DOCUMENT D’EGLISE
un pays de mission
DECLARATION DES EVEQUES FRANCAIS DE LA COMMISSION DU MONDE OUVRIER
En 1943, Henri Godin et Yvan Daniel, prêtres en banlieue parisienne, publiaient un livre qui ouvrit les yeux de beaucoup de chrétiens et mobilisa
leur ardeur apostolique. Aumôniers de la Jeunesse ouvrière catholique
(JOC), ils avaient découvert combien l’Eglise était loin du monde ouvrier.
Ils posaient une question: «La France , pays de mission ?». Ils mettaient à
nu ce que le cardinal Suhard, archevêque de Paris, appellera «un mur qui
sépare l’Eglise de la masse». Celui-ci dira encore: «Ce mur, il faut
l’abattre à tout prix pour rendre au Christ les foules qui l’ont perdu».
Des initiatives missionnaires nouvelles se prennent alors et se développent: Mission de France en 1941, Mission de Paris et envoi de religieux et
de prêtres au travail en 1943, fondation de l’Action catholique ouvrière
(ACO) en 1950, constitution de la Mission ouvrière et envoi de religieuses
en usine en 1957. Ces initiatives permettent une proximité de vie et de
compagnonnage quotidien avec le monde ouvrier: ce témoignage veut être vécu
par ces apôtres à la façon dont le Christ lui-même a voulu prendre la condition de serviteur. Une nouvelle façon de vivre la foi dans la vie et un
rapport nouveau entre l’Eglise et le monde ouvrier prennent corps, malgré
des incompréhensions et des épreuves.
La décision de faire quitter leur travail aux prêtres ouvriers, en mars
1954, fut parmi les plus dures de ces épreuves. Des blessures ouvertes à ce
moment ne sont pas encore cicatrisées. Au nom de la fidélité à l’Eglise et
en raison d’un profond d’épouser la condition des ouvriers à cause de
l’Evangile, des choix opposés se font. La plupart des prêtres ouvriers
choisissent douloureusement d’arrêter le travail avec le sentiment que n’a
pas été compris l’enjeu de cette forme de présence dans le monde ouvrier
pour l’évangélisation. Les autres en conscience ont cru devoir poursuivre
leur présence au travail, au prix d’une rupture. Nous voulons que ceux-ci
aussi sachent que nous reconnaissons qu’ils ont cherché au coeur de ce drame à être fidèles à leur mission. Nous voulons dire aujourd’hui à ces prêtres qui se sont sentis exclus, que nous regrettons tout ce qui, il y a
quarante ans, et aujourd’hui encore, laisserait penser que la condition
ouvrière est incompatible avec l’état de vie du prêtre.
«La France, pays de mission ?». Cette question demeure cinquante ans
après. Certes – et les textes du Concile Vatican II le rappellent souvent l’Eglise veut entrer en dialogue avec tous les hommes pour leur proposer
l’Evangile (1). Des laïcs par leur vie, leur proximité et leurs engagements, créent ce dialogue et proposent la foi aux travailleurs. La légitimité du ministère des prêtres " qui travaillent manuellement et partagent
la condition ouvrière» est officiellement reconnue (2). Adultes, jeunes et
enfants, religieux, religieuses, diacres, prêtres se retrouvent de plus en
plus sur le terrain pour faire naître des missions ouvrières locales. Nous
gardons en éveil notre volonté de rejoindre le monde ouvrier en pleine évolution. La situation actuelle le rend vulnérable aux nouvelles pauvretés,
aux nouvelles précarités, aux nouvelles exclusions.
Aujourd’hui la même urgence missionnaire nous hante. L’annonce de
l’Evangile en monde ouvrier réclame une patiente ténacité. Des efforts
apostoliques concertés et spécifiques sont toujours nécessaires pour rejoindre les personnes du monde ouvrier au coeur même de leurs souffrances,
de leur espoirs et de leurs luttes pour la justice et la solidarité.
L’évangélisation du monde ouvrier est un des signes qui atteste que Jésus
est venu pour tous, elle est aussi une façon pour l’Eglise de manifester
l’amour préférentiel de Dieu pour les pauvres.
Nous croyons que Jésus-Christ nous invite à le rejoindre auprès de ceux
et celles qui sont affrontés à des situations de pauvreté, d’injustice,
d’exclusion, de dépendance et de précarité. Nous avons à le révéler. Nous
croyons que l’Evangile est un message de libération et de vie pour ceux qui
habitent dans les banlieues ou les grands ensembles, pour ceux qui sont immigrés ou exclus, pour ceux qui sont sans travail, sans logement, bafoués
dans leur dignité. Fidèles du Christ, nous sommes toujours appelés à prendre la route des hommes: elle est la route de l’Evangile, elle est le chemin où nous devenons ensemble créateurs de rencontres, de solidarité,
d’amitié et d’espérance.
3 octobre 1993
Les évêques de la Commission épiscopale du Monde ouvrier
Daniel Labille, évêque de Soisson, président
Jacques David, évêque de la Rochelle
François Favreau, évêque de Nanterre
François Garnier, évêque de Luçon
Marcel Herriot, évêque de Verdun
André Lacrampe, prélat de la Mission de France
Marcel Perrier, évêque auxiliaire de Chambéry
Pierre Plateau, archevêque de Bourges
(1). Voir, par exemple, la Constitution sur l’Eglise dans le monde de ce
temps, no 92; le Décret sur l’Apostolat des Laïcs, no 14, 29, 31; le Décret
sur la Formation des Prêtres, no 19; la Déclaration sur la liberté religieuse, no 3.
(2) Décret sur le ministère et la vie des prêtres, no 8. Dans l’audience
générale du 21 juillet 1993, Jean Paul II disait: «Il existe des circonstances où la seule façon efficace d’ouvrir l’Eglise sur un milieu de travail qui ignore le Christ, est d’y rendre présents des prêtres qui exercent
un métier dans ce milieu, en devenant , par exemple, ouvriers avec les ouvriers». (Osservatore Romano en langue française du 27 juillet 1993, p.12.)
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