Une sainte pour notre temps

Rome: béatification de Marguerite Bays

Maurice Page, agence APIC

Fribourg, 23décembre(APIC) Elle fut une simple paysanne, une couturière

dans un hameau de la campagne fribourgeoise au XIXe siècle. A sa mort en

1879, Marguerite Bays est déjà considérée comme une sainte par le peuple

fribourgeois. Plus de cent ans plus tard elle accède aux honneurs des

autels et reste une sainte pour notre temps, affirme le Père Humbert Thomas

Conus, postulateur de la cause. En avance sur son temps Marguerite fut

catéchiste laïque, visiteuse de malades, assistante des mourants. Elle

vivait « comme si elle voyait dans l’invisible ».

Marguerite Bays n’a rien laissé d’autre que le témoignage de sa foi simple et profonde. Ni écrits, ni fondation, ni mouvement. Née en 1815 au hameau de La Pierraz, dans la paroisse de Siviriez, Marguerite est une enfant

qui passe pour vive et intelligente. Son instruction se limite à deux ou

trois ans à l’école de Chavannes-les-Forts. Dans le canton, l’instruction

publique n’en est encore qu’a ses débuts. Déjà le silence de la prière

l’attire volontiers loin des jeux de ses camarades. A quinze ans la jeune

fille apprend le métier de couturière qu’elle exercera sa vie durant, soit

à domicile, soit dans les familles des alentours.

Plusieurs la voient déjà religieuse. Ecartant ce projet, Marguerite opte

délibéremment pour la vie d’une chrétienne laïque et reste dans la ferme

familiale, partageant après la mort de ses parents le ménage de son frère

Claude, syndic de la commune. Très pieuse – sa belle-soeur la décrit comme

bigote – la couturière assiste tous les jours à la messe à l’église de Siviriez à 1,5 kilomètre de La Pierraz. « Elle était attelée à son chapelet »

commentait un paysan. Celle qu’on surnomme familièrement Goton développe

une dévotion mariale particulière. Ses pèlerinages à Notre-Dame du Bois,

mais aussi à Berlens, à Romont et Bourguillon sont réguliers. Et que dire

des onze voyages à pied jusqu’à Notre-Dame des Ermites à Einsiedeln pourtant distant de 200 kilomètres.

Son rayonnement dépasse rapidement le cercle familial. Rassemblant les

enfants le dimanche après-midi à la maison, Marguerite se fait catéchiste.

Elle ne les gave pas de formules toutes faites, mais pratique par le chant

et le jeu une pédagogie active. L’été, Goton enmène filles et garçons à la

chapelle de Notre-Dame du Bois, à un quart d’heure de marche. A Noël, sa

chambre accueille une crèche, alors que cela ne se fait pas encore dans les

paroisses. Durant le mois de mai, c’est un autel à Marie qui occupe la pièce et devant lequel on se réunit chaque soir.

Les malades et les mourants sont un autre souci pour Marguerite. A peine

apprend-on à la Pierraz que quelqu’un est gravement atteint, elle se précipite à son chevet, même la nuit. Consolant les malades, elle veut leur montrer la miséricorde de Dieu et les préparer à la mort. « Elle est pire qu’un

prêtre! » disent les paysans.

Femme simple, Goton est largement ouverte au monde et à l’Eglise, n’hésitant pas à promouvoir dans la paroisse l’Oeuvre de la propagation de la

foi, fondée en France par Pauline Jaricot quelques années plus tôt. Quêter

de maison en maison pour les missionnaires l’enthousiame. Le chanoine

Schorderet vient la consulter lors de la fondation de l’Oeuvre de Saint

Paul et de la création du journal catholique « La Liberté ».

Partager les souffrances du Christ

En 1853, lorsque les médecins diagnostiquent chez elle un cancer de

l’intestin, les pensées déprimantes assaillent Marguerite. L’idée de la

mort, mais surtout la crainte d’être marginalisée, de devenir inutile, voire gênante pour son entourage, l’effraient. Une fois encore, elle se rend à

la chapelle de Notre-Dame du Bois et supplie le Seigneur de la délivrer de

son cancer, de l’échanger contre d’autres souffrances qui l’associeraient

plus directement à sa passion. Elle est exaucée et miraculeusement guérie.

En « échange », dès 1854, elle revit chaque vendredi dans une exstase, que

les témoins comparent à la mort, les souffrances du Christ dans son agonie.

Les mitaines que Marguerite porte toute l’année, dissimulent les stigmates ou plaies du Christ crucifié apparues sur son corps à la même époque.

L’évêque qui veut avoir le coeur net sur ces phénomènes extraordinaires,

fait ouvrir une enquête médicale. Le médecin mandaté, malgré les coups, les

piqures, les cris et les menaces ne parvient pas à réveiller Marguerite de

son extase. Après l’examen durant lequel on n’a rien « trouvé », tout le monde, y compris Marguerite, boit un bon verre de vin. Jusqu’à la fin de sa

vie, 25 ans plus tard, elle souffrira ainsi régulièrement.

A sa mort le 27 juin 1879, Marguerite Bays passe déjà pour une sainte

dans tout le pays. Son enterrement est célébrée comme un triomphe. (apicmp)

Aujourd’hui chez Marguerite

La Pierraz, 23décembre(APIC) Voici le portrait « authentique » de Marguerite Bays « que nous avons pu récupérer ». Monique, la gardienne du lieu, nous

reçoit dans la chambre boisée de la petite ferme de la Pierraz restée telle

qu’elle était du temps de ’Goton’. Une table, quelques chaises, une armoire, un secrétaire. Le lit se trouve derrière une mince cloison de planches.

Par la fenêtre un horizon de prés et de champs. Monique a coupé les arbres

et la haie qui empêchaient de voir l’église de Siviriez, sur la crête audelà du vallon.

Il faut avoir les pieds enracinés dans cette terre de Glâne, encore très

rurale pour comprendre et aimer Marguerite. Elle fait partie de la famille.

« Ce qu’on sait d’elle, ce sont nos parents et nos grands-parents qui nous

l’ont raconté. Lorsqu’on vient ici on sent qu’elle nous attend ». Le pèlerinage de la Pierraz est tout naturel. Même si à l’église de Siviriez, une

chapelle est dédiée à Marguerite Bays.

Marguerite une femme simple marquée par le contexte de son époque? Certes. Une femme sévère, voire revêche? non! Pourquoi les enfants, les malades et les mourants l’aimaient-ils tant? interroge celle que nous appeleront Agnès. Et d’expliquer que son portait où elle pose très sérieuse, la

tête ceinte d’un bonnet noir encadrant de près son visage a pu cautionner

cette image. « Je suis revenue chez Marguerite parce qu’une jeune maman, atteinte d’un cancer, me l’a demandé. » Agnès est assise droite sur le canapé

étroit qui occupe le fond de la pièce, entre le fourneau en molasse et

l’armoire. « Cette jeune femme est morte, mais dans ma vie j’ai connu peu de

gens qui ont vécu si intensément cette séparation. »

Monique se tient sur la banquette du fourneau décoré du monogramme du

Christ et de la date 1851, à l’endroit même où Goton fut guérie de son cancer. Derrière elle une petite Vierge en plâtre devant un ciel de soie piqué

de roses blanches et d’étoiles annonce Noël. L’ambiance doit ressembler à

celle des fameux Noëls où l’on se rassemblait devant la crèche montée par

Marguerite. Une époque à la fois lointaine et proche. Une époque où le curé

était l’autorité suprême, où la foi était un combat contre le modernisme,

où l’on venait de définir l’infaillibilité du pape.

Une période proche par les soucis quotidiens des gens, où l’on demandait

à Marguerite d’intercéder lors d’une naissance difficile, pour un fils accidenté, pour un mari buveur, pour un couple en difficulté, pour des parents malades. « Faîtes que mon papa revienne », a simplement écrit en 1992

une petite fille dans le livre d’or, « préfacé » par l’abbé Marcel Ménétrey,

le miraculé de la Dent-de-Lys.

Marguerite a vécu ces situations. Son frère aîné déjà père d’un garçon

illégitime est « obligé » d’épouser la servante de la maison qu’il a mise enceinte. Entre cette belle soeur devenue la maîtresse de maison et Marguerite, le courant ne passe guère. Son frère cadet légèrement infirme n’a pu se

marier et s’est mis à boire. Marguerite s’en occupe avec patience et le

sermonne. Dans la ferme vivent aussi plusieurs domestiques, jeunes garçons

parfois placés dès l’âge de douze ans. Goton sait toujours arranger les

choses. « Il faut demander à Marguerite Bays des grâces de foi et d’amour »,

commente Agnès.

Riccardo grimpe sur le prie-Dieu pour regarder sur un guéridon une petite crèche formée de personnages de cire habillés de soie, habilement confectionnée par Marguerite. Le petit garçon est le fils d’un couple de saisonniers portuguais d’une ferme des environs. Il est accompagné par une

voisine qui lui sert de nounou.

« La mode officielle n’est plus tellement de se confier aux saints et à

son ange gardien », remarque Monique. Pour elle le fait d’avoir échappé de

peu la semaine précédente à un accident de la route sur une chaussé ennneigée est pourtant plus qu’un heureux hasard, c’est un signe. « Il ne faut pas

être trop rationaliste pour croire à ces petites choses pour les petites

gens ». Suspendue au bois de lit, une canne. Celle d’une paysanne de Lieffrens qui avait miraculeusement retrouvé l’usage de ses jambes. « Ma mère

avait connu sa fille ».

La béatification de Marguerite Bays, plus de 100 ans après sa mort,

n’est que la reconnaissance d’un état de fait. « Déjà enfants nous parlions

de la bienheureuse Marguerite. Le curé nous rabrouait: ’Ne dites pas cela

vous pourriez l’empêcher de le devenir. » Les raisons des retards dans les

procès: « Ce sont surtout des hommes qui s’occupent de ces choses. Elle

n’était qu’une femme, simple laïque. » Il faudra peut-être changer la plaque

émaillée vissée contre la façade et qui indique ’maison paternelle de Marguerite Bays’.

Après la chambre on passe à « l’abri du pèlerin », aménagé dans l’ancienne

écurie pour se restaurer d’une tasse de thé et de bricelets, des vrais,

faits avec de la crème aigre. (apic/mp)

Encadré

La longue histoire d’un procès

Si à la mort de Marguerite Bays, le pays la considérait déjà comme une

sainte, il a fallu attendre 50 ans avant que ne s’ouvre un procès en vue de

sa canonisation. En 1929, à la demande d’un prêtre qui avait connu Marguerite, Mgr Marius Besson engage une enquête diocésaine. Malheureusement ce

travail fut mené de façon trop sommaire. On se contenta d’interroger une

vingtaine de témoins à partir d’un questionnaire ne comprenant qu’une quinzaine de questions. Rome considérant le dossier comme insuffisant, refusa

d’entrer en matière. Mgr Besson ne remit pas l’ouvrage sur le métier.

Ce fut le miracle de la Dent-de-Lys en 1940, par lequel le jeune Marcel

Ménétrey, échappa à une mort certaine qui relança la cause de Marguerite

Bays. En 1942, l’écrivain Robert Loup publia une biographie de la « sainte »

de La Pierraz. En 1946, Mgr François Charrière, successeur de Mgr Besson,

rouvrit le procès.

En 1953, on exhuma les ossements de Marguerite Bays, qui furent transférés après analyse à l’église de Siviriez. L’enquête diocésaine conclue en

1955 est cette fois beaucoup plus fouillée et exhaustive. On a rescencé notamment quelque 250 faits de caractère miraculeux.

A Rome, le Père Burkhard, postulateur de la cause, transmit le dossier à

un avocat chargé de la publier et de la présenter devant la Congrégation

pour la cause des saints. Mais cet avocat a d’autres priorités. Il ne publie le procès qu’en 1967. La cause est à nouveau « oubliée » jusqu’en 1979.

Après la démission du Père Burkhard devenu âgé et malade, le Père Humbert

Thomas Conus se voit confié cette charge par Mgr Mamie. Après plusieurs visites à l’avocat le dominicain décide d’assumer en plus de la charge de

postulateur, celle d’avocat. Deux tâches principales l’attendent: la rédaction d’un exposé complet et détaillé de 400 pages sur les vertus héroïques

de Marguerite Bays et la préparation de la procédure concernant les miracles. Il retient le miracle de la Dent-de-Lys, bien qu’il s’agisse d’un cas

tout à fait atypique, la plupart des miracles concernant des guérisons.

Le 10 juillet 1990, le pape signe le décret constatant les vertus héroïques de Marguerie Bays. Parallèlement la procédure sur les miracles se

poursuit. En février 1993 les miracles sont examinés par les techniciens,

puis en juin par les théologiens et finalement par les cardinaux en novembre.

Depuis que le Père Conus a repris en main la cause on peut estimer les

frais à quelque 50’000 francs dont 15’000 pour l’impression du dossier de

900 pages à une centaine d’exemplaires. Les fonds sont récoltés par la Fondation Marguerite Bays. (apic/mp)

Encadré

Le miracle de la Dent-de-Lys

Le 25 mars 1940, l’abbé Davet, curé de Chavannes-les-Forts, décide de partir en excursion à la Dent-de-Lys, un des sommets les plus escarpés et dangereux des Préalpes fribourgeoises. Bon connaisseur de la montage, il enmène avec lui, sa nièce Marguerite âgée de 24 ans, Louis Aubert, un servant

de messe de la paroisse et Marcel Ménétrey, jeune homme de 19 ans du hameau

de Marguerite Bays, La Pierraz.

Après un voyage en train et une montée pénible, mais sans histoire, la

troupe atteint le sommet de la Dent-de-Lys vers 14h. Le spectacle est grandiose, l’ambiance malgré la fatigue est bonne. A 16h, il est temps d’entamer la descente. Les quatres alpinistes s’encordent. Marcel pour qui c’est

la première ascension en montagne est très impressionné. Il se confie ardemment à la protection de Marguerite Bays.

Dans une paroi de rocher, Marcel s’engage en premier, suivit du jeune

Louis. Ils s’arrêtent à quelques mètres l’un de l’autre, sur une étroite

corniche. Puis c’est au tour de la jeune fille, qui soudain glisse et tombe

dans le vide, entraînant dans sa chute le garçon et l’abbé Davet. Marcel

voit l’abbé passer à environ 5 mètres au dessus de lui les bras étendus

pour aller s’écraser environ 50 mètres plus bas. Il se cramponne à la corde, prêt à faire le bond de la mort. Tout à coup, sans aucun choc, la corde

se rompt à trois mêtres du jeune homme. Un cri sort de sa bouche: « Marguerite Bays merci! »

En choisissant ce miracle, en vue de la béatification de Marguerite Bays

le Père Conus savait pouvoir l’étayer scientifiquement, toute la question

tournant autour de l’origine de la rupture de la corde. L’enquête menée sur

les lieux mêmes de l’accident avec le concours de spécialistes en 1987 infirme toutes les hypothèses de rupture accidentelle. La corde était de bonne qualité et avait été contrôlée par le curé Davet, alpiniste expérimenté.

Elle n’était pas gelée et n’a pas non plus été usée sur le rocher. Elle n’a

pu être sectionnée ni par les tricounis des chaussures de la jeune fille,

tombée en premier, ni par le piolet que l’abbé Davet a lâché dans sa chute.

L’hypothèse de la rupture par une arête de rocher ou de glace n’a pas résisté non plus à la vision locale. Quant à une éventuelle chute de pierres

Marcel Ménétrey témoigne que la jeune fille a glissé d’elle-même. Alpiniste

novice, Marcel n’avait eu ni le réflexe ni le temps d’assurer la corde au

rocher.

La conclusion générale de l’ensemble des experts et de la commission des

techniciens de la Congrégation pour la cause des Saints est qu’on ne peut

trouver d’explication rationnelle à la rupture de la corde. Les théologiens

tenant compte du contexte religieux et de l’invocation continuelle de Marcel Ménétrey à Margureite Bays ont déclarè qu’on se trouvait en présence

d’un authentique miracle. (apic/mp)

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