Paris: Globalisation et solidarité: ces notions peuvent-elles faire bon ménage?
De notre correspondant, Jean-Claude Noyé
Paris, 15 décembre 1997 (APIC) Autour de Francis Mer, PDG d’Usinor Sacilor, de Gérard Marle, président du Comité chrétien de solidarité avec les chômeurs, De Mgr Olivier de Berranger, évêque de Seine Saint-Denis et nouveau président de la Commission sociale de l’épiscopat français et de Marc Mortureaux, président du Mouvement des cadres chrétiens (MCC), l’Association des journalistes de l’information religieuse (AJIR) a tenu son déjeuner-débat. Un thème: « Travailler autrement: des chrétiens s’engagent »… et des questions qui restent ouvertes, autour de la globalisation et de la solidarité…
Question: Francis Mer, comment peut-on être chrétien et PDG d’une très grande entreprise?
F. Mer: Il n’est pas aisé de répondre car nous nous interdisons en France d’exprimer nos comportements professionnels à travers des critères de foi et de morale. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis où Bill Clinton affirme dans un discours: « Je remercie Dieu d’être né américain ». Mon maître-mot est: responsabilité, à la fois comme individu et comme communauté. Le système économique actuel demande que l’on travaille de plus en plus ensemble. Toute communauté de travail est amenée à une cohésion et une responsabilité collective croissante: des notions de base de la foi chrétienne, devenues un atout pour les entreprises qui veulent tirer leur épingle du jeu. Je m’en réjouis.
Question: Mgr de Berranger, vous succédez à Mgr Rouet. Avez-vous un programme d’action?
Mgr de Berranger: Ma nomination est trop récente. Je peux dire que je reprendrais la méthode de travail du Père Rouet, avec enquêtes approfondies, points de vu croisé et large partenariat. En tant que pasteur de Saint-Denis, j’ai participé à un Forum, « Acteurs en banlieue ». Dans ce Département, le chômage atteint des taux gravissimes et frappe de plein fouet les jeunes. Il faut reprendre de manière radicale la question du travail, élaborer par exemple une nouvelle théologie du travail à partir des travaux des Pères Chenu et Dalloz.
Question: La solidarité d’un chrétien peut-elle ignorer les réalités sociales et de différences de classe? Quelle philosophie, pour un PDG? Serrer les coudes avec les salariés de l’entreprise pour faire tomber la concurrence et mettre au chômage des frères ouvriers ou cadres?
F. Mer: La concurrence est bénéfique à notre système de création de richesse, au progrès – matériel en tous cas – de l’homme. Ci celui-ci n’est pas obligé de faire un effort, il n’en fait pas. Avec la gobalisation planétaire et les progrès des systèmes d’information – on a encore rien vu, la mondialisation va entraîner des bouleversements colossaux du système de distribution des produits -, de plus en plus d’entreprises sont en concurrence. Mais on ne peut pas pour autant affirmer que le progrès de la situation des uns se fait au détriment des autres. Ce n’est pas aussi simple. Notre système économique est très puissant. Il peut améliorer le niveau de vie des populations dans le monde. Je constate que les entreprises sont égoïstes. Combien de syndicalistes ne veulent pas qu’on touche aux heures supplémentaires et qu’on réduise leur temps de travail pour créer des emplois?
Mgr de Berranger: Vous sacralisez la concurrence qui n’est pas forcément bonne en soi. « Qu’as-tu fait de ton frère? » demande l’Evangile. Si les travailleurs réagissent négativement au travail intérimaire ou à la réduction du temps de travail avec baisse de salaire, c’est parce que cela précarise leur existence.
F. Mer: Je ne sacralise pas la concurrence, mais nous sommes face à une loi dictée par les Etats-Unis. Nous ne pouvons pas y échapper. Nous devons en accepter la règle, affirmer lucidement que la compétition est source de progrès. Il faut aussi trouver les moyens d’en amadouer les effets négatifs. Comment? Notre seule chance, c’est de faire l’Europe. Imposer la solidarité. C’est du reste déjà largement le cas: 50% de la richesse nationale est redistribué. Malheureusement la pompe refoulante n’est pas aussi efficace que la pompe aspirante.
Question: On dit des cadres qu’ils sont surmenés… Si tel est le cas, un tel surmenage n’a-t-il pas un impact négatif sur les entreprises, sur les familles?
G. Marle: Les Français aiment majoritairement leur travail, mais ils souffrent de ne pas avoir assez de temps pour leur famille et leurs amis. Les enfants eux-mêmes souffrent du peu de disponibilité de leurs parents.
F. Mer: C’est un problème bien français lié à une tradition que résume l’équation: travail = présence dans l’entreprise. Il nous faut trouver un autre système d’appréciation du personnel, le professionnaliser en introduisant la possibilité pour les cadre de contester le jugement porté sur eux. Je suis convaincu que la compétition mondiale va obliger les entreprises à donner un sens à ce qu’elles font.
Marc Mortureaux: Avec mon épouse, nous avons pris la responsabilité du MCC pour lutter contre la tendance actuelle, qui amène les couples de cadres à vivre séparément leur chemin. Les carrières s’internationalisent de plus en plus, avec des déplacements multiples: que devient la famille dans ce contexte? Au MCC, on constate une forte aspiration à la qualité de la vie. L’objectif de la réussite professionnelle est relativisée. La question du sens à donner à son travail est récurrente.
Question: La réduction du temps de travail contribuera-t-elle à diminuer le chômage?
F. Mer: J’y suis favorable. Il n’y a aucune raison que ce mouvement historique ne continue pas, même si on assiste à un blocage depuis 20 ans. Le gouvernement a eu tort d’imposer cette mesure et de fixer un horizon – 2000 ou 2002 pour les entreprises de moins de 20 salariés -, de décider à la place des partenaires sociaux. Désormais, les syndicats ne sont pas motivés pour négocier au mieux l’application de cette mesure avec les patrons. Il y a fort à parier que ceux-ci feront le maximum, unilatéralement, pour augmenter la productivité de leurs petites entreprises, qu’ils supprimeront aussi des emplois, avant que ne tombe sur eux le couperet de la loi portant la durée légale du travail à 35 heures. L’effet, en termes de création d’emploi, sera nul. Sans compter que la négociation sociale est bloquée au niveau national.
G. Marle: Partager le gâteau, c’est bien, mais il faut aussi impérativement en augmenter le volume. Je déplore que les chômeurs n’ont pas été entendus dans ce débat. Leur non-représentativité est un vrai problème. Les associations qui se battent à leurs côtés sont très nombreuses, mais leur travail n’est pas coordonné. En Eglise aussi, les initiatives manquent de cohésion. Au dernier forum des communautés chrétiennes, décision a été prise de travailler ensemble. Quand on a découvert la violence du vécu des chômeurs, on ne tient plus le même discours. Comme Mgr Rouet, nous pensons qu’il faut réfléchir désormais sur la (nouvelle) place du travail dans notre société. (apic/jcn/pr)
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