Au Concile, Mgr Bettazzi a compris pourquoi l'Église se dit catholique

A l’occasion des soixante ans de l’ouverture du Concile Vatican II, commémorée le 11 octobre 2022 par une messe célébrée par le pape François en la basilique Saint-Pierre, Mgr Luigi Bettazzi parle d’un tournant décisif. L’évêque émérite d’Ivrea, qui fêtera ses 99 ans le 26 novembre prochain, a participé en tant que jeune évêque à la deuxième session du Concile. «Je me suis retrouvé plongé dans l’épiscopat mondial».

Participant directement au Concile lors de la deuxième session, le prélat italien originaire de Trévise dit avoir alors compris pourquoi l’Église se disait catholique, c’est-à-dire universelle, «alors que nous pensions presque que l’Église était Rome avec l’annexion du monde entier…»

L’Eglise au-delà de Rome

Le jeune prêtre, nommé évêque auxiliaire de Bologne par le pape Paul VI le 10 août 1963, a participé au Concile dès le 29 septembre, une semaine avant le 4 octobre, jour de son ordination épiscopale. «Je suis entré au Concile alors que j’allais avoir 40 ans (dans les milieux missionnaires, certains évêques étaient même un peu plus jeunes, en Europe, on le devenait généralement après 50 ans), déclare l’ancien président de Pax Christi International (1978–1985) au quotidien catholique italien «Avvenire».

«L’assemblée était réunie sur de longs bancs étagés dans l’allée centrale de la basilique, leur place étant attribuée en fonction de la date de leur nomination épiscopale: près de l’autel, les cardinaux et les patriarches, puis vers l’entrée, les archevêques et les évêques; évidemment, au début, j’étais parmi les derniers. Je me suis retrouvé plongé dans l’épiscopat mondial, avec des évêques autochtones d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine, et j’ai compris pourquoi l’Église se disait catholique, c’est-à-dire universelle…»

Le «discours à la lune» du pape Jean XXIII

L’évêque émérite d’Ivrea se souvient très bien de la date du 11 octobre 1962, «qui s’est avérée être avant tout une journée de folklore», avec plus de 2’000 évêques du monde entier entrant en procession dans la basilique Saint-Pierre, habillés de la manière la plus voyante, «surtout ceux du rite oriental».

Le 11 octobre, à la fin de la journée d’ouverture du Concile Vatican II, lors de la procession aux flambeaux entre le château Saint-Ange et la place Saint-Pierre à Rome, le pape Jean XXIII, attiré par la prière de la foule, était alors apparu à sa fenêtre, improvisant une allocution connue aujourd’hui comme le «discours à la lune». Il déclara alors «En rentrant chez vous, vous trouverez vos enfants. Donnez une caresse à vos enfants, et dites-leur: c’est la caresse du pape. Vous trouverez peut-être quelque larme à essuyer. Ayez une bonne parole pour celui qui souffre: le pape est avec nous, spécialement aux heures de tristesse et d’amertume !»

«La médecine de la miséricorde plutôt que les armes de la rigueur»

Un beau message, en effet, mais qu’il faut au moins relier à l’allocution «Gaudet Mater Ecclesiae» («Notre mère l’Église se réjouit») dans laquelle, inaugurant l’assemblée, le pontife soulignait comment l’Eglise, pour combattre les erreurs, «préférait utiliser la médecine de la miséricorde plutôt que les armes de la rigueur». C’était un tournant, l’annonce d’un changement profond «que peut-être même les Pères du Concile n’ont pas tous réalisé».

«On pensait qu’en peu de temps, (les participants, ndlr) approuveraient les dizaines de documents préparés par les commissions spéciales. J’en étais moi-même convaincu», relève Mgr Bettazzi, qui s’était retrouvé dans la Commission des Séminaires, où des experts (dont le Père Congar, célèbre dominicain français) avaient préparé une douzaine de documents. Et je me suis rendu compte qu’il s’agissait de problèmes presque évidents, par exemple la prééminence de la théologie de saint Thomas d’Aquin ou la rigueur plus intransigeante dans le domaine sexuel».

Liberté de discussion

Mgr Bettazzi dit s’être immédiatement rendu compte de la liberté avec laquelle les discussions se déroulaient, dans les couloirs latéraux mais aussi au centre, lors des débats sur les documents qui étaient progressivement distribués. C’est le pape Jean XXIII lui-même qui avait encouragé cette liberté de discussion, en reportant de quelques jours le vote des Commissions épiscopales sur les différents thèmes, contre ceux proposés par le Secrétariat – pratiquement par la Curie vaticane – et en reportant autoritairement la réécriture du Document sur la Révélation, rejeté par une majorité trop faible pour être acceptée par les règles imposées à la discussion.

Il s’était également rendu compte que c’était généralement les évêques les plus organisés, comme les Allemands et les Néerlandais, habitués à dialoguer avec les protestants, ou les Français et les Belges, habitués à évoluer dans des cercles séculiers, qui initiaient les discussions. Les Américains du Nord insistaient sur la liberté religieuse, les Américains du Sud sur une Église attentive aux pauvres.

La lecture de la Bible était alors déconseillée aux chrétiens individuels  

«Des seize documents qui ont été publiés, plus que les trois Déclarations et les neuf Décrets, ce sont précisément les [quatre] Constitutions («Dei Verbum», «Lumen Gentium», «Sacrosanctum Concilium» et «Gaudium et Spes») qui marquent la nouveauté, mais encore insuffisante, dans la vie de l’Église».

«Comme nous le savons, ils portent sur la Révélation divine, l’Église en elle-même, sur la sainte liturgie, et l’Eglise dans le monde contemporain. Ainsi, la liturgie n’est plus considérée comme l’ensemble des normes du culte, mais comme l’orientation de la prière commune des chrétiens, avec la langue des différents peuples et une plus grande compréhension et simplification des rites, mais – il faut le dire – sans une plus large conversion des mentalités, de sorte qu’aujourd’hui encore, ici et là, on voudrait revenir aux anciennes formules, comme plus pieuses et plus convaincantes».

L’Eglise comme peuple de Dieu

«Ainsi la Bible, dont la lecture était déconseillée aux chrétiens individuels comme risque de familiarité excessive avec les protestants, est au contraire mise entre les mains de tous les baptisés, mais toujours avec les hésitations de ceux qui savent qu’il n’est pas facile de comprendre ce qui a été écrit il y a des millénaires avec des mentalités très différentes des nôtres.

«La Constitution sur l’Église en révolutionne le concept: elle n’est plus abordée en premier lieu comme ›société parfaite’ fondée sur la hiérarchie, mais comme peuple de Dieu, dont chaque baptisé est une partie importante, tandis que la hiérarchie, bien que caractérisée par le sacrement de l’ordre, est au service de la vie de la communauté chrétienne, dans ses expériences individuelles et dans sa collectivité».

Nécessité d’un dialogue global avec la culture contemporaine

La Constitution «Gaudium et Spes», sur l’Église dans le monde contemporain, est comme chacun sait la Constitution pastorale. «Un texte certes lié à l’époque historique dans laquelle il a été rédigé, mais qui reste aussi très actuel. Par exemple, en ce qui concerne le style d’être une communauté centrée sur l’Évangile. Ou encore dans le rappel de la nécessité d’un dialogue global avec la culture contemporaine, à partir de l’anthropologie».

Dès le début, elle déclare que les joies et les espoirs (Gaudium et Spes en latin), «les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur».

Condamnation de la guerre, réticences américaines

Toute la Constitution expose ensuite la doctrine de l’Évangile comme confirmation et développement de ce qui est «authentiquement humain»; après une réflexion sur la dignité de la personne humaine, sur la communauté humaine et son activité, elle passe à quelques exemples, du mariage et de la famille à la culture, de la vie économique à la politique, de la communauté internationale à la paix.

«Et là, certains évêques (par exemple le cardinal Feltin, archevêque de Paris, et le cardinal Alfrink, d’Utrecht) ont appelé à la condamnation de la guerre, de toute guerre (qui, à l’époque atomique, est une folie, comme l’avait déclaré le pape Jean XXII dans ›Pacem in Terris’), face à la résistance, par exemple, des évêques américains (alors engagés dans la guerre anticommuniste au Vietnam) qui ont plaidé: ›ne poignardez pas dans le dos nos jeunes qui, en Extrême-Orient, défendent la civilisation chrétienne’. Et pourtant, dans cette Constitution, il y a une seule condamnation (comme les anathèmes des autres Conciles contre les erreurs de l’époque), et c’est celle contre la ›guerre totale’ comme l’est en fait toute guerre aujourd’hui: tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation». (Gaudium et Spes n° 80)

Le Père Yves Congar (1904-1995) [dominicain français et l’un des théologiens catholiques les plus influents du 20ème siècle, ndlr] a déclaré que le Concile serait pleinement compris 50 ans plus tard. «Aujourd’hui, nous y sommes… Il est vrai qu’après 50 ans, la pastorale du pape François rappelle le Concile. La synodalité renvoie à la collégialité de ›Lumen Gentium’, étendant la responsabilité des évêques et du pape à celle de chaque baptisé pour la vie de l’Église, tandis que l’attention portée aux pauvres, aux rejetés du monde, réalise l’Église des pauvres initiée par le Concile, mais que le pape Paul avait retenue, par crainte d’interprétations politiques dues à la guerre froide en cours entre les États-Unis et l’URSS, en promettant qu’il en traiterait dans une encyclique, qui fut ›Populorum progressio’ de 1967, qui traite d’ailleurs de la paix, plutôt que de la pauvreté».

A l’image du serment fait en 1965 par une quarantaine de participants au Concile Vatican II de mettre les pauvres au cœur de leur action pastorale, des participants au synode pour l’Amazonie ont renouvelé le «Pacte des Catacombes» | © Vatican Media  

Participant au «Pacte des catacombes»

Mgr Luigi Bettazzi a adhéré à ce moment-là au «Pacte des catacombes».  Le 16 novembre 1965, moins d’un mois avant la clôture du Concile Vatican II, une quarantaine de pères conciliaires célèbrent l’Eucharistie dans les catacombes de Domitilla, à Rome. À l’issue de la messe, ils signent un document par lequel ils s’engagent à une vie de pauvreté. Un acte méconnu, mais qui a profondément contribué à modeler le visage de l’Église postconciliaire, rappelle pour sa part VaticanNews. Le sous-titre de ce document signé par 42 pères conciliaires est «Pacte pour une Église servante et pauvre».

Les signataires s’engagent à vivre les 13 points de ce texte, qui pourraient être résumé par un mot: pauvreté. Il s’agit de changer de style de vie, en renonçant à tout privilège ou signe de richesse, de servir les pauvres, de soulager la souffrance, de lutter pour la justice, de gouverner de manière plus coopérative… On peut lire par exemple: «Nous renonçons pour toujours à l’apparence et à la réalité de richesse spécialement dans les habits (étoffes riches et couleurs voyantes), aux insignes en matière précieuse: ces insignes doivent être en effet évangéliques».

«Schéma XIV»

Aussi appelé le «Schéma XIV» (allusion aux 13 ›schémas’ préparatoires des grands textes du Concile), le Pacte est largement diffusé parmi les pères conciliaires le 7 décembre 1965, la veille de la clôture officielle du Concile Vatican II. Au total, environ 500 d’entre eux y adhèrent. Les 42 signataires de départ, longtemps restés discrets, sont en majorité des évêques latino-américains. Dom Helder Camara, archevêque de Recife, est l’un des huit Brésiliens.

Figurent aussi sur la liste Mgr Leonidas Proaño, évêque équatorien connu pour sa défense des paysans, et le bienheureux Mgr Enrique Angelelli, évêque assassiné pendant la sanglante dictature militaire argentine. Parmi les adhérents, on trouve également des prélats européens, parmi lesquels des Français, dont Mgr Guy-Marie Riobé, évêque d’Orléans, Mgr Gérard Huyghe, évêque d’Arras, Mgr Adrien Gand, évêque auxiliaire du cardinal Liénart à Lille, ainsi que Mgr Georges Mercier, évêque de Laghouat au Sahara, et aussi Mgr Georges Hakim, évêque melkite de Nazareth, le futur patriarche Maximos V.

Les hésitations de Paul VI face à «l’Église des pauvres»

Comme le pape Paul VI hésitait à traiter avec «l’Église des pauvres» [un groupe non officiel se réunissant chaque semaine, et qui s’était donné pour tâche de sensibiliser l’ensemble des évêques conciliaires à l’ouverture de l’Église aux pauvres, ndlr], le groupe a organisé une réunion libre des évêques dans les catacombes de Domitilla vers la fin du Concile (16 novembre 1965), note Mgr Bettazzi.

Une quarantaine d’évêques qui avaient occasionnellement entendu parler de l’initiative, qui avait son siège à Rome au Collège belge, s’y sont réunis. L’évêque belge de Tournai, Mgr Charles-Marie Himmer, a présidé l’Eucharistie et a présenté à la fin un document selon lequel chaque évêque individuel s’est engagé de façon exemplaire à vivre plus pauvrement (dans le logement et les moyens de transport), à avoir une pastorale plus proche des travailleurs manuels et des secteurs les plus marginalisés, et à faire gérer ses finances et celles du diocèse par des laïcs fiables.

«Quarante-deux d’entre nous ont signé (par hasard, j’étais le seul Italien), souligne Mgr Bettazzi, et nous nous sommes engagés à faire signer des évêques amis, de sorte que plus de 500 signatures ont été apportées au pape. Nous ne nous sommes jamais revus, sauf avec les amis d’avant. Je faisais partie du groupe d’une vingtaine d’évêques, venus du monde entier, inspirés par le frère Charles de Foucauld, aujourd’hui saint». (cath.ch/avvenire/vaticannews/be)

Jacques Berset

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