Festival de Locarno: «Un film peut être exigeant, mais pas élitiste»

Sur la Piazza Grande de Locarno, Anne-Béatrice Schwab savoure le soleil d’été. La Vaudoise, passionnée de cinéma depuis sa jeunesse, est membre cette année du jury oecuménique du Festival du film de Locarno. «C’est un cadeau», explique-t-elle avant de rejoindre une salle obscure pour la prochaine protection.

Raphaël Rauch, kath.ch / traduction adaptation Maurice Page

Jusqu’à sa retraite, Anne-Béatrice Schwab a travaillé au Tribunal des mineurs du canton de Vaud. «C’était un travail passionnant», raconte-t-elle, «même si ce n’était pas toujours facile. Un procès montre ce qui ne va pas dans notre société. Quelqu’un s’est égaré, il y a des drames. En même temps, un procès est aussi l’occasion d’un nouveau départ». Le travail d’une juge pour enfants est «un mélange de droit, de psychologie et de travail social».

En tant que membre du jury œcuménique de Locarno, elle occupe désormais une fonction de juge d’un autre genre. «On ne peut pas comparer les deux tâches, tout au plus l’ouverture à la nouveauté et la curiosité pour les gens.»

Anne-Béatrice Schwab est une cinéphile par passion. Pendant vingt ans, elle s’est engagée pour le «Cercle d’Etudes cinématographiques» à Lausanne et Vevey. Elle y a conçu et animé le programme. Et elle a participé à la rédaction de Cinéfeuilles.

Depuis 25 ans, elle est membre de l’Office cantonal de contrôle des films du canton de Vaud et, depuis sept ans, de la Commission nationale pour la protection des enfants et des jeunes face aux médias. Sur la base de critères uniformes pour toute la Suisse, il s’agit de déterminer l’âge légal et l’âge recommandé pour aller au cinéma. Si un film est particulièrement violent ou comporte des scènes érotiques trop explicites, seuls les adultes peuvent le voir. Si les scènes sont plus subtiles, les adolescents peuvent également le visionner. »Quand je pense aux éventuelles réactions de mes cinq petits-enfants âgés de sept à treize ans, cela m’aide à proposer tel ou tel âge», explique Anne-Béatrice Schwab.

Le Festival de Locarno présente aussi des thématiques religieuses (© zVg Filmfestival Locarno 2017)

L’oecuménisme comme une évidence

Catholique, mariée à un pasteur réformé, Anne-Béatrice Schwab est membre du jury pour l’organisation protestante Interfilm. Ce qui démontre à quel point l’œcuménisme est vécu comme une évidence à Locarno.

Cette Romande est tombée amoureuse du cinéma à l’âge de 14 ans. Elle allait au collège de St-Maurice et a vu «Le septième sceau» d’Ingmar Bergman. «Pour moi, ce film montre la beauté absolue. Tout simplement magnifique». Elle se penche alors sur le côté, comme si le film se déroulait dans tête.

Ouvrir des horizons – un niveau humaniste et spirituel

Le jury œcuménique de Locarno décerne un prix d’un montant de 20’000 francs «à des cinéastes qui parviennent à sensibiliser leur public aux valeurs religieuses, humaines ou sociales», selon le texte officiel. Et «elle interroge les visions des cinéastes sur un sens de la justice, de la paix et du respect ainsi que sur des dimensions spirituelles».

Anne-Béatrice Schwab se réjouit de travailler au sein du jury œcuménique. Concrètement, cela signifie qu’il ne faut pas imposer son favori personnel, mais «chercher un film qui soit en phase avec la majorité des gens et qui leur ouvre de nouvelles dimensions de sens. Un film peut être exigeant, mais pas élitiste».

Le jury œcuménique poursuit une approche constructive : «Il s’agit de films qui donnent de l’espoir, ouvrent des horizons et soulignent ainsi un niveau humaniste et spirituel».

Dénoncer les abus

Parfois, le cinéma est aussi un puissant moyen de lutte et de dénonciation contre les abus. Anne-Béatrice Schwab apprécie par exemple l’approche de François Ozon dans son film «Grâce à Dieu»: «Il met le doigt sur les problèmes sans porter de jugement. Il raconte sans moraliser. C’est aux spectateurs et spectatrices de se faire une opinion».

En tant qu’ancienne juge pour mineurs, elle est particulièrement sensible aux abus au sein de l’Église catholique. »Cela me déchire le cœur. Quand cela va-t-il enfin cesser ? J’ai travaillé suffisamment longtemps dans la justice pour savoir que les abus se produisent dans toutes les couches de la société et à toutes les époques. Mais l’Eglise a une responsabilité particulière et doit jouer un rôle de pionnier dans le travail de prévention et d’information», estime-t-elle.  »Le long silence sur ces sujets si douloureux et la souffrance des victimes» la préocuppe particulièrement. «C’est justement lorsque les mots échouent que le cinéma peut apporter sa contribution». (cath.ch/kath.ch/rr/mp)

Le jury oecuménique 2022 du Festival de Locarno: Anne Dagallier, Lukáš Jirsa, Anne-Béatrice Schwab, Linde Fröhlich (de g.à dr.) | © Raphael Rauch

Locarno, les Eglises et le cinéma
Pour les Eglises, le cinéma a aussi un rôle à jouer. Comme l’a rappelé le 7 août, Rita Famos, président de l’Eglise évangélique réformée de Suisse. lors de la célébration œcuménique du Festival de Locarno: «L’esprit de Dieu souffle où il veut, même dans les films». Une adresse claire à l’attention du jury œcuménique.
Les Eglises catholiques et protestantes disposent de deux organismes dédiés au cinéma. Signis, anciennement OCIC, Organisation catholique internationale du cinéma,regroupe depuis 1928 des professionnels de radio, de télévision, de cinéma, et des nouvelles technologies dans plus d’une centaine de pays. Son homologue réforméeInterfilma été fondée en 1955 par des associations cinématographiques protestantes, en Europe.
Ses membres sont principalement protestants, mais aussi orthodoxes, anglicans et juifs.
Ces deux organismes proposent des professionnels pour composer les jurys œcuméniques des festivals qui font une place aux Eglises. Signis compte des jurys œcuméniques dans plus de 30 festivals internationaux. Quant à Interfilm, outre Berlin, Cannes et Venise, elle est représentée dans de nombreux autres festivals tels que Montréal, Erevan ou Locarno, justement où le premier jury œcuménique a été créé en 1973.
L’objectif pour les jurys œcuméniques est de favoriser une culture de paix, à la lumière de l’Evangileen promouvant la dignité humaine, la justice et la réconciliation. Ces deux associations agissent aussi ensemble, comme en juillet dernier, lorsqu’elles ont protesté contre l’arrestation de trois réalisateurs iraniens. Cette année le jury œcuménique de Locarno compte quatre personnes: outre la Vaudoise Anne-Béatrice Schwab, la Française Anne Dagallier, l’Allemande Linde Fröhlich, et enfin le Tchèque Lukáš Jirsa. Tous disposent d’une solide expérience dans le domaine du cinéma et des festivals. CP – MP

Rédaction

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