, puis complètement transformée à la vue de la maquilleuse
de service ». « On cherche des thérapies… alors qu’un peu de rouge à lèvres
suffirait peut-être parfois », commente satisfait Michel Choffat.
De Charlot à Schwarzenegger
Derrière l’écran? Spectateurs et spectatrices de « A chacun son cinéma »
sont allés en imagination voir se qui s’y passait. Chacun avec son rêve,
son monde et son image. Spectateur… puis acteur à son tour. Comme l’acteur, devenu lui aussi public. Les musiques de films de Chaplin ou de Fellini, les thèmes d’ »Il était une fois dans l’Ouest », du « Docteur Jivago »,
de « 37,2 le matin », de « Bagdad café », de « Chantons sous la pluie » ou encore
du « Grand bleu » accompagnent les scènes… Le théâtre à la rencontre du cinéma… du cinéma muet de Charlot à celui en trois dimensions de Schwarzenegger, en passant par le cinéma d’ombre. L’histoire du cinéma défile, explose avec l’apparition de la couleur, avec un Sergio Leone dont les colts
se sont transformés en crayons de couleurs, pour crever l’écran et faire
sortir de celui-ci les comédiens libérés.
Dans le spectacle de Demierre, le public n’est jamais passif. Son théâtre est sur la scène, dans la salle, mais aussi dès l’entrée, dans les couloirs. A la rencontre des gens. Peu voir pas du tout de paroles dans « A
chacun son cinéma. De la musique… des expressions, des gestes comme autant d’invitations, des éclairages étudiés, subtils et tendres. Les séquences découpées se suivent, faisant naître l’enchantement. Qui grandit. Enchantement des ombres chinoises derrière l’écran, avec l’apparition de silhouettes comme autant de Charlots. Comme autant de personnages dont on ne
saurait distinguer le handicap. Pour mieux souligner qu’ils sont des acteurs, simplement. Poésie aussi, avec les bulles de savon soufflées comme
s’il en pleuvait, tendresse d’un moment d’affection et d’amour échangé entre comédiens, tendresse et douceur avec la restitution d’un gramophone un
moment confisqué, déroutant avec un Lee Van Cleef que Sergio Leone n’aurait
pas renié… Spectacle total, spectacle poésie. Où se mélangent rêves et
couleurs, l’émotion et surtout, pour chacun, l’envie d’y participer aussi.
Les leçons d’une expérience
« A chacun son cinéma » ne se voulait aucunement rattaché à une quelconque
thérapie. Un jugement qu’il conviendra peut-être de réviser aux Fontenattes. « C’est vrai, admet le directeur de cette institution, j’ai vu de la
part des éducateurs-acteurs des attitudes relationnelles supérieures en
qualité à celles des éducateurs dans l’exercice de leurs tâches quotidiennes au Foyer. Des choses nouvelles méritent maintenant d’être creusées suite à cette expérience nouvelle ».
« On pouvait craindre des auto-mutilations sur scène, ou encore des comportements de crise pour l’un ou l’autre des résidants. Rien de tout cela
ne s’est passé ». Comment l’expliquer? « Difficile… Peut-être le sentiment
de vraiment exister, d’être revalorisés. D’être acceptés pour eux-mêmes,
pour ce qu’ils sont véritablement: des personnes à part entière ». Une réponse positive au poème de cette mère anonyme adressé aux éducateurs: « Je
serai là pour lui quand vous serez parti depuis longtemps. Réjouissez-vous
de ce qu’il est et de ce qu’il va devenir. Mais pardonnez-moi si de temps
en temps, je verse une larme pour ce qu’il aurait pû être… » (apic/pr)
ENCADRE
Les Fontenattes accueillent aujourd’hui 24 pensionnaires handicapés mentaux profonds âgés de 18 ans et plus. Ils y vivent en permanence, avec
l’aide d’une cinquantaine de personnes, y compris les éducateurs. Leur handicap trop important ne leur permettant pas d’être intégré ailleurs, en
ateliers protégés par exemple, ils demeureront pratiquement à vie aux Fontenattes. (apic/pr)
ENCADRE
Théâtre passion, théâtre Demierre
Offrir de l’émotion au public… le divertir, le surprendre et le respecter. Pour Gérard Demierre, le théâtre n’a pas de limite. Il est avec
lui opéra un jour, opérette un autre. Il est communication permanente,
qu’il soit monté avec des professionnels, des amateurs ou des handicapés,
ou encore avec des enfants. Qu’il soit donné en plein air, dans la rue ou
dans les temples du théâtre.
Dans le bureau qu’il occupe au « Petit théâtre » de Lausanne, qu’il co-dirige quatre mois par an, Demierre évoque sa trajectoire. En attendant d’aller accueillir le public d’enfants et d’adultes qui se pressent pour assister à « La carte du ciel ». Une autre de ses mises en scène, fidèle à luimême. En attendant aussi et peut-être de goûter au vin reçu ce même jour
pour son 44e anniversaire.
Tour à tour Fribourgeois, Jurassien, Soleurois, Vaudois ou encore Genevois en raison des multiples déplacements de ses parents durant son enfance, s’exprimant avec l’accent genevois à Fribourg, avec l’accent fribourgsois dans le Jura, Gérard Demierre a choisi de rester en Suisse pour donner
libre cours à sa passion, malgré les offres, en France ou en Italie. Des
Beaux-Arts de Bâle aux scènes romaines en qualité de décorateur, de comédien à l’Ecole du Cirque à Paris, de la télévision à la mise en scène, le
créateur Demierre a touché à tout. En saltimbanque qu’il est. Pour offir
aujourd’hui du rêve à un public prêt à redécouvrir le théâtre avec lui.
Prêt aussi et surtout à le suivre dans la conception qu’il a du spectacle.
De la Vallée de Joux, avec l’ »Opéra de 4 sous » adapté de Brecht que Demierre n’hésite pas à faire jouer sous un chapiteau à la manière d’un cirque aux « Jardins de la Paix » à Delémont, du Moléson, d’où le metteur en
scène convie le public au specacle à minuit et en plein mois de février
sous la neige, aux Arènes d’Avenche, du Valais à Genève et du Jura à Neuchâtel en passant par Fribourg et Vaud… Demierre est partout. Présent au
coeur d’une oeuvre-passion. Prêt à relever n’importe quel défi, au nom du
théâtre sans frontières ni limites.
Chargé de cours pour éducateurs-animateurs, animateur à son tour chaque
mois de Juillet en Bourgogne au milieu des comédiens… 64 oeuvres en moins
de 20 ans, Demierre crée, imagine, surprend et invite à la fête. « Car le
théâtre en est une. Demierre n’oublie pas les enfants: « Le public de demain… » Parce quelque part dans sa tête trotte encore les « saints-Nicolas »
vécues à Fribourg. « Un spectacle total, comme il aime à se le rappeler. Total parce que spectateur, on était participant… total parce qu’il y avait
de la musique, des émotions de l’image et même des odeurs avec l’encens.
Parce que populaire. Total parce qu’il y avait de très beaux costumes…
Magique aussi parce qu’en latin… et que je n’y comprenais rien… Me
laissant imaginer des choses que seul l’imaginaire des mômes sait faire ».
Tout le spectacle de Demierre, en réalité. Qui rêve de monter un film…
plus tard, pour boucler la boucle d’un saltimbanque hors du commun. (apicpr)
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