Rome: Cardinal Etchegaray: «Pas de christianisme sans judaïsme»

« Ma foi chrétienne a besoin de la foi juive »

Rome, 15 septembre 1997 (APIC) « Ma foi chrétienne, pour rester elle-même, a besoin de la foi juive », c’est ce qu’a déclaré le cardinal Roger Etchegaray, président du Conseil pontifical « Justice et Paix », lors d’une conférence prononcée la semaine dernière à Rocca di Papa (un Centre de conférences proche de Castelgandolfo) lors de la réunion de l’ »International Council of Christians and Jews ».

Se disant bouleversé par la persistance du peuple juif malgré tous les pogroms, il a ajouté: « N’y a-t-il pas là le témoignage irrécusable d’une vocation permanente, d’une signification actuelle pour le monde mais surtout au sein même de l’Eglise ? C’est bien plus que de découvrir la richesse d’un patrimoine commun, c’est scruter dans le dessein de Dieu la mission que le peuple juif a encore et toujours à remplir. » « Pour l’Eglise, la pérennité d’Israël n’est pas seulement un problème de relations extérieures à développer, a affirmé le cardinal, mais un problème intérieur à approfondir qui touche à son être propre. Le chemin sur lequel nous sommes est une ligne de crête, il est encore peu exploré en exégèse et en théologie mais c’est bien de ce côté là, me semble-t-il, qu’il nous faut avancer, sinon le dialogue juifs-chrétiens demeurera superficiel, court et plein de restrictions mentales.

« Le thème de la conférence était formulé sous forme de question: « Est-ce que le christianisme a besoin du judaïsme ? ». Le cardinal Etchegaray a commencé par évoquer un souvenir lointain: « Enfant, cette question m’aurait paru insolite, voire impensable. […] Quand ma mère me conduisait dans la ville voisine (à Bayonne) pour acheter mes habits de fête, chez un drapier qu’elle me disait juif, j’étais surpris de rencontrer un homme comme les autres, c’est même lui qui confectionna plus tard ma première soutane ! » Puis d’évoquer son séminaire, où la question juive était marquée plus par « l’insignifiance » que par « l’enseignement du mépris »: « Le juif ne comptait pas. Je n’ai jamais senti aucun besoin religieux du judaïsme ».

Une identité chrétienne reçue d’autrui

Le « premier choc » est venu de la lecture des « dix points de Seelisberg », une déclaration élaborée en Suisse « par un petit groupe de juifs et de chrétiens ». Il y eut ensuite la « douce obstination » du cardinal Bea pour faire voter la déclaration « Nostra Aetate » sur les religions non chrétiennes du Concile Vatican II, où le jeune Père Etchegaray siégeait comme expert. Son expérience, enfin, comme archevêque de Marseille, puis au sein du Comité international de liaison entre l’Eglise catholique et le Judaïsme mondial. Avec cette conclusion: « J’ai appris à quel point le dialogue lui-même était difficile de part et d’autre en raison d’une profonde asymétrie entre ses partenaires ».

« Une asymétrie qui ne l’empêche pas de répondre sans hésiter à la question centrale de son exposé: le christianisme a-t-il besoin du judaïsme ? « D’emblée, je réponds oui, un oui franc et massif, un oui qui exprime un besoin vital et comme viscéral. Mais, bien sûr, je ne peux répondre qu’au nom de ma propre Eglise, ’scrutant’ son ’mystère’ selon la belle expression de « Nostra Aetate » et pleinement respectueux de la façon différente dont le judaïsme se voit et se définit lui-même. Pour moi, le christianisme ne peut pas se penser sans le judaïsme, ne peut pas se passer du judaïsme. »

Et le cardinal Etchegaray de s’étonner qu’il ait fallu « deux mille ans » pour commencer à se parler: « Pourquoi a-t-il fallu attendre la Shoah pour ouvrir l’ère d’un dialogue ? « Nous commençons, a-t-il commenté, à prendre conscience que notre identité chrétienne est une identité reçue d’autrui, et cet autre est le peuple élu qui n’existe que comme se recevant de Dieu. » A cette observation, il a ajouté une touche personnelle: « Je n’aurai jamais fini de découvrir à quel point ma prière, y compris celle que le Christ a enseignée à ses disciples, le ’Notre-Père’, est pétrie de citations et de psalmodies juives. Tout en moi respire la piété et la sagesse des ’anawin’, les pauvres du Seigneur.

« Une vocation permanente

« Pourtant, a relevé le cardinal, tout cet enracinement, si important soit-il, me laisse encore au seuil du problème, du vrai problème contre lequel je bute et pour lequel je me bats. Ce qui me bouleverse aujourd’hui, c’est de voir la persistance du peuple juif malgré tous les pogroms, sa survivance après les fours crématoires. N’y a-t-il pas là le témoignage irrécusable d’une vocation permanente, d’une signification actuelle pour le monde mais surtout au sein même de l’Eglise ? C’est bien plus que de découvrir la richesse d’un patrimoine commun, c’est scruter dans le dessein de Dieu la mission que le peuple juif a encore et toujours à remplir. »

L’Eglise va-t-elle jusqu’à reconnaître au judaïsme une fonction de salut après le Christ ? « Pour ma conscience chrétienne affrontée à ce visage juif que nous avions jusqu’ici dissimulé, voire défiguré, à cette Synagogue à qui nous avions bandé les yeux, il y a tout à la fois un profond mystère et une gigantesque défi », a répondu le conférencier. Et la pérennité d’Israël n’est-elle pas le signe de ce qui lui manque pour la complète réalisation de sa mission ?

« Face au ’déjà là’ de l’Eglise, a-t-il enchaîné, Israël est le témoin du ’pas encore’, d’un temps messianique non pleinement achevé. Le peuple juif et le peuple chrétien sont ainsi dans une situation de contestation ou plutôt d’émulation réciproque. Quand nous chrétiens, nous nous réjouissons du ’déjà là’, les juifs nous rappellent le ’pas encore’, et cette tension féconde est au coeur de toute la vie de l’Eglise, jusque dans sa liturgie eucharistique, quand chaque fois elle lance le cri lancinant: ’Viens Seigneur Jésus’. […] Ce qui nous réconforte, c’est de savoir que ce Royaume caché, cet espace infini de salut offert à tous, déborde et de beaucoup les limites visibles de l’Eglise. Celle-ci n’est est que le ’Sacrement’, le lieu où ce Royaume est célébré par ceux qui l’ont déjà accueilli. « C’est pourquoi, « pour l’Eglise la pérennité d’Israël n’est pas seulement un problème de relations extérieures à développer, mais un problème intérieur à approfondir qui touche à son être propre. Le chemin sur lequel nous sommes est une ligne de crête, il est encore peu exploré en exégèse et en théologie, mais c’est bien de ce côté là, me semble-t-il, qu’il nous faut avancer, sinon le dialogue juifs-chrétiens demeurera superficiel, court et plein de restrictions mentales. Ce dialogue, on l’a dit, sort à peine de l’âge des cavernes et ne saurait progresser que si chaque partenaire prend en compte la contemporanéité de l’autre. Le christianisme est l’arbre qui grandit de la graine du judaïsme et couvre de son feuillage toute la terre, mais le fruit de cette arbre contient de nouveau la même graine. »

Une déchirure à assumer ensemble

Autre conséquence: « Cette mystérieuse différence et cette incroyable parenté entre juifs et chrétiens nous portent tous sur le chemin de la repentance, de la teshouva. C’est là l’enseignement biblique fondamental et qui nous est commun. Parce que, juifs et chrétiens, nous sommes tous pécheurs, nous traversons l’histoire dans la dualité Eglise-Synagogue, provoquée par l’endurcissement des uns et des autres, chacun étant intérieur à l’endurcissement de l’autre. » « C’est vrai que Jésus nous divise, a affirmé le cardinal. […] J’ose dire cependant – c’est la vérité profonde de tout paradoxe – que Jésus nous réunit à l’instant même o| il nous divise. Car nous sommes les seuls à être concernés par cette déchirure. .] Mais nous, juifs et chrétiens, qu’on le veuille ou non, tôt ou tard, nous sommes acculés à nous demander devant la face du monde comment assumer ensemble cette déchirure entre nous […] En ce sens, l’avenir du mouvement oecuménique entre les diverses Eglises chrétiennes est aussi lié à la prise de conscience que le lien avec le judaïsme est le test de la fidélité du christianisme au même Dieu. »

Pour sa part, le cardinal Etchegaray « ne cesse de prier en vue du jour où Dieu sera ’tout en tous’, juifs et non juifs. Telle est, dit-il, la Jérusalem céleste dont notre prière doit hâter la venue, notre prière à nous qui sommes en exil partout dans le monde, même moi à Rome ! »

Et le président de Justice et Paix de conclure: « Ma foi chrétienne, pour rester elle-même, a besoin de la foi juive. Loin de toute théologie christianisante du judaïsme et de toute théologie judaïsante du christianisme, j’ai cherché à témoigner de ce que Martin Buber a si bien exprimé […] : ’Le judaïsme et le christianisme, écrivait-il au professeur Karl Thieme, sont tous deux eschatologiques, mais en même temps ils ont tous deux place dans le dessein de Dieu. Le différend qui sépare juifs et chrétiens, et la relation qui les réunit viennent de là’. » (apic/cip/imed/ba)

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