Le commerce, affaire de liberté individuelle?

Notre pays défend la liberté de commerce comme toutes les démocraties. Est-ce à dire que cette liberté du commerce est absolue, comme l’entend M. Blocher dans une récente interview à La Liberté, le 23 août? Il y prend parti en conséquence contre les sanctions économiques infligées par les pays européens, dont la Suisse, à la Russie.

La réponse à cette question est doublement négative. A l’intérieur des frontières, cette liberté est soumise à des règles, comme celle de l’interdiction de vendre à perte, par exemple, ou celle de former des cartels. Mais la question est plus difficile sur le plan des échanges internationaux. Il est vrai que le commerce se différencie des relations diplomatiques entre Etats. Mais est-il une pure question de liberté individuelle comme l’affirme M. Blocher?

Dès la Renaissance, les économistes ont montré que le commerce est un des facteurs de la force des Nations. La Hollande l’a montré la première au 17e siècle. Puis l’Angleterre au 18e. Grâce à sa puissance commerciale et à sa flotte, elle a pu imposer le libre-échange aux pays européens et la colonisation de tout le pourtour de l’Océan indien au 19e siècle. Le commerce extérieur est un attribut de la puissance.

C’est grâce à lui et à ses excédents conséquents que la Suisse est devenue une grande puissance financière et qu’elle a pu connaître un niveau de vie supérieur à celui de la France et de l’Italie par exemple. Dès que l’on passe les frontières, la Suisse apparaît comme une entité macroéconomique. Et toute décision touchant son commerce extérieur affecte cette entité. Penser, comme M. Blocher, que les transactions avec les pays étrangers sont une pure décision individuelle qui n’affecte pas le pays dans son ensemble est une erreur.

«L’économie doit marcher sur deux jambes: les décisions individuelles microéconomiques et les décisions collectives macroéconomiques»

Mais cette position a des racines très profondes dans la doctrine libérale. Celle-ci postule la séparation du politique et de l’économique. Le commerce extérieur relèverait du second alors que les relations entre Etats relèveraient de la première. La doctrine libérale considère que les Etats ne sont que des collections d’individus et non pas des entités propres qui doivent prendre en charge le bien commun. Elle nie la dimension collective de l’économie. En ce sens, M. Blocher est un vrai libéral qui refuse toute dimension politique à l’économie.

Ce refus est source de graves méprises. On l’a constaté à l’occasion du Brexit. Le Parti Conservateur britannique a considéré la rupture d’avec l’Union européenne comme une décision purement politique. Il en a complètement sous-estimé la dimension économique. La population anglaise en mesure les conséquences aujourd’hui. En tant qu’Etat, la Grande-Bretagne avait des relations économiques profondes avec l’Union européenne. Elle n’a pas pu les supprimer du jour au lendemain sans dommages.

L’expérience montre que toute économie a une dimension politique et qu’il est impossible de séparer les deux, sauf en théorie. C’est ce qu’affirme la Doctrine sociale chrétienne en défendant le principe du bien commun. Si elle soutient le principe de l’économie de marché, elle reconnait l’importance des Etats et leur rôle dans l’économie. Cela est particulièrement vrai en matière de relations internationales et de monnaie. En refusant de ne voir dans les Nations qu’une collection d’individus, la Doctrine sociale n’est pas libérale. La vie économique a deux dimensions. L’économie doit marcher sur deux jambes: les décisions individuelles microéconomiques et les décisions collectives macroéconomiques. En se privant d’une jambe, la vision libérale ne peut comprendre le réel et est obligée d’accepter le retour d’une intervention de l’Etat, qui lui fait horreur, mais qui est imposée par les faits. L’Etat est le garant du bien commun. Il a dû intervenir en matière de covid. Il devra intervenir cet hiver en matière de gaz et d’électricité.

De la même façon, une vision socialiste qui ne donne pas une juste part aux décisions individuelles, occulte une face de la réalité économique.

Jean-Jacques Friboulet

7 septembre 2022

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