Le Géant jaune trop gourmand: la hausse des tarifs pénalise l’humanitaire

Suisse: grogne entre les oeuvres d’entraide et les PTT (271293)

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC

Les oeuvres suisses d’entraide grognent contre les PTT. Une histoire de

sous, à l’origine, de gros sous même. De pertes sèches pour les oeuvres,

qui se calculent avec six zéros placés derrière l’unité en raison des diverses majorations des tarifs PTT. Problème… Et malaise, principalement à

cause des prélèvements jugés trop élevés sur les bulletins de versement.

Les protestations pour obtenir un tarif préférentiel sont pour l’heure demeurées vaines. Pas tout-à-fait cependant, puisque les PTT se lancent dès

1994 dans une sorte de sponsoring des institutions caritatives, afin de

leur permettre de mieux se faire connaître. Notre enquête.

Il faut savoir que sur dix francs versés au moyen d’un bulletin vert,

seuls 8,90 francs parviennent à l’oeuvre, à l’aide visée en fait… Le reste? Dans la caisse des PTT. Loi fédérale sur «Le service des postes» et rétribution à la prestation obligent. Ce que personne ne conteste vraiment.

Les PTT y trouvent leur compte. Les oeuvres non. Qui attendent un geste du

géant jaune. Non pour elles, mais pour ce à quoi elles se destinent:

l’humanitaire.

Les augmentations successives des PTT en 1992 et 1993 pour le courrier A

et B, puis la suppression des tarifs «imprimés» pour les petits envois, et

surtout, surtout, le prélèvement de taxes plus élevées sur les bulletins,

verts en particulier, entraînent des pertes pour l’ensemble des oeuvres

d’entraide, difficilement évaluables, certes, mais que l’on chiffre volontiers à plusieurs millions dans les services intéressés.

De Caritas à l’Action de Carême, de l’EPER à Pain pour le Prochain, en

passant par la Croix Rouge et Terre des Hommes, on estime qu’un tarif préférentiel devrait être appliqué en raison même de la nature de leurs engagements. Le géant jaune a les moyens légaux de prendre une telle décision.

Preuve en est l’exonération accordée à la Chaîne du Bonheur sur les dons

perçus en faveur des victimes de la catastrophe de Brigue, des conflits en

ex-Yougoslavie et en Somalie.

Sur le dos du caritatif

Contactée par l’Agence APIC, la Direction des PTT à Berne se refuse à

une évaluation même partielle des prélèvements sur les dons qui ont transité ces dernières années par les bureaux postaux. Une évaluation à laquelle

se sont en revanche prêtées plusieurs oeuvres d’entraide, avec précision

quelquefois, par des estimations parfois, pour tenter de chiffrer les conséquences de la suppression des tarifs «imprimés» pour les petits envois,

de la hausse des taxes sur les BV et du courrier A et B.

Ainsi, Terre des Hommes à Lausanne chiffre à 66’777 francs, 66’000

francs et 54’500 francs les prélèvements sur les dons effectués par les Postes en 91, 92 et 93. La diminution enregistrée cette année est due au passage du bulletin vert au bleu. Ces chiffres, affirme-t-on, ne concernent

que l’Organisation lausannoise, et ne tiennent compte ni des dons parvenus

aux différentes sections locales, ni des versements pour les parrainages.

Quant aux frais de port, ils sont cette année de 11% supérieurs à 1992.

Au siège central de Caritas Suisse, la comptabilité n’avance pour l’heure aucun chiffre lié aux prélèvements sur les dons. On estime néanmoins que

la «facture» 93 des PTT sera de 200’000 francs supérieure à celle de l’an

passé. Les répercutions se font sentir à tous les niveaux, y compris pour

les bulletins internes – chaque oeuvre dispose du reste de ses propres

journaux et revues -. Caritas-Genève, par exemple, ayant dû se résoudre à

limiter à 5 le nombre de parution de son bulletin, contre 8 auparavant.

Si Pain pour le Prochain déclare être dans l’impossibilité d’avancer un

chiffre en raison d’une comptabilité compartimentée, son homologue catholique, l’Action de Carême, évalue à près de 30’000 francs les prélèvements

sur les dons reçus, et constate une progression de 30% par rapport à 1991.

Quant à la facture frais de port 1992, elle s’élevait à 53’000 francs, soit

une progression de 17% en une année.

«Nous pourrions faire tellement plus»

Pour l’EPER, les projets et l’aide apportée dans le tiers monde se sont

vus amputés de 37’334 francs en 1991, par le biais des soustrations opérées

sur les dons. «La facture 92 était de 22’249 francs. Les PTT nous ont octroyés un crédit de 25’224 francs et renoncé, ainsi qu’ils l’ont fait pour

les autres oeuvres, à leur dû sur les prélèvements des dons en faveur de

l’ex-Yougolsavie et de la Somalie», précise le bureau de Zurich. L’EPER et

les oeuvres suisses participaient à cette action aux côtés de la Chaïne du

Bonheur. Arrêté au début décembre, le bilan 93 situe à 39’775 francs déjà

le montant des prélèvements. L’Entraide protestante constate une progression de 25% des frais de port entre 1990 et 92.

Autre grosse cylindrée en matière d’entraide, la Chaîne du Bonheur avait

vu ses frais sur les dons s’élever à 131’000 francs en 1991. Ils se montent

à 45’000 francs en 92. «Et nous devrions tourner dans ces eaux-là cette année encore, explique Heribert Kaeser, l’un des collaborateurs de l’organisation à Genève. Il faut dire que depuis l’an passé, les PTT nous ont fait

le cadeau de nous exonérer pour certaines actions. Ce sera le cas cette année encore avec la récolte de fonds en faveur des sinistrés de Brigue et de

l’Inde. La Direction vient en effet de répondre favorablement à notre récente lettre: «Les PTT renoncent à tout prélèvement de taxes sur les

dons…»

Dernière institution contactée, de taille également, la Croix-Rouge

Suisse a une note annuelle de 900’000 francs pour l’ensemble des services

facturés par les PTT. Cela malgré le récent passage au bulletin bleu. «Il

s’agit là d’un montant énorme… nous pourrions faire tellement plus si on

nous consentait un tarif préférentiel», commente Eddie Tschan, chef du marketing de la CRS. Il ajoute: «Les Etats-Unis appliquent un tarif préférentiel pour les organisations à but non lucratif. Et d’autres pays le font

sans doute aussi».

Même partielle, cette évalutation situe l’ampleur du problème. A plus

forte raison, si l’on tient compte que les oeuvres d’entraide citées ici,

certes parmi les plus importantes, ne rassemblent qu’une partie des dons

canalisés par les appels de fonds. C’est-à-dire moins de la moitié des

401,22 millions de francs versés en 1992 aux 39 institutions inscrites au

calendrier suisse des collectes du Bureau central des oeuvres de bienfaisance, à Zurich, le ZEWO selon le sigle allemand, organe de contrôle notamment chargé de l’établissement dudit calendrier.

Deux poids deux mesures

Quant à l’exonération accordée à la Chaîne du Bonheur, juste au demeurant, elle néanmoins tient de l’arbitraire et laisse un sentiment de deux

poids deux mesures. Même si ce privilège est en soi fort bien accueilli par

les autres oeuvres, qui ne demandent qu’à jouir des mêmes droits. L’art. 39

de la loi fédérale sur les services des postes prévoit en effet, pour les

envois de bienfaisance, que l’entreprise PTT «est autorisée à renoncer temporairement à percevoir les taxes des envois destinés à secourir des sinistrés».

De là à penser qu’il existe de bons et de mauvais sinistrés, des secours

justifiés et d’autres moins: «Malgré nos demandes répétées, nous n’avons

jamais réussi à obtenir une exonération en dehors de celle octroyée à nos

actions conjointement organisées avec la Chaîne du Bonheur», assure-t-on du

côté des oeuvres présentes un peu partout dans le monde. Malaise. Qui dérange d’autant plus que les PTT sont juge et partie en la matière: «Seul le

service des contentieux peut décider d’appliquer ou non l’art. 39″, confirme la Direction.

Vaines négociations et intransigeances d’Adolf Ogi

Le mécontentement est vif. Et toutes les démarches entreprises pour obtenir un régime de faveur sont pour l’instant demeurées sans effet, écrivent dans leurs bulletins respectifs Caritas-Genève et l’Entraide protestante suisse (EPER).

Car la «petite guerre» que se livrent PTT et oeuvres d’entraide ne date

pas d’hier. Le 4 décembre 1992, une rencontre entre les différentes parties

intéressées s’était soldée par un échec. Elle avait réuni la Direction des

PTT, le Conseiller fédéral Adolf Ogi, responsable du Département, et le ZEWO. Plusieurs conseillers nationaux, dont le Valaisan Vital Darbellay et la

Bernoise Leni Robert, défendaient le point de vue des mouvements caritatifs

aux côtés du ZEWO.

La réunion fut un fiasco. Adolf Ogi s’étant même montré inflexible et

intransigeant face à nos revendications, déclare aujourd’hui Peter Wyss,

directeur du ZEWO. Intransigeance? On ne renonce pas facilement à la manne

que représente les taxes perçues sur une partie des 401,22 millions de

francs versés en 1992.

A la direction des PTT à Berne, on reste tout aussi muet sur l’importance des prélèvements effectués sur une telle somme. «Il s’agit d’une affaire

entre nous et les organisations», fait-on remarquer, en se retranchant derrière le secret postal de la maison.

Il est vrai que les versements de dons ne transitent pas tous par les

guichets postaux. Et que sur les quelque 401 millions récoltés en 1992, des

dizaines et des dizaines sont parvenus aux oeuvres par voie bancaire, de

main à main ou par le biais de comptes de chèques postaux, par exemple, sur

lesquels aucun prélèvement n’est opéré.

Mutisme et manque de transparence

Combien de millions arrivent ainsi net de taxes aux destinataires? Combien de millions versés par bulletins de versements à coups de billets de

10, 50, 100 voire 1’000 francs? Impossible à déterminer. Aucune oeuvre n’a

les moyens comptables d’y parvenir, en dehors des PTT peut-être. Mais leurs

seuls chiffres ne concernent que les prélèvements sur les bulletins verts

et bleus: jusqu’à 50 fr.: 1,10 fr. par BV vert et 50 cts par BV bleu; de 50

à 100 fr.: 1,40 fr. BV vert et 80 cts BV bleu; de 100 à 500 fr.: 1,80 fr.

BV Vert et 1,20 fr. BV Bleu; de 500 à 1’000 fr.: 2,30 fr. BV vert et 1,70

fr. BV bleu. «Les bulletins bleus sont plus avantageux. Mais c’est au détriment des communications ou de la désignation des dons, comme il est possible de le faire sur les bulletins verts», fait-on observer à Caritas-Genève. Une lacune. Elle n’a cependant pas empêché, et pour cause, la plupart

des organisations de passer du vert au bleu pour leurs centaines de milliers d’envois en 1993.

Au mutisme comptable, les PTT ajoutent une conception douteuse de la

transparence. Qu’on comprend d’autant moins que les oeuvres conçoivent généralement sans peine un paiement du traitement global qu’implique les versements par BV verts ou bleus. Pourquoi dès lors la Direction des postes se

refuse-t-elle à divulguer le coût réel qu’entraîne chaque opération?

On peut néanmoins, sans risque de se tromper, imaginer les raisons du

veto mis à toute recherche de solution: les petits versements qui parviennent annuellement à l’ensemble des institutions caritatives de la part de

donateurs anoynmes sont légions. Ce sont mêmes les plus nombreux… puisqu’ils arrivent par milliers. Pour des sommes qui se calculent en millions.

«C’est vrai, admet Jean-Luc Pittet, collaborateur de Terre des Hommes à

Genève, le 60% des dons nous parviennent sous forme de petites sommes, et

même à coups de pièces de 5 francs sorties des porte-monnaie de personnes

âgées le plus souvent. Un prélèvement de 1,10 franc sur 10 francs, soit

11%, n’est pas acceptable. Mais que dire d’un prélèvement semblable sur une

pièce de 5 francs, qui représente 22%? Les différentes augmentations des

tarifs postaux, des taxes aux versements et la suppression des tarifs «imprimés» pour les petits envois entraînent de sérieuses difficultés pour

l’efficacité de notre travail. Il n’est pas normal de voir les PTT refuser

un tarif préférentiel pour les associations à but non lucratif» (apic/pr).

ENCADRE

Les PTT se lancent dans le sponsoring

Si les PTT appliquent en la matière une politique qui obéit aux lois du

marché visant à rentabiliser l’entreprise, force est de constater qu’il est

des bénéfices plus «dérangeants» que d’autres. Comme ceux réalisés par le

truchement du téléphone rose. Comme ceux aussi obtenus sur des dons, versés

pour marquer une solidarité avec les plus démunis.

Dédouanement vis-à-vis des oeuvres d’entraide? Mauvaise conscience née

de l’obstination à refuser d’octroyer un régime préférentiel? Les PTT se

lancent dès 1994 dans une sorte de sponsoring en faveur des oeuvres. Une

conférence de presse prévue en janvier prochain lancera la campagne et fixera les modalités, dévoilées dans les grandes lignes par l’Agence APIC.

But de l’opération? Permettre aux oeuvres suisses d’entraide de mieux se

présenter au public. Par l’intermédiaire de présentoirs installés dans 800

bureaux de postes répartis sur l’ensemble du territoire. Trois présentoirs

par bureau, pour trois oeuvres qui les occuperont durant 30 jours avec

leurs prospectus et bulletins de versement. Une rotation mensuelle est

d’ores et déjà fixée pour laisser à d’autres oeuvres la possibilité d’interpeller le public à leur tour.

La direction des PTT prend en charge la fabrication des présentoirs et

fera parvenir à chaque intéressé les adresses des 800 bureaux de poste. Les

oeuvres assurent l’acheminement du matériel imprimé en trois langues. Aucun

chiffre n’a été articulé sur le coût de l’opération. (apic/pr)

webmaster@kath.ch

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