APIC – Interview
Rencontre avec l’archevêque coadjuteur d’Hô Chi Minh-Ville
Jacques Berset, Agence APIC
L’Eglise catholique au Vietnam, avec ses quelque 5 à 6 millions de fidèles
(moins de 10 % de la population), est bien vivante. Elle se fraye un espace
de liberté au milieu des empiètements et des tracasseries d’une bureaucratie qui joue à l’extérieur la carte de l’ouverture et du renouveau. Témoignage de Mgr François Xavier Nguyen Van Thuân, qui a passé 13 ans dans les
prisons et les camps de rééducation communistes et qui vit aujourd’hui en
exil à Rome.
Archevêque coadjuteur « empêché » de Hô Chi Minh-Ville – les autorités
communistes lui refusent l’autorisation de rentrer pour succéder au vieil
archevêque malade de l’ancienne Saïgon, Mgr Paul Nguyen Van Binh, âgé de 83
ans – Mgr Van Thuân espère pourtant retrouver un jour sa patrie. « Mais cela, c’est l’affaire de Dieu », lance-t-il avec un large sourire, en évoquant
les hauts et les bas qui caractérisent les relations actuelles entre le Vatican et le Vietnam.
Mgr Nguyen Van Thuân était de passage début octobre à la paroisse du
Bruder Klaus à Berne, accueilli par 600 fidèles de la Communauté catholique
vietnamienne de Suisse et du Liechtenstein qui célébraient la fête des 117
Saints Martyrs vietnamiens. L’Agence APIC a rencontré ce témoin de la foi
au milieu des fidèles, dans l’odeur d’encens, le chatoyement des couleurs
et les cris des nombreux enfants rassemblés pour la fête.
APIC:Comment vit l’Eglise aujourd’hui au Vietnam; peut-on effectivement
parler de persécution religieuse dans ce pays communiste qui prétend s’ouvrir – du moins au niveau du capital étranger – sur le monde extérieur ?
MgrVanThuân:L’Eglise au Vietnam, même si elle est tourmentée, existe
toujours bel et bien. Elle survit malgré toutes les chicanes qu’elle subit,
et parfois aussi grâce à ces chicanes. Car les épreuves mûrissent.
Quant à parler de persécutions, cela dépend de la définition que l’on en
donne: là-bas, on ne vous tue pas, mais on vous fait beaucoup de difficultés. Si l’on compare avec la Chine voisine, on rencontre des choses semblables et des choses différentes, mais on peut dire qu’en général nous sommes
plus libres. Il faut encore noter les grandes différences entre le Nord et
le Sud, car le Nord a vécu depuis 1945 sous le régime communiste, qui s’est
durci après les Accords de Genève de 1954. La situation est meilleure au
Sud, qui n’est sous ce régime que depuis 1975.
APIC:Et que penser de ces catholiques qui collaborent avec les autorités
communistes, comme le « Comité d’union du catholicisme », proche du pouvoir,
et le journal « Công Giao và Dân Tôc » (Le catholicisme et la nation) ?
MgrVanThuân:Certes, l’Eglise au Vietnam doit continuer à travailler et à
vivre. Il y a ainsi des catholiques qui collaborent avec le gouvernement,
mais c’est très difficile de juger depuis l’extérieur, d’autant plus que
tout est en rapide évolution. Objectivement, je ne peux pas juger, puisque
cela fait plusieurs années que je ne suis plus dans le pays.
Certains sont libres de travailler, d’autres cherchent parfois des compromis, des moyens pour mieux travailler. Nous acceptons la diversité. Je
ne porte pas de jugement sur ceux qui travaillent avec le gouvernement; ils
ont leurs raisons à eux; certains sont de bonne volonté et cherchent un
moyen de s’adapter à la réalité, de trouver des facilités pour la pastorale, d’éviter les tracasseries, tandis que d’autres sont carrément opportunistes. Il ne faut pas condamner tout le monde. Pour moi, c’est l’avis du
Saint-Siège qui compte et il dit de suivre le droit de l’Eglise.
APIC:En Chine, bien que des évêques aient été élus et ordonnés sans mandat
apostolique, certains seraient toutefois reconnus secrètement comme évêques
par le Saint-Siège…
MgrVanThuân:Chez nous, au Vietnam, il n’y a pas d’ordinations sans l’accord de Rome. C’est l’une des grandes différences entre l’Eglise catholique
au Vietnam et celle en Chine.
Il faut aussi convenir que les évêques ordonnés en Chine sans le mandat
du Saint-Père sont reconnus dans la mesure où ils ont déjà fait l’obédience
à Rome. Nous n’avons cependant pas de tels cas de figure au Vietnam.
Mais nous devons tout de même souligner que sur les 25 diocèses du Vietnam, nous avons des évêchés vacants. Au Nord: Hung Hóa et Thanh Hóa sont
dépourvus d’évêques, tandis que Hanoï, au Nord, Huê, au Centre, et Saïgon
(Hô Chi Minh-Ville) au Sud, ne sont pourvus que d’administrateurs apostoliques.
APIC:Vous avez personnellement beaucoup souffert pour avoir accepté d’être
nommé par le pape archevêque coadjuteur de Saïgon…
MgrVanThuân:Sept jours avant la chute de Saïgon, le pape Paul VI m’a
transféré du diocèse de Nha Trang à Saïgon et m’a nommé archevêque coadjuteur de la capitale du Vietnam du Sud. Ce transfert, à une semaine de l’arrivée des communistes dans la ville, a été alors considéré par eux comme un
complot entre le Vatican et les « impérialistes » pour renforcer la lutte anticommuniste. Les responsables communistes m’ont donc fait arrêter le 15
août 1975, trois mois après mon arrivée à Saïgon.
On me demandait de quitter Saïgon et de retourner dans mon ancien diocèse, mais j’ai refusé, parce que la nomination des évêques vient du pape et
non du gouvernement. C’est pour cela que je suis allé en prison, mais, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai eu droit à aucun procès.
Dans les camps de rééducation du Vietnam du Nord
J’ai passé un certain temps dans un des nombreux camps de rééducation du
Vietnam du Nord, destinés aux anciens officiers et fonctionnaires du régime
du Sud. On nous considérait, à l’instar de certains autres prêtres et des
aumôniers militaires, comme des prisonniers politiques. On me regardait
comme un danger pour la sécurité de l’Etat. N’oublions pas que l’ancien
président de la première République, Ngô-Dinh-Diêm, était mon oncle. Au
camp de rééducation de Lâp-Thach, dans la région du Tam-Dao, à quelque 70
kilomètres au Nord de Hanoï, on ne m’a cependant jamais reproché mes origines familiales.
A Lâp-Thach, tout le monde devait rédiger des biographies ou des curriculum vitae; on nous posait des tas de questions auxquelles nous devions
répondre. Le reste du temps, il fallait travailler aux champs. Une fois
tous les dix jours, nous devions assister à une séance d’éducation politique destinée aux 250 prisonniers, tous du Vietnam du Sud.
Dans le camp, on ne nous battait pas, mais il y avait une forte pression
morale. Les prisonniers n’étaient pas jugés et n’avaient pas de sentence;
on leur disait qu’ils pourraient rentrer quand ils seraient plus sages. On
mangeait uniquement du riz mélangé à du manioc ou à des patates, avec un
potage de légumes et du sel. Il n’y avait aucun contact avec l’extérieur et
la famille ignorait où l’on était.
Isolement total
A la sortie du camp, j’ai dû passer quatre ans en résidence surveillée
dans la région de Hanoï, sous bonne garde, puis durant neuf ans, totalement
isolé. Je ne pouvais rien faire, ni pastorale, ni dire la messe aux fidèles. J’étais tout seul dans une chambre, avec deux gardes. De temps à autres, on me transférait dans un autre endroit, pour éviter les contacts. Je
n’avais pas de livres, rien, le vide total. Je subissais de temps en temps
des interrogatoires, puis de l’endoctrinement: on parlait de la vie du peuple, de la libération du pays, de la lutte contre l’impérialisme, du Parti…
Il me fallait encore et toujours rédiger des curriculum vitae, et s’il y
avait de petites différences avec d’autres versions, ils procédaient à de
nouveaux interrogatoires, parfois sous la menace. Je suis sorti de ce système parce que j’étais le dernier, les officiers – même les généraux et les
ministres de l’ancien régime – étaient sortis avant moi. Il fallait bien me
relâcher un jour. Sans compter les pressions extérieures de divers gouvernements, d’Amnesty International.
Certes, aujourd’hui, je ne peux toujours pas rentrer dans mon pays…,
mais comme « apôtres », nous sommes de toute façon au service du Bon Dieu,
que ce soit ici ou ailleurs!
Encadré
Biographie de Mgr Nguyen Van Thuan
Mgr François Xavier Nguyen Van Thuân connaît la captivité 13 ans et demi
durant et vit en exil à Rome depuis presque deux ans. Il est libéré le 21
novembre 1988 avant de devoir résider à l’archevêché de Hanoï. Il s’agit
alors d’une sorte de relégation, car il ne peut pas rentrer au Vietnam du
Sud, où se trouve son diocèse.
Né le 17 avril 1928 à Huê, l’ancienne capitale impériale, c’est dans
cette ville qu’il est ordonné prêtre en 1953. Après des études à Rome couronnées par un doctorat en droit canon à l’Université de la Propaganda Fide, il rentre au Vietnam où il travaille comme supérieur du petit séminaire
à Huê, avant de devenir vicaire général. Nommé évêque de Nha Trang en 1967,
à 400 kilomètres au nord de Saïgon, il est depuis avril 1975 archevêque coadjuteur « empêché » de Hô-Chi-Minh Ville, l’ancienne Saïgon. (apic/be)
Encadré
2’500 catholiques vietnamiens en Suisse
Entre l’intégration et la nostalgie
Sur près de 10’000 réfugiés vietnamiens – presque tous des « boat people » accueillis ces deux dernières décennies en Suisse, un peu moins du tiers
sont catholiques, les autres étant essentiellement d’obédience bouddhiste.
Les Vietnamiens ne font quasiment pas parler d’eux; ils semblent en général
bien adaptés à la vie en Suisse.
La réinstallation en Suisse a été, pour les réfugiés et pour les oeuvres
d’entraide qui les ont accompagnés, une vraie réussite. Généralement – à
part des cas de familles nombreuses et de personnes âgées ou handicapées presque tous ont pu assurer eux-mêmes leur subsistance. Sur le plan civique
et sur le marché du travail, ils sont en général assez studieux et disciplinés.
Tout baigne donc dans l’huile? En apparence …, car derrière le traditionnel sourire asiatique se cache souvent bien des détresses, relève-t-on
à la Mission catholique vietnamienne en Suisse, une institution fondée il y
a une dizaine d’années et soutenue par la Conférence des évêques suisses.
Le Père Joseph Pham Minh Van, responsable de la MUC VU Vietnam, la Mission catholique vietnamienne qui s’occupe des fidèles catholiques en Suisse
alémanique, au Liechtenstein et au Tessin (la Suisse romande a, depuis
1989, sa Mission indépendante à Lausanne), le relève: la communauté vietnamienne doit faire face à des problèmes difficiles à résoudre, dans un contexte culturel étranger aux réfugiés. Seuls des Vietnamiens sont à même
d’accompagner de telles situations délicates, comme les drames familiaux
provoqués par la dispersion due à l’exode, qui a souvent détruit la « grande
famille » si caractéristique de la culture vietnamienne.
Influencés par société moderne permissive et individualiste, des membres
de la famille changent leurs comportements et attitudes les uns envers les
autres; les pratiques religieuses et la vie morale tendent au relâchement.
La vie libérale avant le mariage des jeunes couples, qui n’ont plus
désormais le soutien de la société et de la famille traditionnelles, est un
élément trop nouveau dans la culture vietnamienne pour que ces jeunes puissent le digérer si facilement, note le Père Joseph.
D’autre part, dans le milieu réfugié, les jeunes filles sont très minoritaires parmi la jeune génération, les garçons ayant été plus nombreux à
risquer leur vie comme « boat people ». Il s’ensuit que nombre de jeunes gens
n’ont aucune chance de fonder une famille avec une conjointe vietnamienne
ni de se marier avec une Suissesse, par manque de conditions favorables (au
niveau de la langue, de la formation, etc.).
Beaucoup de ces jeunes sont donc condamnés à rester célibataires à vie.
Quelques uns cherchent par des moyens illicites à revenir au Vietnam pour
trouver une conjointe, d’autre en cherchent dans les camps des pays de premier accueil. Ces célibataires, déplore le responsable de la Mission vietnamienne, mènent souvent une vie moralement relâchée avec les filles, l’alcool, le jeu… Quant aux personnes âgées, elles n’ont pas assez d’occupations et ne sont pas entourées par les membres de la « grande famille » comme
c’était le cas au Vietnam. Leur vie en Suisse est ainsi remplie de tristesse, de mélancolie et de nostalgie. Beaucoup d’entre elles regrettent finalement d’avoir quitté leur pays. La Mission rencontre encore beaucoup de
cas de personnes déprimées, repliées sur elles-mêmes.
Face finalement au risque « d’appauvrissement de son identité culturelle »
provoqué par sa dispersion aux quatre coins du pays, ses divisions internes
et son manque de groupements organisés, la communauté vietnamienne en Suisse ne pourra pas se passer, pour longtemps encore, de sa Mission catholique
vietnamienne. (apic/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse