Fernando Cardenal, religieux et ancien ministre nicaraguayen de l’Education

APIC – Rencontre

Au Nicaragua, «les acquis foutent le camp… la faute au néo-libéralisme»

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Fribourg, 16novembre(APIC) «Les acquis de la révolution foutent le camp,

le Nicaragua s’enfonce dans la misère», lâche l’ancien prêtre-ministre Fernando Cardenal, de passage en Europe pour relancer la solidarité avec son

pays. La réforme agraire n’a pas été démantelée, l’inspiration sandiniste

demeure dans l’armée et la police. Mais le régime néo-libéral de Violeta

Chamorro, instauré après la défaite du Front sandiniste aux élections de

février 90, veut du passé faire table rase. Bilan de la «désandinisation».

Fernando Cardenal, jésuite expulsé de son ordre en 1984 pour avoir accepté de devenir ministre de l’Education du régime sandiniste présidé par

Daniel Ortega, admet d’emblée un certain nombre d’erreurs commises par le

régime sandiniste. Mais il se refuse à parler d’échec global à propos de la

politique menée par le Front Sandiniste. «Il y a eu des fautes, c’est vrai.

Mais il faut savoir que le peuple, lors des dernières élections, s’est vu

confronter au dramatique choix imposé par les Etats-Unis: la guerre ou la

paix, la mort ou la paix». En présentant Violeta Chamorro «comme sa candidate à la Maison Blanche», George Bush ne promettait-il pas la fin du blocus, la prospérité, l’aide et le développement?

Quant à la politique mise en place par les vainqueurs du sandinisme, elle ne trouve pas grâce aux yeux de ce militant aux cheveux blancs qui se

considère toujours comme membre de la famille jésuite. L’APIC a rencontré

le Père Cardenal lors de son récent passage en Suisse. Il raconte le drame

socio-économique que vit la grande majorité de la population nicaraguayenne, sacrifiée aux dogmes du néo-libéralisme.

Leurrés par des promesses de bien-être et de développement restées lettre morte, des familles entières d’anciens «contras», la guérilla antisandiniste mise sur pied et armée par les Etats-Unis,se sont rangées aujourd’

hui du côté de leurs anciens ennemis sandinistes: «Ces paysans pauvres sentent bien qu’ils ont été utilisés, manipulés par la droite, que tous ceux

qui sont morts l’ont été pour une guerre qui n’était pas la leur…»

Et le prêtre resté sandiniste de laisser parler les chiffres, fournis

par l’UNICEF: plus de 25% des enfants entre 0 et 5 ans souffrent aujourd’hui au Nicaragua de malnutrition; le taux de mortalité infantile est

désormais supérieur à 72 pour mille, contre 60 auparavant… De nombreux

malades ne reçoivent plus aucune attention médicale. Les efforts réalisés

en près de 10 ans de «révolution» en faveur de la santé sont peu ou prou

réduits à néant. Depuis le début de l’épidémie il y a deux ans, le choléra,

qui frappe de préférence les milieux pauvres, a déjà tué 240 personnes…

Sort identique pour l’éducation, qui n’est plus une priorité: entre 25

et 30% d’analphabètes actuellement contre moins de 12% avant. Sur une population globale estimée à 4,5 millions d’habitants, des centaines de milliers de gosses ne reçoivent plus d’éducation primaire, les maîtres ne sont

plus payés, on privatise les écoles qui deviennent ainsi inacessibles…

«L’éducation est totalement abandonnée dans les campagnes»

«L’éducation est totalement abandonnée dans les campagnes», constate dépité l’ancien ministre de l’Education. «Le pays n’a pas fini de payer un

lourd tribut aux options néo-libérales du régime en place, dont la philosophie est par principe de diminuer partout l’intervention de l’Etat, de

privatiser et de faire payer tous les services». Plus de 25% des enfants

entre 7 et 12 ans ont d’ores et déjà délaissé les salles de classe, souvent

faute de moyens financiers des parents. Pour 100 jeunes Nicaraguayens qui

entrent à l’école, seuls 30 la terminent. Ce bilan sévère pourrait passer

pour de la propagande si ces données n’émanaient pas d’un organisme des Nations-Unies…

10% des délits commis par des enfants, 350 cas de prostution infantile

Toujours selon l’UNICEF, que cite l’ex-ministre, le Nicaragua compte aujourd’hui 60% de sans-emploi. Avec son lot de drames sociaux et de misère,

le travail des enfants dans le secteur informel pour nourrir la famille…

Dans la capitale Managua, 10% des délits commis le sont par des enfants.

Les jeunes tombent dans la délinquance au fur et à mesure que s’aggrave la

frustration née de l’assiette vide: 3’000 gosses en sont réduits au vol

pour survivre. Et pour 8% encore, la mendicité demeure l’unique moyen de

faire quelque argent.

Inconnue auparavant, la prostitution d’enfants à désormais fait son apparition: 350 cas de gamines s’y adonnant ont ainsi été recensés par l’UNICEF. Et c’est sans doute loin d’être exhaustif. «Quel gâchis», constate

l’ex-jésuite, encore et toujours animé de la même volonté de se battre en

faveur des plus démunis, pour la justice sociale qui n’a jamais cessé de

nourrir sa foi et la vision qu’il a du chrétien.

De Medellin à Managua

Jésuite expulsé de l’Ordre en 1984, Fernando Cardenal fêtera son 60e anniversaire en janvier prochain. Expulsé? Il n’en continue pas moins d’être

accueilli comme jésuite partout où il va, y compris par les communautés de

son Ordre. En Amérique latine comme en Europe, où il se trouve aujourd’hui

dans le but de trouver les fonds pour financer les projets de l’INIEP (Instituto Nicaraguense de Investigation y Education Popular) qu’il anime depuis 1990, date où il quitta contraint et forcé sa charge de ministre de

l’Education, défaite électorale oblige.

Son engagement actif en faveur des plus pauvres, ce fils de la bonne

bourgeoisie traditionnellement conservatrice de Granada le concrétisera peu

après ses études théologiques à Managua. «C’était à Medellin, en Colombie,

se souvient-il, dans le cadre de l’approfondissement spirituel que chaque

jésuite doit accomplir. Une année passée à vivre dans un quartier miséreux… J’avais jusque-là une approche intellectuelle de l’injustice. Cette

expérience humaine, doublée d’une autre, spirituelle, a marqué ma vie: le

Dieu de la Bible est un Dieu qui est en faveur des pauvres et de leurs luttes. On ne peut être chrétien sans participer au combat des démunis. De

cette époque est né mon engagement de lier l’humain au religieux. Mon engagement aussi de libérer les pauvres de leur situation, partout où je serais

appelé à vivre».

De retour à Managua, le Père Cardenal enseigne à l’Université CentroAméricaine (UCA) de Managua, tenue par les jésuites. Quatre mois plus tard,

en réponse aux injustices contre lesquelles il entend se battre, il participe à la prise de la cathédrale et de l’Université par les étudiants.

L’acte ne passe pas inaperçu. Le recteur de l’UCA, qui n’est autre que le

cousin germain du dictateur Somoza, le Père Léon Pallais, lui signifie son

expulsion. Une expulsion décidée unilatéralement, «sans le consentement du

provincial d’alors».

Motivation intacte

Le diktat du recteur ne tempère aucunement son enthousiasme. Sa motivation est intacte voire accrue. En 1973, le professeur à l’Université nationale qu’il est devenu depuis son expulsion de l’UCA, fonde le Mouvement

chrétien révolutionnaire des étudiants qui allait par la suite jouer un rôle décisif dans la lutte populaire au Nicaragua. De nombreux dirigeants

sandinistes y feront «leur école», tout comme plusieurs futurs cadres de

l’armée et de la police sandinistes.

En 1977, deux ans avant la prise du pouvoir par les sandiniste, il fonde

avec Sergio Ramirez et des personnalités et hommes d’affaires opposés à la

dictature somoziste le «Groupe des Douze» qui allait jouer un rôle décisif

pour empêcher l’intervention militaire de l’Organisation des Etats Américains (OEA) en faveur d’Anastasio Somoza.

Après avoir coordonné la campagne nationale d’alphabétisation et avoir

dirigé quatre ans durant la jeunesse sandiniste, le Père Cardenal, toujours

membre de la Compagnie de Jésus, est invité en 1984 à entrer au gouvernement sandiniste en qualité de ministre de l’Education, rejoignant son frère

Ernesto, ministre de la Culture. Et religieux également. Son engagement politique au sein d’un gouvernement, révolutionnaire qui plus est, n’a pas

l’heur de plaire à ses supérieurs… qui l’excluent de la Compagnie de Jésus peu de temps après son entrée au gouvernement.

Jésuite un jour, jésuite toujours ?

Fernando Cardenal n’en porte nullement ombrage: jésuite il était, jésuite il se sent et le reste, en dépit de l’exclusion formelle. Ses confrères

religieux, en grande partie du moins, le considèrent comme l’un des leurs.

Sa foi a toujours guidé son action et sa vie spirituelle. Elle le guide aujourd’hui encore, inébranlablement, dans son action politico-humaniste.

Evoquant son exclusion, à peine conserve-t-il une certaine perplexité face

à cette mesure: «En 1981 et après, avec les évêques et la Compagnie, nous

étions parvenus à un accord afin de nous permettre de poursuivre nos activités. Un communiqué avait du reste été publié, dans lequel était stipulé

qu’une exception avait été consentie pour mon frère et moi. Pour éviter une

confusion, nous nous engagions à toujours être bien clairs sur la distinction nécessaire entre nos tâches sacerdotales et politiques».

Son incompréhension devient en revanche totale à l’évocation des motifs:

«l’argument autorisant mon frère et moi à assumer des fonctions gouvernementales était l’urgence dans laquelle se trouvait le pays au moment de

l’accord. Une urgence pourtant bien moindre que celle qui prévalait ensuite

au moment de mon exclusion, en raison de la guerre avec la ’contra’».

«Pressions il y a eu. Mais pressions il y avait aussi eu pour qu’un accord

soit trouvé. A mon frère Ernesto qui manifestait la possibilité de quitter

son poste de ministre, le cardinal Agostino Casaroli, à l’époque secrétaire

d’Etat du Vatican, avait notamment répondu: ’Ne laissez pas votre charge.

C’est bien que vous soyez au ministère de la culture’». Et Fernando Cardenal de se souvenir: «Je me suis opposé à mes supérieurs religieux qui exigeaient de moi que j’abandonne la révolution, en évoquant une objection de

conscience».

L’avenir ne s’arrête pas aux élections

Pour Fernando Cardenal, l’avenir ne s’arrête pas aux élections de novembre 1996, dont il espère que les sandinistes sortiront vainqueurs après

leur traversée du désert. Co-responsable de l’Institut nicaraguayen de recherche et d’éducation populaire (INIEP) et membre du Conseil de l’Education pour l’Amérique latine (CEAL), il dirige depuis Managua un centre

chargé d’élaborer des projets de coopératives rurales et de former des responsables syndicaux et communautaires. «Les acquis de la ’révolution’ demeurent bien réels. Mais les fonds manquent. D’où mon voyage en Europe,

notamment en Suisse – pour visiter par exemple l’Action de Carême -, dans

le but d’obtenir une aide matérielle tant pour le CEAL que pour l’INIEP».

L’avenir? «Ce que nous avons mis en place se décompose chaque jour un

peu plus par la faute d’une conception néo-libérale de l’économie. L’UNO

(l’Union nationale d’opposition) mène une politique d’extrême-droite, à laquelle s’oppose le Front sandiniste».

C’est vrai, reconnaît l’ancien ministre, certaines manoeuvres de la

droite obligent parfois le Front sandiniste à trouver conjoncturellement

une alliance avec le gouvernement de Violeta Chamorro. Mais cela «ne nous

empêche nullement de combattre fermement ses mesures et ses options économiques néo-libérales. Ces alliances nous permettent au moins de défendre ne

serait-ce le budget de l’armée, en mains des sandinistes, que l’UNO voudrait voir réduite pour mieux la démanteler».

Si le Nicaragua ne vit pas à l’heure des sinistres escadrons de la mort

comme c’est le cas encore dans d’autres pays d’Amérique centrale, «c’est

bien parce qu’au Nicaragua l’armée est demeurée fidèle à l’idéal révolutionnaire, empêchant ainsi tout acte de répression contre le peuple».

Pour Fernando Cardenal, si l’on peut parler aujourd’hui d’un échec au

Nicaragua, c’est bien de celui d’une politique néo-libérale menée à

l’échelle de l’Amérique latine. «Les chiffres de l’UNICEF parlent d’eux-mêmes: sur le continent sud-américain, en 20 ans, 72 millions d’êtres humains

ont rejoint le lot de ceux qui ont faim; les sans-emploi ont augmenté de 40

millions… et les analphabètes de 30 millions. C’est cela, la vraie ’réussite’ du néo-libéralisme. Alors on préfère parler de l’échec du socialisme

réel!». (apic/pr)

Des photographies du Père Fernando Cardenal peuvent être obtenues auprès

de l’Agence APIC, 42, Boulevard de Pérolles, Fribourg, tél: 037/86 48 11.

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