Le 'Manuscrit des six âges du monde': un parchemin étonnant

Etonnant par son format, fascinant par son contenu et intriguant par son histoire, le Manuscrit des six âges du monde, conservé à Sion, avait tout pour attirer l’attention des historiens. Après plus de trois ans de déchiffrage, de traduction, d’analyse et de recherches, l’ouvrage du XIVe siècle est présenté aujourd’hui au grand public dans un livre, une exposition et un site internet. Stève Bobillier décrypte ce document surprenant pour cath.ch.

Docteur en philosophie médiévale, Steve Bobillier s’est penché sur le ‘Manuscrit des six âge du monde’ | © Grégory Roth

Comme toute bonne histoire valaisanne, celle-ci a commencé autour d’une table de bistro, rigole Stève Bobillier. Une amie travaillant pour la numérisation des codex médiévaux à l’Université de Fribourg, lui a parlé de sa difficulté à numériser un rouleau de parchemin du Moyen-Age de 8,5 mètres de long. Piqué par la curiosité, le spécialiste de philosophie médiévale est allé le voir sur place. Fasciné, il a immédiatement cherché à se renseigner davantage sur le Manuscrit des six âges du monde provenant de bibliothèque des Supersaxo, à Sion.

Il s’est aperçu que le document inventorié et connu des spécialistes n’avait jamais été étudié de manière exhaustive. «J’ai déposé une demande de bourse scientifique auprès de l’Etat du Valais pour proposer l’étude de ce manuscrit médiéval. «La bourse m’a été accordée au départ pour trois mois, mais en commençant l’étude nous nous sommes aperçus de son importance et finalement le projet a duré trois ans et demi.»

8,5 mètres pour décrire les six âges du monde

Un rouleau de parchemin de 8,5 mètres de long

Le plus remarquable du Manuscrit des six âges du monde est son format de rouleau assez peu utilisé au Moyen-Age. Il est surtout exceptionnel par sa dimension de 8,5 mètres de long. Il est rare de pouvoir le voir entièrement déployé. «Imaginez la table qu’il faut! On a vraiment impression de voir les siècles se dérouler sous nos yeux.»

‘Manuscrit des six âges du monde’ Au commencement Dieu créa la soleil, la lune, les animaux et les poissons | e-codices

Soigneusement calligraphié en noir et en rouge, orné de 36 dessins et paré d’enluminures, il appartient à la catégorie des objets d’apparat dont l’utilisation est peu pratique, mais dont la possession est un signe de prestige.

«L’origine de ces rouleaux remonte à l’université de Paris, où les professeurs avaient besoin de supports pédagogiques pour dispenser leur cours et permettre aux élèves de mémoriser la leçon. Un peu à la manière des cartes déroulantes de notre école primaire», explique Stève Bobillier. Raison pour laquelle, ils sont également très illustrés.

‘Manuscrit des six âges du monde’ Comment le Seigneur trébucha les mauvais anges en enfer | e-codices

Une origine du nord de la France

Le manuscrit vient du nord de la France et ses dessins se rattachent à un atelier parisien. Le texte est écrit en vieux français avec des éléments de patois picard. Mais le rouleau ne contient pas de colophon (note fournissant les indications relatives à l’ouvrage NDLR). On ne connaît donc ni son ou ses auteurs, ni ses commanditaires. Pour Stève Bobillier, il provient probablement d’un milieu clérical. Le fait qu’il soit rédigé en français et pas en latin écarte plutôt une origine universitaire, note l’ancien bioéthicien à la Conférence des évêques suisses (CES). Sa réalisation remonte au dernier quart du XIVe siècle. Son écriture est très lisible, et aujourd’hui encore, le visiteur pourra le déchiffrer assez facilement. On peut considérer que son auteur cherche à diffuser son savoir plus largement au-delà de l’université.

Généalogie d’une lutte contre le Diable, de la Création à l’Apocalypse.

Stève Bobillier s’est attaché à déchiffrer, transcrire et traduire la totalité du texte. Le Manuscrit des six âges du mondes mélange l’histoire biblique et l’histoire profane. L’idée est d’avoir une histoire complète à partir de la création que l’on va chercher à dater. L’histoire est ensuite divisée en six âges ou périodes, comme on le fait encore aujourd’hui. On peut ainsi estimer la date de la Genèse et à l’inverse celle de l’Apocalypse, c’est-à dire de la fin des temps et du retour du Christ. Après Adam et Eve, on trouve les prophètes bibliques, mais aussi le roi de Babylone Nabuchodonosor, Alexandre le Grand ou Jules César, pour arriver finalement à Jésus Christ.

‘Manuscrit des six âges du monde’ Adam et Eve chassés du paradis et obligés de travailler | e-codices

Contrairement aux anciens, la vision chrétienne de l’histoire n’est plus cyclique, mais linéaire, avec un début et une fin. Avec la venue du Christ, l’humanité est rentrée dans le sixième âge qui est le dernier, dont on tente de déterminer la durée. On trouve déjà cette conception chez Grégoire de Tours (538-594) près de mille ans auparavant, relève Stève Bobillier.

Le texte donne une morale pour chaque histoire biblique ou profane qui montre comment les bons sont récompensés et les méchants punis. «On a donc une généalogie de la lignée du bien d’Adam au Christ, avec en face une émergence progressive de l’Antéchrist. C’est un appel à choisir son camp.»

Aux mains des Supersaxo depuis le milieu du XVe siècle

Comment ce manuscrit est-il parvenu dans les mains des Supesaxo à Sion? «Nous l’ignorons, car nous n’avons pas de mention de son entrée dans la bibliothèque Supersaxo. Mais sa présence y est attestée dès la moitié du XVe siècle. On ne sait pas si c’est l’évêque Walter Supersaxo (1402-1482) ou son fils naturel Georges (1450-1529) qui en a fait l’acquisition. La famille sédunoise est alors très riche et puissante, très cultivée aussi. Elle est notamment créancière du roi de France François 1er. On peut considérer que le rouleau est arrivé à Sion environ cinquante ans après sa création.

Le ‘Manuscrit des six âges du monde’ La Nativité de Jésus ouvre le sixième âge | e-codices

Le manuscrit reste dans la bibliothèque des Supersaxo pendant longtemps, puis passe dans les mains de l’Etat du Valais et enfin, au début du XXe siècle, de la fondation Gottfried Keller qui en a assuré la conservation et la restauration et l’a déposé aux archives du Valais. (cath.ch/mp)

Les six âges du monde et les procès de sorcellerie

Au-delà du manuscrit et de son histoire, Stève Bobillier s’est intéressé à l’époque de Supersaxo qui voit l’apparition des premiers procès de sorcellerie en Valais, à partir de 1428. Pour lui, la vision développée notamment dans le Manuscrit des six âges du monde, participe directement à ce phénomène historique qui gagnera d’autres régions d’Europe aux XVIe et XVIIe siècles.   

Globalement jusqu’au XIIe siècle, pour les chrétiens, la voie à suivre est de faire le bien. Avec le théologien calabrais Joachim de Flore (1135-1202) apparaît l’idée qu’il ne faut pas attendre passivement la fin des temps, mais qu’il faut lutter activement contre le mal, contre le diable, explique Stève Bobillier. Au début, le mal est surtout l’hérétique, mais progressivement ce sera le sorcier ou la sorcière. «On peut dire que ce manuscrit influence ou illustre une certaine vision du monde, de la lutte du bien contre le mal.» D’ou le sous-titre de l’ouvrage Généalogie d’une lutte contre le Diable de la Création à l’Apocalypse.

Pour un système judiciaire cohérent

Une des ambitions des Supersaxo est de mettre en place un système judiciaire plus cohérent. On a redécouvert depuis quelques temps le droit romain et la justice exercée au bon vouloir des seigneurs était par trop subjective et arbitraire. Le droit doit être codifié et exercé de manière plus neutre, avec entre autres l’instauration d’une enquête (inquisition) et de la défense, rappelle le chercheur. L’évêque, qui en l’occurrence est aussi le souverain séculier, entend asseoir son pouvoir sur cette justice.

Le plafond de la salle d’audience de la maison Supersaxo à Sion fait référence aux six âges du monde | wikimedia commons CC-BY-SA-2.0

La bibliothèque des Supersaxo contient ainsi nombre d’ouvrages de droit et d’inquisition, ce qui est rare pour l’époque. Cela montre leur volonté de disposer des meilleures compétences possibles pour juger en bonne justice. On le constate par exemple dans plusieurs cas de femmes accusées de sorcellerie par les dizains qui sont simplement relaxées par l’évêque. «Cela dit, on ne peut pas les exonérer de l’exécution de sorciers sur le bûcher.» Mais, pour Stève Bobillier, il ne s’agit pas de la volonté première des pouvoirs laïcs, ni des pouvoirs religieux.

C’est dans ce contexte que se développent les premières chasses aux sorcières en Valais, dès 1428, date des premières poursuites systématiques d’un grand nombre de personnes. Les dizains (districts) du Haut-Valais, par les articles dit de Naters, décident qu’il suffit du témoignage de deux personnes pour lancer une procédure d’inquisition. Ce qui pousse aux accusations entre clans et familles ou entre riches propriétaires et ouvriers.
Le plus souvent, les accusations sont liées à des catastrophes touchant le vin ou les attaques de loup. (A Fribourg, ce sera les vaches et le lait). Si on a une mauvaise récolte, si les fromages ou le vin tournent, celui qui a une bonne récolte et du bon vin sera accusé de sorcellerie. Au départ, cela touche donc surtout les riches et surtout les hommes, contrairement à certaines idées reçues, affirme Stève Bobillier.

Inquiétude spirituelle?

Dans ce contexte, où les premiers sorciers ont été dénoncés par les pouvoirs laïcs des dizains, les Supersaxo veulent récupérer le pouvoir judiciaire sur l’idée que ces questions de sorcelleries ont une dimension évidemment spirituelle et dépendent donc du pouvoir ecclésiastique.

La volonté des Supersaxo de prendre en main ce combat contre le mal résulte-t-elle d’une réelle inquiétude spirituelle ou est-elle plutôt motivée par une volonté d’asseoir leur pouvoir? La question reste ouverte. Mais pour le chercheur, ignorer l’une des ce deux dimensions serait manquer de rigueur. La peur de l’Apocalypse comme moment du jugement est une croyance très forte au Moyen-Age. Il faut donc s’y préparer, en se convertissant personnellement, mais aussi en éradiquant le mal dans la société.

Il faut néanmoins aussi dire que la personne convaincue de sorcellerie se voit privée de ses biens qui sont répartis en trois parts entre l’autorité civile, l’évêché et l’administration. A l’époque, les Supersaxo s’accaparent ainsi les deux tiers des biens. Les riches familles qui émergent et forment un contre-pouvoir peuvent aussi être écartées sous l’accusation de sorcellerie.

Un livre, une exposition et un site internet
Outre la publication sous forme de livre aux éditions Presses Inverses le Manuscrit des six âges du monde fait l’objet d’une exposition visible jusqu’au 25 février 2023 au Arsenaux de Sion et d’un site internet dédié avec de nombreuses ressources notamment trois vidéos documentaires d’une dizaine de minutes. MP

Maurice Page

Portail catholique suisse

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