Tour d’horizon du Synode sur l’Amérique avec le nouvel archevêque de Chicago

APIC – Interview

Mgr George (Chicago): Les Etats-Unis, pas l’avenir du monde !

Rome, 11 décembre 1997 (APIC) Francis Eugene George (OMI) est le nouvel archevêque de Chicago (USA). Membre du Synode sur l’Amérique en cours à Rome, il était l’invité de l’émission «Chronique pour l’an 2000» de Radio Vatican, où il était interrogé par Laurent Marchand (Radio Vatican), Guillaume Goubert (La Croix) et Jean-Marie Guénois (agence APIC)

APIC: Ce Synode a été pensé par Jean-Paul II pour favoriser l’unité ecclésiale à l’échelle du continent américain, mais comment créer une unité entre des cultures aussi différentes ?

Mgr George: C’est, me semble-t-il, une intuition du pape lui-même, qui a fait le «forcing» pour que ce Synode ait lieu. Historiquement, les Etats-Unis sont davantage tournés vers l’Europe, et moins vers un rapport Nord-Sud. Avec le recul de l’Europe, qui n’est plus une puissance impérialiste, les continents sont en train de se regrouper. Ils trouvent leur identité selon leur région géographique.

En Amérique, nous avons toujours eu des relations entre le Sud et le Nord. Sur le plan économique certainement, même si les termes de l’échange n’étaient pas toujours justes. Et sur le plan démographique? Aujourd’hui, un tiers des catholiques de l’archidiocèse de Chicago viennent du Sud. Un évêque d’Amérique du Sud m’a dit: «L’Amérique du Nord n’existe plus.» Et c’est vrai en un certain sens.

Un Synode comme celui-ci offre la grande chance de relativiser un peu notre expérience. Les Américains des Etats-Unis ont parfois l’impression que nous sommes une exception dans l’histoire du monde. Ce Synode permet de relativiser notre existence et notre histoire. Il nous permet de prendre notre place comme un pays parmi les autres, avec l’Amérique du Sud comme voisin. Dès le début, lors du Synode, les évêques ont été très surpris de se trouver ensemble avec beaucoup de joie et presque sans tension. Il y a de grandes divergences et de grandes différences, mais c’est déjà une grande découverte, il y a déjà une unité. Pas simplement une solidarité, mais aussi une communion ecclésiale.

APIC: Le poids des USA sur plan international n’engendre-t-il pas une sorte de complexe de puissance vis-à-vis des autres Eglises ?

Mgr George: Je ne le pense pas. Comme catholiques, nous sommes très conscients que nous sommes une minorité. Les catholiques du Sud, eux, sont nettement majoritaires dans leurs pays. D’ailleurs, une des difficultés pour les catholiques du Sud qui viennent aux Etats Unis est justement de se trouver minoritaires dans une Eglise minoritaire. De plus, l’état de pluralisme des religions est très évident aux Etats-Unis. Ce n’est pas du tout le cas en Amérique du Sud. Par exemple, il est beaucoup plus facile pour nous de parler de l’oecuménisme, parce que nous en avons l’expérience. Nous avons des protestants dans nos familles… Pour eux, c’est quelque chose de nouveau et cela arrive malheureusement à un moment où le protestantisme le plus agressif se présente à eux.

APIC: La globalisation a été au coeur de la réflexion des pères synodaux. L’Eglise des Etats-Unis a-t-elle un rôle historique particulier à jouer dans ce nouveau cadre mondial ?

Mgr George: On n’aime pas tellement le mot de globalisation, car il est très ambigu et recouvre des réalités très différentes. C’est un phénomène qui est là et le Synode n’y peut rien. Pour ce qui regarde l’Eglise, j’espère que les Etats-Unis ne sont pas l’avenir du monde. C’est certes mon pays, mais il y a chez nous beaucoup de difficultés. Je n’aimerais pas voir cette situation dans le monde entier. Si nous pouvons franchir une nouvelle étape dans l’évolution des rapports entre les peuples, et si ce synode et ceux des autres continents peuvent aider à cette évolution, je crois que le pape serait bien content.

APIC: Le mot secte a été en quelque sorte banni du Synode. Pourquoi ?

Mgr George: Si on veut parler avec quelqu’un, il faut le nommer comme il se nomme lui-même. Secte en anglais est très péjoratif. C’est un mot que l’on utilise jamais, sauf contre les ennemis. J’espère donc que nous pourrons en éviter l’usage.

APIC: Avez-vous des précédents de dialogue constructif entre l’Eglise et des sectes ?

Mgr George: Oui, mais pas avec de vraies sectes, car ce sont des gens très isolés. En revanche, il existe des instances de conversation avec des chrétiens évangéliques ou avec des fondamentalistes. Si ce ne sont pas des dialogues oecuméniques comme ici à Rome, ce sont des conversations très importantes, qui ont déjà porté des fruits.

APIC: Comment voyez-vous la nouvelle évangélisation. Doit-elle venir des grandes structures ou de la base ?

Mgr George: Des deux. Mais l’évangélisation est toujours quelque chose de personnel. Ce n’est pas un système, mais une invitation à venir voir un ami qui est Jésus-Christ, qui est le centre de notre vie. Si vous êtes mon ami, je vous inviterai à connaître Jésus. C’est du cas par cas. Mais pour que les évangélisateurs aient la confiance et le courage nécessaires, il faut que l’Eglise aide chaque chrétien et chaque baptisé. Cette mission est partagée par tous les membres de L’Eglise. C’est ce qu’a dit Vatican II. La prise de conscience de cette tâche doit changer l’Eglise catholique dans les années qui viennent. Les paroisses ne sont plus uniquement des centres pour les fidèles, ce sont des instruments pour l’évangélisation. Cela signifie un grand changement de conscience dans l’Eglise.

APIC: Comment se vit l’afflux de Sud-Américains dans les paroisses des Etats-Unis ?

Mgr George: Actuellement, les évêques ne veulent plus que les immigrants se regroupent dans des paroisses nationales. Ils veulent qu’ils deviennent tout de suite membres de paroisses déjà établies pour essayer de former une paroisse avec seulement 3 ou 4 langues. Il y a en effet des paroisses où l’on célèbre la messe en 5 ou 6 langues. C’est aussi une façon d’éviter l’éviction des paroisses qui ne vivent que pour une génération. On veut que les paroisses soient des centres de différentes communautés.

APIC: La juxtaposition de plusieurs communautés ne met-elle pas en péril l’unité des paroisses ?

Mgr George: Le danger existe, mais si les catholiques ne sont pas capables d’être unis comme Eglise, nous n’avons rien à dire à une société très divisée. La mission d’unité est très importante pour le témoignage. D’où l’importance de réussir cette expérience. Mais il y a un danger, un risque évangélique à assumer.

APIC: Vous avez succédé à Chicago à une grande figure de l’Eglise américaine, le cardinal Bernardin, qui a été au centre d’un scandale à la fin de sa vie sur les questions de moeurs. Comment voyez-vous la question des moeurs aux Etats-Unis actuellement, quelles en sont les retombées et comment l’Eglise se défend-elle contre cela ?

Mgr George: C’est très difficile pour l’Eglise. Et pas seulement à cause des scandales, qui sont réels. Celui dont vous parlez est un scandale de la presse. On a exploité une affaire à partir de quelque chose qui n’était pas du tout vrai. Mais il y a des scandales. Il y a de grands changements de moeurs aux Etats-Unis. Dans les médias, et les écoles parfois, on est presque habitué à la promiscuité. Il est très difficile à l’Eglise de se situer dans tout cela. Mais ce n’est pas la première fois. L’Eglise est née dans un empire romain où l’avortement, l’euthanasie, le suicide, la promiscuité existaient. L’Eglise catholique ne l’oublie pas, même si chaque génération pense qu’elle est la première. Une autre difficulté est que la morale enseignée par l’Eglise n’est pas totalement acceptée. Il règne une ambiance de doute et d’hésitations devant son enseignement. C’est dommage.

APIC: Que faire pour que l’Eglise soit mieux placée dans ce débat ?

Mgr George: Si vous avez la réponse, vous pouvez devenir archevêque de Chicago ! Il faut surtout continuer à prêcher l’Evangile tel qu’il est enseigné par l’Eglise, avec beaucoup d’humilité, de respect pour les autres, mais aussi avec le courage de dire la vérité, avec la conviction née de la foi. Nous sommes des hommes et femmes de foi, et l’Eglise a raison.

APIC: Que peut-on attendre très concrètement de ce synode ?

Mgr George: Une vision d’ensemble peut en sortir, même si nous ne sommes pas d’accord sur tout. Concrètement je pense qu’il y aura des instances de coopération mutuelle. L’échange de personnel, d’idées, de théologie existe, mais il manque une planification mutuelle. Les structures sont déjà là. Il y aura un peu plus de réunions des hommes qui sont déjà dans les structures car personne ne veut d’autres structures, une autre bureaucratie.

APIC: Des projets d’échanges ?

Mgr George: On parle d’une société de prêtres formés en Amérique Latine pour accompagner les migrants, en particulier les jeunes qui viennent du Sud pour travailler. Il y a aussi des possibilités de faire face ensemble au trafic des enfants et de drogues…

APIC: Y aura-t-il quelque chose à propos de la dette ?

Mgr George: Certainement. Mais cette question est plutôt du ressort de Rome. Ce que nous pouvons apporter est l’expérience de peuples confrontés à cette difficulté, et demander peut-être une remise partielle de la dette pour l’année du Jubilé. Mais il nous faut des experts pour nous conseiller car c’est une question très complexe qui touche ceux qui ont emprunté l’argent, les gouvernements, les agents internationaux, les banques privées… (apic/cip/imed/pr)

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