APIC – Interview
Rencontre avec l’archevêque melkite de Jérusalem Lutfi Laham
Les Israéliens veulent nous faire oublier Jérusalem
Propos recueillis par Jacques Berset, de l’Agence APIC
Fribourg/Jérusalem, 10 décembre 1997 (APIC) Les milieux religieux, les Eglises de Terre Sainte, mais aussi les communautés musulmane et juive doivent lancer ensemble des idées positives pour sortir du dangereux marasme politique que vit actuellement la région, propose Mgr Lutfi Laham, archevêque melkite catholique de Jérusalem. Le Grand Jubilé de l’An 2000 est pour lui une excellente occasion de relancer le processus de paix. La visite tant attendue de Jean Paul II pourrait remonter le moral d’une communauté chrétienne locale qui s’interroge sur son avenir et être aussi l’occasion d’un geste prophétique que tout le monde attend.
Mgr Lutfi Laham ingore si le pape viendra effectivement à Jérusalem, mais il le souhaite vivement: «Le pape doit venir dans des situations de crise, il nous aidera à sortir du marasme. Jean Paul II est capable de choses totalement inattendues et ici les gens attendent des gestes prophétiques. Des signes qui concernent non seulement le plan socio-politique, mais encore le domaine religieux, l’œcuménisme – en particulier avec les orthodoxes -, sans oublier la rencontre avec l’islam et le judaïsme».
L’optimisme de l’archevêque melkite n’est pourtant pas partagé par tous les évêques et responsables chrétiens, qui se demandent quel sens aurait une telle visite sans progrès réels dans le processus de paix. Aux yeux d’une population palestinienne qui souffre terriblement du bouclage de Jérusalem-Est, son «cœur» économique, social, culturel et religieux, cette paix n’en est pas vraiment une tant que persiste la volonté manifeste d’Israël de «faire oublier Jérusalem» aux Palestiniens.
APIC: Certains responsables palestiniens ont réagi très négativement à l’Accord du 10 novembre dernier portant sur la reconnaissance juridique par l’Etat israélien de toutes les «entités» catholiques en Israël. Ils y ont vu une reconnaissance de l’annexion par Israël de la partie arabe de Jérusalem…
Mgr Laham: De fait, la position du Vatican sur Jérusalem ne change pas. Le récent Accord est la continuation de l’»Accord fondamental» signé le 30 décembre 1993 entre l’Etat hébreu et le Saint-Siège, qui a donné lieu par la suite à la reconnaissance diplomatique de l’Etat d’Israël par le Saint-Siège. Il entérine officiellement les entités religieuses et les institutions catholiques qui étaient déjà reconnues par le pouvoir ottoman puis par les autorités du Mandat britannique et de la Jordanie: les patriarcats, les évêchés, les maisons religieuses, les instituts, les écoles, les orphelinats et autres œuvres sociales de l’Eglise.
Pas de reconnaissance de l’annexion israélienne de Jérusalem-Est
Toutes ces entités sont reconnues comme des associations sans but lucratif. Cela concerne tous les territoires où la loi israélienne est en vigueur, y compris ceux qui relèvent de l’occupation militaire israélienne ou ont été illégalement annexés en regard du droit international, comme Jérusalem-Est. Du point de vue du Vatican, cet Accord ne préjuge en rien du sort définitif de la Ville Sainte .
Certes, des Palestiniens ont réagi négativement, mais ils étaient peu nombreux, car il est très clair que la position du Vatican n’a changé ni sur la question de Jérusalem ni sur celle des droits des Palestiniens. La réaction la plus ferme est venue du Ministre des affaires religieuses Tahboub, qui gère les «Wakf» (biens pieux musulmans). Le ministre palestinien a estimé que l’Accord entre le Saint-Siège et Israël avait des répercussions sur la question de Jérusalem. Mais cette interprétation est un peu forcée, car les Eglises locales ont été impliquées dans cet Accord.
APIC: Quels changements apporte ce nouvel Accord ?
Mgr Laham: Pas grand-chose, car nous étions déjà reconnus de facto tant par l’Etat d’Israël que par l’Autorité palestinienne. Cela nous donne toutefois une base juridique claire. Nous aimerions avoir un accord semblable avec l’Autonomie palestinienne, mais nous allons utiliser une autre voie, en accord avec le Vatican.
Les Eglises chrétiennes locales aimeraient être les partenaires majeurs d’un tel accord et non pas, comme actuellement, être seulement représentés par le Vatican. Si on fait intervenir Rome, cela veut dire que le Vatican agit au nom des chrétiens locaux, et même au nom des seuls catholiques. Cela donnerait l’impression que les chrétiens sont une entité étrangère au pays. W
APIC: Vous souhaitez donc que les chrétiens palestiniens négocient directement avec l’Autonomie palestinienne.
Mgr Laham: Nous voulons apparaître comme des citoyens à part entière de la Palestine, qui font valoir leurs droits. Il s’agit dans une première phase d’approcher les parlementaires qui travaillent à la rédaction de la Constitution palestinienne. Le Parlement palestinien compte en effet 6 chrétiens sur 88 membres du Conseil d’autonomie. Nous avons 2 parlementaires de Jérusalem, 2 pour la zone Bethléem-Beit Sahour-Beit Jalla, 1 de Ramallah et 1 de Gaza (où il n’y a pourtant que 2’000 chrétiens sur un million d’habitants). Malgré le petit nombre de chrétiens, les Palestiniens ont voulu que l’on puisse entendre leur voix. Il s’agit aussi de rassurer les chrétiens et de souligner qu’ils sont des Palestiniens à part entière.
D’après la première mouture de la Constitution palestinienne, la religion de l’Etat est l’islam. La Palestine ne sera donc pas un Etat laïc, et la chari’a inspirera en partie la législation. Mais la loi islamique ne sera que l’une des sources du droit, parmi d’autres.
Les Palestiniens chrétiens ne veulent pas se voir octroyer le statut de minoritaires dans l’islam. Ils souhaitent être pleinement reconnus parmi les différentes entités qui constituent le peuple palestinien. Les chrétiens ne pas veulent pas être traités comme des «dhimmis», des «protégés» dans un Etat musulman. Ils veulent des droits égaux, tout en acceptant bien entendu qu’un Etat – où ils ne sont que 2,3% de la population – soit déclaré officiellement islamique.
APIC: Certains craignent pourtant pour l’avenir des chrétiens dans un Etat palestinien islamiste.
Mgr Laham: Ce n’est pas la première fois dans l’histoire que nous, les chrétiens arabes, vivons dans un Etat islamique. C’était le cas déjà sous l’empire ottoman, puis dans les Etats nés de son démembrement. Nous vivons depuis des siècles avec ces réalités. Il faut bien admettre que la situation économique et l’absence de perspectives d’avenir créent un terrain fertile pour les mouvements fondamentalistes et exclusivistes. Le meilleur remède contre l’extrémisme est le progrès dans le processus de paix, le libre accès au marché du travail pour les Palestiniens – il y a 60% de chômage dans les territoires palestiniens ! -, le libre accès aux lieux de culte, etc.
Un spectacle humiliant
Le spectacle quotidien, au petit matin, au «check point» israélien à la sortie de Bethléem, a quelque chose de tragique et de choquant: un tout petit nombre de personnes autorisées à passer, tandis que beaucoup d’autres, contraints à sauter des murs au risque de se blesser grièvement, rejoignent les voitures israéliennes qui les attendent de l’autre côté. Les journaliers palestiniens n’ont rien d’autre pour faire vivre leur famille. Les entreprises israéliennes sont intéressées à ce travail bon marché… pas le gouvernement. Pour remplacer les travailleurs palestiniens, dont le travail est pourtant apprécié, il a fait venir en Israël, par centaines de milliers, des travailleurs immigrés, roumains et même thaïlandais.
Les Palestiniens sont tenus à l’écart, sans travail, sans revenus pour faire vivre leur famille. La frustration et la violence ne se manifestent alors pas seulement chez les musulmans. De tels sentiments apparaissent forcément aussi chez les chrétiens.
APIC: On dit pourtant qu’Israël protège les chrétiens, qu’il est une garantie pour leur survie dans un environnement musulman hostile…
Mgr Laham: En réalité, cela n’a jamais été le cas. Notre seule garantie, comme chrétiens arabes qui avons toujours vécu là, c’est notre expérience séculaire de vie et de cohabitation dans des situations difficiles. Je préside à Jérusalem le centre de rencontres islamo-chrétiennes «Al-Liqua». Nous travaillons à remédier aux tensions qui éclatent çà et là entre des chrétiens et des musulmans. Lors de la dernière assemblée des ordinaires catholiques, à mi-novembre, nous avons traité ces problèmes et lancé un appel à l’unité nationale. Les incidents sont de nature individuelle et sont sporadiques. Il n’y a pas de politique concertée. Certains mouvements islamistes font parfois pression pour montrer que ce sont eux les seuls vrais défenseurs de la cause palestinienne.
Si Israël cherche parfois à paraître comme le défenseur des chrétiens, c’est pour nous diviser, selon la devise «dividere et imperare». S’il voulait vraiment nous aider, il se comporterait différemment.
APIC: Vous dites que les chrétiens se sentent de plus en plus étranglés…
Mgr Laham: L’exemple de la colonisation juive à Har Homa est typique: il s’agit du mont Abu Ghneim, une colline boisée sur laquelle Israël a entrepris de construire une nouvelle colonie de peuplement très controversée. La colline se trouve dans une région de Jérusalem-Est, sur des terres palestiniennes confisquées en 1967-68, qui bordent Bethléem et Beit Sahour, le champ des bergers de la Nativité. Les violences ont éclaté au printemps lorsque Israël a commencé la construction de 6’500 logements réservés à des familles juives.
Pire que le Mur de Berlin
Il s’agit ici d’un véritable processus d’étranglement des chrétiens, car l’on détruit ainsi l’axe chrétien entre Bethléem et Jérusalem, en les privant de leur espace vital. Ils ne peuvent plus progresser, ni construire de nouveaux appartements, ni développer de zone industrielle, ni édifier des hôtels. Si des Israéliens ont acheté des terres dans les territoires occupés, c’est pour créer une réalité politique nouvelle, qui évince les populations locales. Cette nouvelle implantation coupe l’herbe sous les pieds des habitants, principalement des chrétiens.
La fermeture de Jérusalem, qui est interdite à ses voisins immédiats, touche à la fois à l’économie, aux soins médicaux, à la culture, à l’éducation, à la pastorale et à la vie religieuse en général. La réalité que nous subissons est pire que le Mur de Berlin: les familles ne peuvent plus se visiter, on ne peut plus se rendre dans les hôpitaux de Jérusalem, les Lieux Saints de Jérusalem sont pratiquement interdits aux chrétiens et aux musulmans des territoires palestiniens.
On nous dit d’oublier Jérusalem, le cœur de toute l’activité palestinienne
Et pourtant les Palestiniens ne peuvent pas se passer de Jérusalem: c’est au sens véritable du mot, le «cœur» de toute l’activité des territoires palestiniens. Si on laissait à part le côté religieux et affectif, Israël pourrait se passer de Jérusalem – en particulier de Jérusalem-Est -, pour ce qui est de l’économie et de l’industrie. Ce n’est pas du tout le cas pour les Palestiniens. C’est pour cela que le bouclage de la ville est si frustrant. On nous dit pratiquement: «Oubliez Jérusalem!». Les 160’000 Arabes de Jérusalem, dont environ 11’000 chrétiens, sont doublement isolés. Ils sont coupés de leurs familles dans les territoires palestiniens et sont devenus minoritaires dans leur propre ville.
APIC: Il ne va donc pas être facile de fêter le Grand Jubilé de l’An 2000 ?
Mgr Laham: Cette politique de bouclage et d’isolement de Jérusalem crée des conditions très difficiles pour fêter le Grand Jubilé de l’An 2000, soit pour Jérusalem, soit pour Bethléem. Sous prétexte de «sécurité», Israël nous isole, ouvre et ferme le robinet à volonté.
Cinq millions de touristes et de pèlerins sont attendus pour le Jubilé de l’An 2000. Les Israéliens, qui veulent les touristes, vont tout faire pour leur faciliter la vie. Nous devons, nous aussi, nous préparer à bien accueillir les pèlerins, même si nous n’avons que très peu de moyens et d’infrastructures. Nous avons mis sur pied une Commission rassemblant tous les chrétiens: orthodoxes, catholiques, anglicans, arméniens, luthériens, etc., qui prépare des programmes communs pour fêter ces 2000 ans de christianisme.
Nous attendons une aide solidaire des Eglises chrétiennes du monde entier, en particulier d’Europe: elles sont toutes invitées à Jérusalem, les évêques, les Conférences épiscopales… Outre l’expression de la solidarité avec une chrétienté locale qui vit en Terre Sainte depuis 2000 ans, malgré toutes les vicissitudes, les Eglises du monde entier doivent donner un témoignage chrétien vis-à-vis du judaïsme et de l’islam. Il faut que ce soit un boom spirituel, pas seulement un boom touristique.
Les musulmans intéressés au Grand Jubilé de l’An 2000
Sur place, les musulmans aussi sont intéressés à participer aux festivités, car ils considèrent «Issa» (Jésus) comme un grand prophète. Ils n’ont pas de difficulté à le fêter. Quant à la mère de Jésus, la Sainte Vierge, c’est pour les musulmans la femme au-dessus de toutes les femmes. Des musulmans du monde entier visitent le Saint Sépulcre, certains à pieds nus ou marchant sur les genoux jusqu’au tombeau du Christ. Du point de vue religieux, il y a une plus grande possibilité du côté musulman que du côté juif, où l’on ne connaît pas la venue de Jésus. Le président Arafat manifeste lui aussi à chaque occasion son intérêt.
Comme les juifs ont l’infrastructure touristique, il faut nous concerter pour le bien de tout le monde. L’Eglise devrait jouer ce rôle: que les chrétiens soient là pour favoriser un processus de conciliation et de rapprochement. Nous devons prendre l’initiative de lancer des idées positives, pour sortir du marasme actuel qui est une bombe à retardement pour toute la région. (apic/be)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse