Morges: l’humanitaire à la croisée des chemins (171293)
d’autonomie des organisations humanitaires
Morges, 17décembre(APIC) « En confondant réfugiés et immigrés, nous avons
progressivement dévoyé la Convention sur les réfugiés pour combattre l’immigration. » Telle est la conviction exprimée par Jean-Pierre Hocké lors
d’une conférence organisée par le groupe « Ouverture sur le monde » de la paroisse réformée de Morges. L’ancien directeur du Haut Commissariat pour les
réfugiés (HCR) de l’ONU a également dénoncé la politisation et la militarisation du domaine humanitaire: « Nous devons permettre aux organisations
humanitaires de retrouver leur autonomie. »
Les médias montrent jour après jour l’humanitaire à l’oeuvre. Mais cela
pose de nombreux points d’interrogation. En Bosnie, par exemple, des convois se trouvent bloqués. On croyait ces dernières années, note Jean- Pierre Hocké, que l’humanitaire était acquis. Mais actuellement, ces engagements fondamentaux – comme les accords signés périodiquement – sont foulés
aux pieds par les belligérants.
« Nous avons changé d’époque, et la chute du mur de Berlin y est pour
quelque chose », souligne J.-P. Hocké. « Dans les conflits de la guerre froide, dont beaucoup eurent lieu dans le tiers monde au nom des grandes puissances, on n’a jamais atteint l’horreur que nous connaissons aujourd’hui. »
Le communisme s’étant désintégré, l’Occident se retrouve « seul » et se préoccupe moins de protéger les victimes de guerres, faute d’avoir un coupable
à montrer du doigt. L’accueil des réfugiés a bien fonctionné aussi longtemps qu’ils provenaient de pays du bloc de l’Est. En outre, ces réfugiés
fuyaient individuellement, ce qui facilitait leur intégration dans un pays
d’accueil. Le mouvement s’est ensuite accéléré. Dans une Europe comptant
400 millions d’habitants, on voit arriver dans les années 80 quelque
100’000 personnes par an, puis 5 à 600’000. En 1991, plus de 40’000 personnes sont venues frapper à la porte de la Suisse. Or non seulement les anciens conflits ne se résolvent pas, mais de nouveaux éclatent. Dans les
Balkans, par exemple, les spécialistes ont identifié 176 points chauds où
les situations pourraient dégénérer en guerres ouvertes…
L’humanitaire kidnappé par l’ONU
On constate depuis 1989 que l’humanitaire doit céder prise face à la
violence. Parler de protéger militairement les convois de secours est une
« hérésie » pour Jean-Pierre Hocké. Faire escorter les convois portant les
emblèmes humanitaires par des blindés – même aux couleurs de l’ONU – introduit une dimension belliqueuse dans l’humanitaire. Pour remplir leur tâche,
les organisations doivent pouvoir agir avec l’autonomie nécessaire, sans
que les droits humanitaires ne doivent être négociés. La notion de base,
qui veut qu’un pays a intérêt à respecter les conventions, puisque ses propres sujets risquent de tomber aux mains de l’ennemi, semble désormais oubliée. « Les grandes organisations étant devenues impuissantes, l’ONU a kidnappé l’humanitaire! »
Le droit d’ingérence: un dérapage
Le temps est révolu, où un homme seul muni d’un drapeau humanitaire pouvait s’interposer entre deux troupes combattantes. « Si un pays prétend
s’immiscer dans le conflit d’un autre, les armes à la main, sous prétexte
que ce dernier se conduit mal, c’est une réaction de violence qui est suscitée », déplore J.-P. Hocké, rappelant les événements de Mogadiscio. Or si
les organisations humanitaires pouvaient autrefois intervenir pour accéder
aux blessés ou prisonniers de guerre, c’est parce qu’elles agissaient au
nom de la communauté internationale, c’est-à-dire au nom d’aucun Etat en
particulier. « Le droit d’ingérence est un dérapage qui aboutit à une action
directe au nom du politique », relève M. Hocké. En France, Bernard Kouchner
avant de devenir ministre parlait d’un « devoir d’ingérence ». C’était alors
le langage de l’humanitaire. Ce n’est qu’ensuite qu’il a été question d’un
« droit d’ingérence ».
Confusion entre réfugiés et immigrés
« On croit que l’augmentation des requérants est un problème de réfugiés,
regrette J.-P. Hocké. Or il s’agit en fait d’un problème de migration. »
L’Europe considérant qu’elle n’était plus un terrain d’immigration, les législations nationales ont été verrouillées afin de bloquer les populations
migrantes. « Tant que l’on continuera confondre le problème des réfugiés
avec celui des immigrants, non seulement les gens continueront à venir,
mais on affaiblira les conventions sur les réfugiés. » La « croisée des chemins » de l’humanitaire s’avère être en fait un « quitte ou double ». Il est
plus que temps d’apporter des solutions sur le plan politique: formuler des
projets et des objectifs, favoriser l’innovation pour règler les questions
de sécurité, permettre le développement économique, ouvrir les échanges
(cf. les accords du Gatt), reconnaître les problèmes d’immigration pour ce
qu’ils sont, ajouter enfin une dimension sociale à toute décision politique. L’Occident doit peut-être apprendre à partager ses richesses, s’il
veut éviter d’avoir à partager son territoire. « Soit il faut que les gens
bougent, soit il faut que le capital bouge », résume en conclusion l’orateur. (apic/spp/mp)
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