APIC – Reportage
La modernité au service de la tradition
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC, 11 septembre 1997
Le monastère des Bernardines, dans la commune valaisanne de Collombey, fête le 350e anniversaire de son existence. Les 17 religieuses qui l’animent de leur spiritualité marqueront l’événement par une journée portes-ouvertes au public le 13 septembre. Double événement: on achève ces jours les travaux de rénovation de l’église commencés en 1996, avec notamment un nouvel aménagement du sanctuaire. L’autel sera du reste consacré dimanche par l’évêque de Sion, Mgr Norbert Brunner.
L’ancienne bâtisse qui fait face aux vignes du Chablais apparaît comme un château depuis la vallée du Rhône qui conduit à Monthey. Quelques ouvriers terminent ici ou là des travaux: les finitions d’une restauration que le public pourra apprécier samedi, dans le cadre de la Journée européenne du patrimoine. «J’espère que tout sera prêt», lance sur un ton rassuré Soeur Gilberte, la Mère Prieure valaisanne, entrée dans ce monastère il y a juste 30 ans. «J’avais 19 ans…».
Les Bernardines de Collombey, comme celles du monastère de la Géronde fondé en 1935 près de Sierre, appartiennent certes à la grande famille des cisterciennes, mais dépendent canoniquement de l’autorité de l’évêque du diocèse de Sion. C’est en 1622, sur les instances de l’Abbé Général de Cîteaux, que saint François de Sales, évêque de Genève, encourage un groupe de moniales cisterciennes à entreprendre leur propre réforme à Rumilly, dans la proche Savoie. A leur tête figure Louise de Ballon, qui n’est autre qu’une cousine de François de Sales. Les fondations se multiplient rapidement. On comptera bientôt une trentaine de monastères. Tous disparaîtront à la Révolution. Sauf Collombey!
1814 ou l’année du retrait momentané
Les bâtiments aujourd’hui occupés par les religieuses datent de différentes époques. Témoin le plus ancien: une tour. C’est tout ce qui reste du château des seigneurs d’Arbignon, qui furent durant les XIIIe et XVe siècle les représentants d’une puissante famille du Chablais. Les premières sœurs bernardines, venues de Savoie, l’ont acheté en 1643. Une «affaire» à la porté de leur bourse pas très remplie en raison de l’état de ruine avancée dans lequel se trouvait la demeure seigneuriale.
Installées en 1647, il y a 350 ans, les sœurs remettront peu à peu les lieux en état. Elles feront construire l’église au milieu du XVIIIe siècle, ainsi que les cellules. La restauration menée dans les années 90 a permis d’aménager trois niveaux de cellules spacieuses, ainsi que la bibliothèque du monastère dans les combles. En 350 ans, il n’y eu qu’une seule année d’interruption de la vie religieuse, en 1814, lors de l’annexion du Valais à la France par Napoléon. Le couvent fut alors supprimé… jusqu’au départ des troupes françaises, qui permit alors au sœurs de revenir.
Entrée il y a 82 ans
La communauté n’a jamais été nombreuse. La Diète valaisanne avait du reste demandé de ne pas dépasser le nombre de 25 religieuses. Aujourd’hui, avec les rénovations, le monastère, immense en apparence, ne pourrait guère accueillir plus de 22 à 23 religieuses. «Si 4 ou 5 sœurs de plus venaient se joindre aux 17 que nous sommes actuellement, ce serait excellent», assure Sœur Gilberte.
Un vœu. Qui le restera pour ces prochaines années du moins: «Nous n’avons ni novice ni postulante pour l’heure,» convient la Mère Prieure. Elle et ses consoeurs sont néanmoins dans l’attente d’une fête: «Une professe, Sœur Anne-Catherine, termine son temps de vœux temporaires. Elle s’engagera définitivement le 1er novembre». Sœur Gilberte ne s’inquiète pas pour autant du manque de relève, dans cette communauté où la plus ancienne des sœurs, âgée de 96 ans, compte 82 ans de présence dans ce monastère. «Des communautés ont été proches de s’éteindre. Elles sont aujourd’hui florissantes. Chaque communauté vit ce passage de la mort à la résurrection».
Un charisme nommé simplicité
«Notre communauté, explique Sœur Gilberte, c’est dans le fond 17 personnes réunies autour d’une idée très simple et très profondément ressentie: marcher à la suite du Christ sur le chemin de l’Evangile. Notre charisme de Bernardines, c’est la simplicité. Rechercher une relation simple avec le Dieu simple… C’est aussi une simplicité qui va au cœur des choses, qui va à l’essentiel et qui refuse le superflu». Une simplicité que l’on retrouve dans les vêtements, avec la robe blanche et le scapulaire noir, avec aussi la coule blanche pour les offices et leurs habits prévus pour le travail quotidien.
Le rythme quotidien du couvent débute le matin à 4h30, pour s’achever par le repos vers 8h30 le soir: «Travail, prière lectio divina et célébrations liturgiques représentent les trois principales occupations de notre vie, sans oublier que nous devons manger et dormir. Nous avons une vie commune et partageons beaucoup d’activités, mais avec de larges plages de temps de vie en cellule»
Nombreuses activités
Vivre dans un monastère ne veut pas dire vivre à l’écart du monde. Rien ne serait plus faux d’ailleurs dans cet espace ou tout, en dehors du spirituel, respire l’histoire et l’érudition. Sans parler du fait que la vie monastique ne met pas à l’abri de la nécessité du gagne-pain quotidien. Et à Collombey, on s’active deux fois plutôt qu’une. «Nous produisons 4 millions d’hosties par an, principalement pour le Valais. Notre monastère possède aussi un petit atelier pour fabriquer des ornements liturgiques, des chasubles et des étoles en particulier».
Moins connue peut-être du grand public, mais tellement importante, la bibliothèque pour aveugles, appelée «l’Etoile sonore», est maintenant gérée par le monastère depuis 22 ans. Une idée conçue à partir d’une idée simple: enregistrer sur cassettes des ouvrages, religieux, spirituels, classiques ou autres, y compris du matériel didactique pour se familiariser avec le français. Un but simple: apporter à tous les aveugles qui le désirent, à tous les handicapés de la vue, aux personnes âgées dont la vue se fatigue, un moment de détente, de distraction. Un moment d’enrichissement aussi. Reprises par les religieuses de Collombey en 1975, les activités dans ce domaine ont pris un essor considérable. Débordées, les sœurs ont cédé il y a une dizaine d’années à des dominicaines françaises le soin de s’occuper du «marché» français.
«Nous avons conservé la Suisse et la Belgique. Il faut dire que «l’Etoile sonore», c’est aujourd’hui plus de 2600 titres d’ouvrages, réunis sur plus de 12’000 cassettes. Chaque livre nécessitant entre 3 et 4 cassettes», confie la Mère Prieure. La bibliothèque pour aveugle est ainsi passée de 250 titres à plus de 3’000 en vingt ans, avec l’aide de l’informatique pour gérer le fichier clients.
La vie des contemplatives de Collombey n’échappe pas à la modernité. Elles ne feignent d’ailleurs pas d’y résister par peur des contradictions avec les traditions. «Il serait faux de concevoir la tradition comme quelque chose d’immuable, comme quelque chose qui serait le refus de la modernité». La modernité, poursuit Sœur Gilberte, elle est au service de la tradition. Dans quelques temps notre informatique appartiendra elle aussi à la tradition.
La fenêtre sur le monde
Jusqu’en 1965, les Bernardines de Collombey s’occupaient de l’éducation des enfants. Une activité abandonnée à la retraite de la dernière institutrice, morte il y a 4 ans, mais remplacée par l’ouverture récente d’une hôtellerie, une maison attenante au monastère dotée d’une vue imprenable sur les vignes de la vallée du Rhône. Avec sa bibliothèque et sa grande salle pour permettre à des groupes de se retrouver, l’hôtellerie peut aujourd’hui accueillir entre 7 et 8 personnes.
«Les gens ont la possibilité de partager nos heures de prière, de participer à nos célébrations, ou encore de s’entretenir avec une sœur ou l’aumônier du monastère». La Mère Prieure demande aux hôtes de faire le petit-déjeuner eux-mêmes, ainsi que le repas du soir: «Nous remplissons le réfrigérateur». Quant au repas de midi, il se prend au réfectoire du couvent, en compagnie de l’aumônier, des deux ouvriers permanents du monastère et des gens de passage.
C’est vrai, reconnaît Sœur Gilberte, il s’agit là de l’une de nos fenêtres que nous avons ouverte sur le monde extérieur. «Avec nos hôtes, nous échangeons des idées et des informations sur les problèmes actuels. Pour nous, contemplatives, cet échange nous permet aussi de nourrir notre spiritualité, notre vie. Sans ce dialogue, nous ne serions plus au courant des problèmes concrets. Je crois d’ailleurs très peu à une prière qui serait absolument désincarnée et absolument en dehors de toute information».
Les autres fenêtres? La bibliothèque, très fréquentée, la lecture, la musique, les journaux, la contemplation de la nature, la marche dans la forêt derrière le monastère, la sculpture et le dessin même, occupent le plus clair des loisirs des religieuses. Sans oublier un chalet d’alpage pour permettre aux religieuses de prendre un temps de récréation, de ressourcement. Les Bernardines n’excluent pas non plus la TV ou la vidéo. «C’est rare dans notre vie mais nous nous en servons comme information, comme ce fut le cas lors des dernières Journées mondiales de la Jeunesse à Paris, avec le pape», assure la Mère Prieure.
Avec le jardin pour les légumes et les fruits y compris le raisin – pour le manger et non pour le tirer, même si, autrefois, le monastère possédait des vignes à l’extérieur -, les religieuses de Collombey ont de quoi alimenter une partie de leurs repas quotidiens, composée aussi de céréales, de laitage, et même de viande: «Les Bernardines n’ont jamais connu de régime sans viande. Notre réformatrice, Louise de Ballon, ne disait-elle pas qu’il vaut mieux manger un mauvais morceau de bœuf que pas de viande du tout».
Sur une carte soigneusement peinte d’une fleur, en vente au monastère, le visiteur peut y lire cette pensée de Victor Hugo, qui résume à elle seule une partie du charisme de ces Bernardines: «L’esprit s’enrichit de ce qu’il reçoit, le cœur s’enrichit de ce qu’il donne». (apic/pr)
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