Actualité: Frère Francklin Armand, religieux haïtien, fondateur des Petits frères de l’Incarnation est de passage en Suisse pour présenter son livre «Paysan de Dieu, la longue route du peuple haïtien», écrit en collaboration avec le journaliste Edouard de

APIC – Interview

Rencontre avec Frère Francklin Armand, fondateur des Petits frères de l’Incarnation

Paysan de Dieu : La longue route du peuple haïtien

Par Maurice Page de l’Agence APIC

Fribourg, 9 octobre 1997 (APIC) «La situation est tellement brutale en Haïti que si vous n’évangélisez pas les jeunes en profondeur, vous en faites des guérilleros. Nous voulons en faire des saints. Ou bien on pense que la violence peut changer, ou bien on comprend que seul l’amour peut le faire». La voix très douce, chantante, parfois presque murmurée de Frère Francklin Armand contraste de manière frappante avec la force intérieure de cet homme.

Depuis plus de vingt ans, ce religieux haïtien a voulu se faire paysan avec les paysans de son île. Pour mettre en oeuvre l’espérance et faire reculer la misère, il a fondé sa propre congrégation religieuse. Le regard rieur, le large sourire cachent une vision pénétrante des maux de la société haïtienne. Les cheveux gris trahissent les persécutions des macoutes et le mépris de la frange sclérosée de l’Eglise du pays. Camarade d’école de Jean-Bertrand Aristide, Frère Francklin estime aujourd’hui que l’ex-président haïtien et ses amis n’avaient pas l’expérience nécessaire pour mener les destinées du pays.

APIC: De l’extérieur, Haïti donne l’impression de beaucoup peiner pour garder la tête hors de l’eau, de toujours s’enliser dans les mêmes problèmes et les mêmes conflits.

Frère Francklin : Depuis le départ de Duvalier, les changements politiques et sociaux sont faibles. Il faut maintenant laisser tomber tout complexe «messianique». Un homme à lui seul ne peut pas sauver ce pays, qu’il soit François Duvalier, Jean Bertrand Aristide ou Francklin Armand. Il faut des institutions. Il faut mettre en place une société civile, instaurer un Etat fort. Une éducation qui colle à la réalité. La fraternité n’est pas porteuse d’un projet de société politique mais d’une mission religieuse. Elle n’oublie cependant pas l’interdépendance des deux choses.

APIC: L’exercice des droits civils et politiques tout comme les activités de développement se heurtent à de fortes résistances.

Fr.F.: La résistance vient surtout d’une poignée d’hommes qui croient toujours qu’Haïti est leur garde-manger. Ils s’opposent donc à tout changement et sont prêts à tout pour préserver leur pouvoir. Ils l’ont montré encore récemment en novembre 1996. Lors des élections, il y des morts et des blessés. Cela pose un problème de foi. Dieu a créé l’homme et a déterminé la manière dont il doit se comporter. Quand quelques hommes décident du destin de tout un pays dans leur propre intérêt et en foulant aux pieds la liberté et la dignité humaines, ils s’érigent en dieux. Avoir la foi, c’est forcément prendre position contre eux et dire à travers la justice, la fraternité et la solidarité que Dieu est Dieu.

APIC: Face à cette situation, même pour des religieux comme vous, la tentation de la violence doit être bien réelle ?

Fr.F.: L’histoire d’Haïti a prouvé que la violence n’a pas d’avenir. On peut faire tout ce qu’on veut avec une baïonnette, mais on ne peut pas s’asseoir dessus. On ne peut pas construire un pays sur la violence.

APIC: Une partie de Eglise haïtienne est proche des classes possédantes, une autre se range du côté du peuple. Il y a aujourd’hui un fossé entre elles.

Fr.F.: Je ne pose pas l’équation ainsi. Je me demande : qu’est-ce que l’Eglise ? Ce n’est pas d’abord une institution, c’est avant tout la Parole de Dieu. L’Eglise, c’est les chrétiens d’Haïti qui prennent l’Evangile au sérieux. Il n’y a pas deux Eglises, mais une seule. Celui qui se prétend membre de l’Eglise de Jésus-Christ et n’est pas en faveur des pauvres est à côté de la plaque. Il est impossible de soutenir des gens qui veulent construire un pays à partir du vol, de la corruption ou du crime. Pour moi, la question est claire, que l’on soit de la hiérarchie ou de la base. Si on ne prend pas le pauvre au sérieux, on ne prend pas l’Evangile au sérieux.

APIC: Cette affirmation comporte des risques, surtout en Haïti…

Fr.F.: Tous ceux qui prennent la Parole de Dieu au sérieux ont fini par avoir raison, même s’ils sont persécutés à court terme. Les Pères de Lubac ou Congar se sont d’abord fait condamner, mais ce sont eux qui ont fait le Concile Vatican II. Je ne veux pas écarter le problème. Il est clair qu’il y a dans la hiérarchie et ailleurs des gens qui n’ont pas du tout cette vision. Mais pour moi, ce n’est pas l’Eglise. Les pauvres sont nos maîtres. Les pauvres sont les premiers destinataires de la Bonne Nouvelle. Le Christ est mort pour cela. Il a choisi l’existence des pauvres.

APIC: Que faut-il à Haïti pour redécoller et à sa classe politique pour être crédible aujourd’hui ?

Fr.F.: La politique ne se fait pas avec des mythes, ni avec des rêves ni avec du bla-bla-bla. A mon sens, il faut remettre l’Haïtien au travail. Les beaux discours, y compris ceux d’Aristide, ne font pas un pays.

Le peuple est la partie saine d’Haïti. Le problème est au niveau des élites. Ce sont elles qui ont échoué en Haïti. Un paysan m’a dit un jour en créole :»Ce sont ceux qui savent lire et écrire qui nous ont mis dans les problèmes».

Actuellement, le parlement bloque pratiquement toute évolution parce il n’y a pas de concertation. Celui qui parle le plus fort ou qui s’exprime le plus souvent dans la presse n’a pas forcément raison. Il faut prendre les décisions capables de faire marcher le pays. La démocratie en soi ne suffit pas si les structures nécessaires ne sont pas sur pied.

APIC: Le discours actuel parle de la nécessité de restaurer l’autorité de l’Etat.

Fr.F.: L’Etat n’est pas en mesure de tout faire tout de suite. On ne peut pas «restaurer» l’autorité d’un Etat qui n’a jamais existé. Il faut d’abord l’instaurer, fonder une société civile capable de le soutenir. La police civile existe, par exemple, mais elle est immature et inexpérimentée. Bien souvent elle n’a pas les moyens de lutter efficacement contre le crime et les bandits mieux armés qu’elle. Elle doit en outre parvenir à gagner la confiance populaire.

APIC: Qui donc peut être capable de remettre le pays sur la bonne voie ?

Fr.F.: Haïti est aujourd’hui un pays occupé par les Etats-Unis par l’intermédiaire des forces de l’ONU. Il faut l’admettre. Nous avons trois forces en présence: celle de la communauté internationale, celle des ONG et enfin celle de l’Etat haïtien lui-même. Sans concertation entre elles, le progrès n’est pas possible. Elles sont comme les trois pierres qui soutiennent le chaudron. Une politique qui vise à les opposer ne peut pas fonctionner. Il faut être à la fois réaliste et visionnaire.

Créer un consensus en Haïti n’est pas une chose facile car la société est très manichéenne, divisée entre bons et mauvais. Pour l’Haïtien, c’est souvent tout ou rien. Il voit la vie en noir ou en blanc alors que la réalité est souvent grise. Remettre face à face l’ancien opprimé et l’ancien oppresseur est une tâche difficile.

APIC: Vous êtes le fondateur et le supérieur général de la Congrégation des Petits frères de l’Incarnation. Pouvez-vous la présenter en quelques mots ?

Fr. F.: Les Petits frères de l’Incarnation forment une congrégation diocésaine reconnue par le Vatican cette année. Elle comprend également une branche féminine. Elle a été fondée en 1976, dans le diocèse de Hinche, sur le plateau central d’Haïti. Son charisme est l’évangélisation et la promotion humaine. Nous sommes d’abord orientés vers les populations rurales. Actuellement nous avons 70 frères et 25 sœurs répartis en 18 fraternités présentes dans cinq diocèses. La congrégation compte aussi sur l’aide de quelque 200 collaborateurs laïcs.

APIC: Comment définiriez-vous la spécificité de votre action ?

Fr.F.: Notre premier travail est l’évangélisation. Même dans un pays comme Haïti, où la foi populaire est très vivace, il faut évangéliser les personnes. On peut jeter de l’eau bénite sur la tête d’une vache, elle ne deviendra jamais chrétienne. Nous devons donc prendre en compte toutes les dimensions de la personne humaine : sociale, politique, économique et christique. L’évangélisation ne peut pas passer à côté de ces quatre dimensions. En reconnaissant notre congrégation, c’est cette mission que l’Eglise nous donne.

APIC: Plus concrètement, comment vit-on cette spiritualité sur le terrain?

F.Fr : La fraternité est appelée par un évêque ou un curé de paroisse. On commence par créer la proximité en participant aux structures que les gens se donnent. Pendant les cinq premières années, nous nous mettons à l’école des gens pour comprendre, écouter, saisir leurs besoins avant de lancer des projets. En Haïti, nous avons assisté à tellement d’échecs qu’il est nécessaire de mettre tous les atouts de notre côté. Dieu compose toujours avec le temps. Pour lui, mille ans sont comme un jour, dit la Bible. Le Christ est resté 30 ans à Nazareth.

APIC: Face à l’urgence, ne faudrait-il pas agir immédiatement pour répondre à la misère?

Fr.F.: Nous ne restons pas inactifs. Nous commençons par établir le dialogue, fonder la proximité et l’amitié. C’est pendant ce temps aussi que nous faisons l’évaluation et la planification. On essaye par exemple de voir qui sont les leaders naturels, quels sont les gens avec qui on peut faire telle ou telle chose. C’est aussi le temps de la mise en place des organisations de paysans ou des communautés ecclésiales de base. L’évangélisation marche toujours de pair avec les travaux de développement. Donner le pain sans la parole de Dieu est dangereux, tout comme donner la Parole de Dieu sans le pain. L’homme est fait pour marcher sur ses deux pieds.

Un jour un paysan m’a dit : «l’Eglise catholique nous a donné le pain, mais ce sont les évangéliques qui nous apportent la Parole de Dieu». Cela m’a beaucoup frappé. C’est aussi la raison pour laquelle nous avions besoin d’une congrégation autochtone. Nous sommes complémentaires avec les congrégations internationales.

APIC: Racontez-nous la naissance et le développement de cette intuition.

Fr.F.: J’étais supérieur d’une autre congrégation où je suis resté durant douze ans. J’ai été envoyé à l’âge de 25 ans comme directeur dans une école rurale. Lorsque que je me suis aperçu que seulement 17% des enfants allaient à l’école et que beaucoup l’abandonnaient en cours de route à cause de la pauvreté, j’ai compris qu’il fallait saisir le problème dans sa globalité. C’était aussi l’époque de la grande réflexion de l’Eglise d’Amérique latine sur l’option préférentielle pour les pauvres avec les documents de Medellin et de Puebla.

Puisque intégrer les gens dans nos structures ne fonctionnait pas, il fallait faire l’inverse, c’est-à-dire se baser sur les structures que les gens se donnent. Comme les veillées mortuaires, les combats de coqs ou les travaux communautaires dans les champs. C’est là qu’il faut aller chercher les gens. J’ai fait la rencontre fortuite de Mgr Decostes, qui était l’évêque de Hinche. Je lui ai parlé de mes idées qui correspondaient aux siennes. De fil en aiguille, j’ai eu l’autorisation de fonder une communauté dans le diocèse de Hinche. Dix ans après des petites sœurs nous ont rejoints.

APIC: La Congrégation se réclame de la famille de Charles de Foucauld.

Fr.F.: J’ai connu la spiritualité de Charles de Foucauld lors d’une retraite. Elle est centrée autour de l’Eucharistie et des plus pauvres. Pour lui l’amour du prochain était toute sa vie. Frère Charles avait été au désert. La situation en Haïti, par la répression politique et l’exploitation économique, nous mettait aussi au désert, à la frontière, à la périphérie. Nous avions besoin d’une spiritualité «guerrière» éprouvée. Je suis alors entrée en contact avec les petites sœurs de Jésus à Washington.

APIC: Le développement rural est une des tâches principales des frères…

Fr.F.: Trois érosions frappent la paysannerie haïtienne. Celle de la terre, celle des cerveaux et l’érosion économique. Notre approche consiste à enrayer cette hémorragie. Les activités des frères sont très variées avec un accent sur la promotion rurale, notamment l’adduction d’eau, la plantation d’arbres, les cultures maraîchères, la pisciculture, mais aussi les écoles, la formation juridique, le cadastre, la formation technique, les caisses de crédit ainsi que les activités pastorales au sein des communautés de base. Toujours avec le souci de faire avec les gens.

Nous avons par exemple réalisé le captage d’une source et sa canalisation sur 15 kilomètres permettant de fournir de l’eau à 20’000 personnes. Le travail a duré trois ans et demi. Nous avons acquis aussi notre propre bulldozer afin de creuser des étangs soit pour l’irrigation des champs, soit pour l’élevage des poissons. Un autre programme s’occupe de pépinières pour le reboisement et d’arboriculture où on greffe des manguiers.

Lors de leur profession religieuse, les frères ou les sœurs reçoivent leur habit religieux, la Bible, une houe et une machette. Pour rappeler l’origine de leur vocation.

APIC: La Congrégation est jeune, le pays est pauvre, quelles sont ses ressources?

Fr.F.: Dès le début l’idéal de la fraternité est de vivre à partir de son travail. Mais pour les jeunes en formation ce n’est pas toujours possible. Nous demandons donc de l’aide extérieure, pour des bourses d’études notamment à travers la famille religieuse de Charles de Foucauld. Nous recevons aussi des aides pour le développement de projets, notamment de «Misereor», d’Adveniat et de l’Action de Carême. Mais nous veillons à ce que cet argent ne serve pas à l’entretien des communautés mais uniquement à la réalisation des projets.

APIC: Avec environ une centaine de membres, votre congrégation est encore modeste. Qu’en est-il du recrutement?

Fr.F.: Nous avons actuellement une vingtaine de jeunes postulants. Après un travail de purification seulement 7 ou 8 vont probablement rester. C’est une vocation très exigeante. Si vous n’évangélisez pas ces jeunes en profondeur, la situation est tellement brutale en Haïti que vous en faites des guérilleros. Nous voulons en faire des saints. Ou bien on pense que la violence peut changer, ou bien on comprend que seul l’amour peut le faire. Toute la formation de base se fait sur place, avec des professeurs et des intervenants invités Canadiens, Belges , Français ou Suisses. Nous avons une communauté d’étude en République dominicaine

APIC: Vous venez d’écrire un livre, vous êtes de passage en Suisse. Quel message souhaitez-vous laisser ici ?

Fr.F.: Je viens d’un des pays les plus pauvres du monde et je voyage dans les pays riches. Il faut rapprocher ces deux mondes. Que veut dire le terme ’mondialisation’ ? Un monde de producteurs et un monde de consommateurs? L’avenir n’est pas dans cette voie. L’équilibre n’est pas dans l’inégalité, l’exclusion ou la xénophobie mais dans le respect de la vie. Le respect réciproque exige une recherche commune des solutions, dans le dialogue et la concertation. (apic/mp)

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