L’évêque brésilien Mgr Mendes de Almeida au Synode des évêques pour l’Amérique

APIC-Interview:

De la théologie de la libération à la théologie de l’exclusion

Rome, 3 décembre 1997 (APIC) Mgr Luciano Mendes de Almeida, archevêque de Mariana (Brésil) et vice président du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM) a été invité par Radio Vatican à livrer ses impressions sur le Synode du l’Amérique en cours à Rome. Il a répondu aux questions de Laurent Marchand (Radio Vatican), Guillaume Goubert, pour le quotidien « La Croix », et Jean-Marie Guénois, correspondant de l’agence APIC à Rome, dans le cadre de l’émission hebdomadaire « Chronique pour l’an 2000 ».

APIC : Quels sont les domaines dans lesquels une collaboration concrète pourrait s’établir entre l’Amérique du Nord et l’Amérique Latine ? L’immigration y figure-t-elle au premier rang?

Mgr Mendes de Almeida : La mobilité humaine a marqué ces 50 dernières années. Beaucoup de Sud-Américains se trouvent aujourd’hui aux Etats-Unis et même au Canada. Ce fait, qui n’est pas nouveau, est encore en train de croître. Ce problème de mobilité humaine, existe aussi pour les pays de l’Amérique du Sud, où l’on passe d’un pays à l’autre. Pour nous se pose le défi d’accompagner religieusement ces citoyens de nos pays et de leur offrir des conditions de vie dignes.

APIC : Après les années très tendues de la théologie de la libération, comment l’Eglise brésilienne affronte-t-elle aujourd’hui la question sociale ?

L.M : Tous savent que l’Amérique du Sud se heurte au problème de démocraties très jeunes. On y trouve de vraies démocraties, car elles offrent de la liberté, mais celles-ci ne permettent pas encore une participation plus sérieuse des différents éléments, groupes et associations de la société. Elle doivent encore apprendre le rapport entre la société et les Etats pour une démocratie plus participative. D’autre part, l’Amérique Latine, et le Brésil plus encore, connaît des injustices sociales très fortes. Il n’y a pas de distribution convenable des richesses, de la terre et des chances d’éducation, alors que les offres de travail sont de plus en plus spécialisées. Enfin subsiste un problème qui fait souffrir toute l’Amérique Latine, celui de la drogue et de son trafic.

APIC : Où commence le travail pastoral et où commence l’engagement politique pour l’Eglise brésilienne ?

L.M. : La raison de notre engagement est toujours l’amour du Christ. Cet engagement se rapproche de ceux qui n’ont pas d’engagement religieux quand on travaille ensemble pour distribuer la terre à ceux qui ont le droit de la travailler et qui n’arrivent pas à l’obtenir. On peut aussi se trouver avec d’autres groupes qui ont d’autres motivations pour lutter pour eux et avec eux. Mais fondamentalement, les raisons de notre engagement sont des raisons éminemment évangéliques. Cela suppose le dialogue, pour convaincre les autres de se réunir, inviter les personnes à se présenter devant les responsables du gouvernement, et refuser des actes de violence.

APIC : Comment se fait-il qu’il n’y a eu quasiment aucune intervention au sujet de la théologie de la libération pendant le Synode ?

L.M. : C’est vrai, elles ont été très rares. Il y en a eu au moins deux, mais c’est fort peu. Je dirais que cela nous énervait même un peu. Nous aurions pu avoir l’occasion de parler un peu plus de la théologie de la libération. Elle existe, et on continue à développer les sujets qui y sont centraux. Mais il y a aussi un fait nouveau qui, je pense, oblige les théologiens à réfléchir encore plus. Un des éléments caractéristiques de la théologie de la libération est le fait de cette libération. Elle vient des ressources de la dignité de la personne humaine, dans le sens où, par exemple, les ouvriers, qui étaient écrasés, qui n’avaient pas leur droit, devaient se réunir, se rendre conscients de leur dignité et donc de leurs droits et aussi évidemment de leurs devoirs. Mais, il y a quelque chose de nouveau en Amérique Latine, c’est l’exclusion sociale. Ce fait est très douloureux. Les gens concernés sont incapables de se réunir pour être sujets de leur libération.

Je travaille depuis plus de 30 ans avec les enfants de la rue. Ils doivent se réunir, ils doivent se rendre conscients de leurs droits. Même problème pour le sida qui est très répandu au Brésil. On ne peut pas dire que ce groupe puisse se réunir et donc exiger des conditions de traitement humains parce qu’ils sont tellement séparés entre eux, tellement appauvris. Je donne d’autres exemples: ceux qui sont en prison, les vieillards, le peuple de la rue, non seulement des enfants de la rue, mais des hommes, des femmes, qui se déplacent la nuit dans la rue. Ils sont tellement pauvres. Ce groupe-là, le plus nombreux, n’est pas capable d’être le sujet de sa promotion sociale. Or c’est très important.

Un exemple parmi d’autres : des ouvriers se sont réunis dans la soirée pour penser aux enfants de la rue. C’est très bien. Ce n’est pas exactement la théologie de la libération, il y a quelque chose en plus, c’est l’intérêt pour ceux qui sont encore plus démunis. Voilà un nouveau chapitre de la théologie de la libération. C’est presque, je dirais, de la théologie de l’exclusion. Et, on en a beaucoup parlé pendant ce Synode.

APIC : Quelle idée de la démocratie, vous faîtes-vous ou soutenez-vous, vu du Brésil ?

L.M. : On s’attend à ce que cela puisse s’améliorer. C’est vrai que nous sommes encore, au moins ma génération, très liés à un gouvernement qui était militaire, qui était très dur, qui utilisait la torture, qui est dépassé mais qui reste dans nos impressions les plus profondes. On se souvient très fréquemment de tout cela. Alors, la démocratie est pour nous comme une journée pleine de soleil.

D’autre part, nous n’étions pas encore préparés pour être capables de conduire un peuple, d’offrir des conditions de citoyenneté à tout ce peuple. C’est ce qui est en train de se passer aujourd’hui. Nous sommes en train de faire la découverte de la démocratie, mais avec une sorte d’expérience douloureuse, à cause de la corruption, de la violence, du trafic de la drogue, du manque d’identification des partis, et des gens qui ne sont pas préparés pour prendre en main le pays ou même le gouvernement d’une province. Mais, partout dans le monde, la démocratie est un peu malade.

APIC : Souhaitez vous que l’Assemblée du Synode lance un appel pour l’annulation ou la réduction de la dette des Pays du Sud ?

L.M. : Il n’est pas facile de trouver une solution valable pour tous les pays. C’est douloureux de l’avouer, mais pour certains pays la corruption interne fait que l’argent reçu n’a pas été toujours bien utilisé. Il n’est donc pas évident de simplement oublier une dette dans ces conditions. D’autre part, je pense qu’on pourrait diminuer les intérêts et surtout tâcher d’examiner rapidement quelles sont les raisons de cette dette. Chaque pays aurait, dans ce cas, la possibilité de présenter un programme d’amortissement de cette dette. Evidemment les pays les plus pauvres ont non seulement besoin d’une suppression de la dette, mais aussi de la reconnaissance de leur situation et d’un acte de justice fraternelle.

APIC : L’Eglise catholique adopte-t-elle en quelque sorte « les recettes » des sectes, à savoir une forte implication des laïcs sur le terrain de l’évangélisation ?

L.M. : Nos Eglises sont capables de se maintenir par elles-mêmes si les catholiques sont davantage conscients de leur responsabilité dans l’évangélisation. Evidemment, cela n’empêche pas qu’on puisse s’entraider. On ne constate dans ces mouvements, ces sectes: même si au commencement elles ont reçu des contributions d’autres pays, aujourd’hui presque toutes se maintiennent par leur contribution interne.

APIC : Qu’est-ce-qui explique cette percée de ces mouvements? Quelles carences cela révèle dans la pastorale de l’Eglise catholique ?

L.M. : Je suis de plus en plus convaincu qu’il ne faut pas beaucoup parler des sectes. Il faut parler de ce qui, en ce moment, est le plus important: alimenter la foi, offrir à notre pays la possibilité de lire, de comprendre, d’approfondir la Parole de Dieu, mais aussi de se réunir, et pas seulement pour le culte, mais pour des actes et des oeuvres sociales. Je me trouve assez bien, je ne dirais pas avec les sectes, mais avec ceux qui appartiennent aux sectes, car j’y vois une certaine honnêteté. Certains sont très convaincus de leur position. L’important est que nous, les catholiques, soyons de plus en plus convaincus de nos positions. Je parle donc très peu des sectes. Je n’en parle pour ainsi dire jamais.

APIC: Il y a aussi un regain d’intérêts pour les rites afro-brésiliens, pour un retour aux cultures d’origines, qui pose toute la question de l’inculturation.

L.M. : Le Brésil est marqué par la présence africaine, mais c’est une présence qui est devenue brésilienne. On garde très peu de liens avec nos origines africaines. Ce qui caractérise le Brésil, c’est le métissage. Si presque 60 % des Brésiliens ont du sang africain, vous avez de même 60 % de Brésiliens qui ne sont pas liés qu’aux racines africaines. Il est très important de garder cette richesse culturelle à base indigène et africaine. Le Brésilien est fruit de toutes ces races. Il a quelque chose qui est riche de ses origines mais qui dépasse ses origines. Le Brésil est un carrefour des races. Notre type est une mosaïque ethnique.

APIC : Ces rites appelés « afro-brésiliens », l’Eglise doit-elle les « purifier », comme le dit le document de travail du Synode, et en faire un instrument pour l’évangélisation et la pratique religieuse ?

L.M. : Les rites dits africains au Brésil sont des rites brésiliens. Ce ne sont pas les mêmes qu’en Afrique. On a une certaine originalité et il est important de respecter tout ce qui existe. Sans vouloir pour autant faire marche arrière. Il faut voir comment ces rites permettent aux gens qui les pratiquent d’exprimer leur foi, leurs désirs, leur espérance. Ils ne sont pas un musée culturel, mais plutôt une fête du peuple qui se revit, qui se manifeste. Je pense qu’il faut même savoir interpréter les pays selon les usages qu’ils ont. Nous sommes un pays de métissage, il faut s’en rendre compte et nous respecter dans notre originalité. (apic/cip/ba)

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