Vincent Lemire: «L’histoire de Jérusalem est une histoire universelle»

Du roi David au mur de séparation en passant par les Croisades, la bande-dessinée «Histoire de Jérusalem» (éd. Les Arènes, 2022), de Vincent Lemire et Christophe Gaultier, couvre 4’000 ans d’histoire de la Ville Sainte. Une chronique où l’image et le texte se combinent harmonieusement pour dévoiler le destin unique de cette cité centrale dans le développement et l’imaginaire des trois religions monothéistes.

Au fil de plus de 250 pages, le lecteur découvre le rôle du patriarche Abraham, de Jésus de Nazareth, de Saladin, du sultan Soliman, ou encore de Moshe Dayan dans l’histoire de Jérusalem. Il a fallu six ans à l’historien Vincent Lemire et au dessinateur Christophe Gaultier pour donner vie à ce récit chronologique qui s’appuie sur plus de 200 sources originales. cath.ch s’est entretenu avec Vincent Lemire.

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans ce projet de BD historique?
Vincent Lemire: Il s’agit de ma 9e publication sur Jérusalem. Jusque-là, mes ouvrages étaient plutôt des livres classiques. Je suis aujourd’hui directeur du Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ), et l’histoire de la ville est bien sûr mon sujet de prédilection depuis plus de 20 ans. Mais, avec cette BD, je voulais transmettre cette épopée fascinante vers un plus large public. Je souhaitais intéresser aussi bien les croyants que les non-croyants, les débutants que les connaisseurs avertis. La bande-dessinée m’est apparue comme le meilleur moyen pour proposer un récit incarné et accessible.

Vincent Lemire est directeur du Centre de recherche français à Jérusalem | © Les Arènes

Pourquoi votre choix s’est-il porté sur le dessin de Christophe Gaultier?
Il fallait un dessin adapté au projet. Avec Christophe Gaultier, nous avons longuement discuté du style. Nous ne voulions pas quelque chose de caricatural, ni d’ultra réaliste, mais un entre-deux qui laisse au lecteur une marge d’appréciation et d’imagination. Bien sûr, nous avons essayé d’être le plus authentique possible, au niveau des vêtements, des bâtiments, des paysages. Christophe Gaultier a passé une dizaine de jours avec moi à Jérusalem. Nous avons arpenté la ville, il a pris des milliers de photos, puis il a consulté des centaines de photos d’archives. Nous avons donc tenté d’être le plus proches possible de la réalité, même si, avant le 19e siècle, il y a très peu de documentation.

Quels aspects ont posé le plus de problèmes?
La couleur des vêtements, entre autres. Car il n’existe évidemment pas d’archives à ce sujet pour les époques les plus lointaines. Nous pouvons juste nous baser sur certaines indications textuelles. Par exemple, à l’époque romaine, il faut éviter d’utiliser le rouge pour la population civile, car la couleur pourpre était un symbole de pouvoir et réservée à une élite politique et militaire.

Pourquoi avoir choisi un arbre comme narrateur?
Un an et demi de travail ont été nécessaires pour identifier le bon narrateur. J’ai d’abord pensé à Dieu lui-même, car après tout on est un peu «chez lui», mais ça ne collait pas avec mon envie de raconter l’histoire de Jérusalem du point de vue de ses habitants. J’ai également pensé à une fontaine, mais cela rendait le récit très complexe. Finalement, l’olivier m’est apparu approprié. C’est un arbre à l’ombre duquel on se rassemble, on se repose. Il est soumis au climat, aux pluies, aux sécheresses, et il est essentiel dans la vie économique locale. Adopter ce narrateur m’a permis de faire un pas de côté, de ne pas parler uniquement des grandes conquêtes ou de la grande histoire, mais aussi du quotidien ordinaire des habitants.

«Une porosité a existé tout au long de l’histoire de Jérusalem entre les différentes traditions religieuses»

De plus, depuis le Mont des Oliviers, il a une vue plongeante sur Jérusalem. Comme cet arbre peut vivre des millénaires et se régénérer naturellement, il a effectivement pu être témoin des 4’000 ans d’histoire de la ville. C’est aussi un arbre très positivement connoté dans le monde méditerranéen, symbole de paix et de prospérité. Enfin, dernier atout, un arbre n’est ni juif, ni chrétien, ni musulman! C’est un regard neutre sur la situation.

On ressent effectivement que la neutralité est importante dans l’ouvrage. Cela a dû être un défi concernant Jérusalem, un sujet historique très passionnel et politisé…
En tant qu’historien, je me suis efforcé de faire la part des choses entre ce qui relève de faits historiques, incontestables, et ce qui relève du légendaire ou des représentations. Mais à Jérusalem encore plus qu’ailleurs, on ne peut pas évacuer ce registre légendaire, car l’imaginaire est un des moteurs de l’histoire. Bien sûr, je n’ai pas adopté le point de vue de l’une ou l’autre des traditions religieuses, mais je n’en ai écarté aucune. J’utilise souvent le «selon…», notamment concernant les points controversés. Je me suis surtout beaucoup documenté: dans cette BD, 95% des dialogues sont extraits de sources publiées ou d’archives inédites.

Une planche extraite de la BD «Histoire de Jérusalem» (Les Arènes, 2022)

Vous prenez la Bible comme source, alors que certains la considèrent comme historiquement non fiable…
Quel historien sérieux raconterait l’histoire d’Athènes à l’époque antique sans prendre en compte la littérature grecque classique? Bien sûr, ces récits contiennent de très nombreux passages mythologiques et légendaires. Mais précisément, ce sont ces mythes et ces légendes qui ont fabriqué la ville et son architecture. On ne peut pas écarter la Bible sous prétexte qu’elle est aujourd’hui instrumentalisée sur un plan politique: c’est une source comme une autre, il faut la traiter comme telle, avec toute la distance critique nécessaire.

Avez-vous eu des contestations par rapport aux faits que vous décrivez?
Aucune. J’ai eu jusqu’à présent de très bons échos de la part de tous les lectorats, croyants ou non croyants, de tradition juive, chrétienne ou musulmane. Cette BD est conçue comme un récit qui accueille tous les imaginaires religieux et qui assume une pluralité de points de vue. Sans rien céder sur le fond, j’ai tenté d’être le plus respectueux possible sur la forme.

L’ouvrage permet de battre en brèche bon nombre d’idées reçues sur l’histoire de la région…
J’espère bien! Un des préjugés principaux concernant Jérusalem consiste à découper son histoire en tranches, en une succession de périodes étanches. La période égyptienne, juive, romaine, byzantine, islamique, ottomane… La réalité est bien différente, il y a des tuilages, et des superpositions entre toutes ces influences. Quand le «Pèlerin de Bordeaux» visite Jérusalem en 333 de notre ère, il constate que les monuments païens et les traditions juives sont toujours en place, et ça ne le choque pas plus que ça, alors qu’il est chrétien.

Cette même porosité a existé tout au long de l’histoire entre les différentes traditions religieuses, qui ne sont ni homogènes, ni totalement distinctes. L’antagonisme qui existe actuellement entre les communautés juives et musulmanes n’a pas toujours été de mise: au début du 20e siècle, quand un groupe de jeunes juifs se rend en procession sur l’Esplanade des mosquées, les imams les accueillent à bras ouverts, leur offrent des gâteaux et des rafraîchissements. Alors qu’au Saint-Sépulcre, les moines chrétiens de diverses confessions leur barrent violemment le passage. En fait, chaque monothéisme contient son potentiel de tolérances ou d’intolérances, son répertoire de violence ou d’acceptation de l’autre.

Pensez-vous pouvoir amener ainsi un autre regard sur l’histoire de la ville et, par extension, sur le conflit israélo-palestinien?
La BD sera traduite bientôt en anglais, puis en hébreu et en arabe, et dans d’autres langues. J’espère qu’elle pourra aider les lecteurs à intégrer les leçons du passé. Mais le rôle de l’historien doit selon moi se limiter à raconter les différentes périodes du passé, le plus fidèlement possible. Il n’a pas à prendre parti ou poser des jugements de valeur.

On constate en lisant l’ouvrage que l’histoire de Jérusalem va bien au-delà de celle du Proche-Orient…
Beaucoup d’événements de l’histoire mondiale ont eu des répercussions sur le destin de la Ville Sainte et vice-versa. Articuler ces deux dimensions, locale et globale, a d’ailleurs été un sacré défi à relever. C’est pour cela que plusieurs chapitres s’ouvrent sur des scènes qui se passent très loin de Jérusalem. Par exemple en 312 sur le pont Milvius, en Italie, dont la bataille sera décisive quant à l’essor du christianisme dans l’Empire romain; à Clermont, la ville d’où le pape Urbain II lance la première Croisade en 1195; ou encore à Bâle, qui accueille le premier Congrès sioniste en 1897. C’est l’un des aspects les plus fascinants de Jérusalem: son histoire est universelle. Elle raconte la genèse de nos identités religieuses et de nos représentations culturelles, dans les sociétés juives, chrétiennes ou islamiques. Jérusalem c’est le berceau commun des trois monothéismes, c’est donc aujourd’hui une capitale spirituelle pour plus de la moitié de l’humanité. A travers cette bande-dessinée, sa longue histoire permet donc d’éclairer et de mieux comprendre notre monde actuel. (cath.ch/rz)

Vincent Lemire est historien. Il dirige le Centre de recherche français à Jérusalem. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence sur la Ville Sainte, dont Jérusalem: histoire d’une ville-monde (Flammarion, 2016)
Christophe Gaultier est auteur de bandes-dessinées. Il a notamment publié La Tragédie brune (2018) et Philby (2020) (Les Arènes BD) et La Désolation (2021, Dargaud).

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/vincent-lemire-lhistoire-de-jerusalem-est-une-histoire-universelle/