Copenhague: La tragédie du Rwanda oblige les ONG à reconsidérer l’action humanitaire
Copenhague, 23 septembre 1997 (APIC) -»Vous nous avez laissés mourir et cela, nous ne l’oublierons pas», a lancé Christine Umutoni, membre du gouvernement rwandais aux représentants de quelques-unes des principales organisations humanitaires internationales réunis récemment à Copenhague, au Danemark, pour une conférence sur «l’impératif humanitaire dans les situations d’urgence complexes».
Pour Christine Umutoni, les ONG n’ont guère fait mieux que les gouvernements occidentaux, qui ont refusé d’intervenir militairement au Rwanda. «L’expérience du Rwanda, a-t-elle dit, symbolise un grand cafouillage dans le domaine de l’aide humanitaire.»
Les Rwandais ont cru que les ONG sauraient dispenser au mieux l’aide reçue du public et des gouvernements, a ajouté Christine Umutoni, mais, au contraire, de nombreuses ONG ont profité de la situation et des failles face à un gouvernement rwandais trop inexpérimenté. Christine Umutoni a porté une série de sévères critiques à l’encontre des ONG: absence de coordination des efforts; présence d’un trop grand nombre d’organisations éphémères, aide à long terme insuffisante; syndrome de dépendance.
Les ONG ne sont pas des outils de politique stratégique
Les œuvres d’entraide reconnaissent la validité de certaines de ces critiques, mais estiment qu’on attend trop des organismes humanitaires en cette période d’après-guerre froide, où les gouvernements nationaux utilisent les ONG comme outils de politique stratégique. Elles se plaignent aussi d’avoir souvent à faire à un excès de bureaucratie dans les pays où elles oeuvrent, y compris au Rwanda.
Le principal reproche du gouvernement rwandais aux organisations humanitaires est en fait d’avoir abrité dans les camps de réfugiés du Zaïre des Hutus impliqués dans les massacres de Tutsis et de Hutus modérés au Rwanda, rappelle-t-on en outre.
«Il est facile de critiquer ceux qui travaillent dans le domaine de l’aide quant ils sont les seuls sur le terrain, mais je puis vous dire que je me suis sentie moi-même abandonnée», souligne Miriam Lutz, active au Zaïre pendant la crise de 1994 et aujourd’hui coordinatrice de L’Action commune des Eglises/ACT, réseau mondial d’organismes d’Eglises mis en place par la Fédération luthérienne mondiale (FLM) et le Conseil œcuménique des Eglises (COE).
«Les attentes de la communauté internationale dépassaient de loin ce que pouvaient faire les organismes d’entraide qui souvent n’étaient pas libres de tracer leur propre voie. De plus, il était physiquement et humainement impossible pour les acteurs de l’aide de jouer le rôle de Dieu ou d’un tribunal de crimes de guerre en essayant de séparer les coupables des innocents.», a-t-elle ajouté.
Ecraser la puce et manquer l’éléphant
Selon Ian Linden, analyste à l’Institut catholique pour les relations internationales, à Londres, il ne faut pas blâmer uniquement les ONG pour la litanie d’erreurs commises pendant l’exode des réfugiés du Rwanda au Zaïre et notamment pour ne pas avoir désarmé les milices de Hutus et les avoir laissé contrôler des camps essentiellement remplis de civils. Dans la plupart des cas, ce sont les ONG elles-mêmes qui ont donné l’alarme et mis en évidence les conséquences des erreurs, a-t-il rappelé.
«Il est vrai qu’on peut reprocher à certains petits organismes éphémères qui se sont précipités au Rwanda, ainsi qu’à une ou deux des plus grandes organisations, leur incompétence quant à l’emploi des fonds de leurs donateurs, leur conduite sur le terrain, etc. Mais se concentrer sur l’ensemble des ONG revient à écraser la puce mais à manquer l’éléphant, a déclaré Ian Linden. Pour diverses raisons, dont certaines sont franchement racistes, les gouvernements n’ont pu que rester sur la touche et assister à des tueries d’une proportion qui aurait suscité une intervention beaucoup plus efficace si elles s’étaient produites en Europe.»
Depuis la crise du Rwanda, les ONG ont commencé un examen de conscience honnête et approfondi et se demandent s’il est possible de respecter l’impératif humanitaire, c’est-à-dire la poursuite d’efforts indépendants et apolitiques pour soulager la misère humaine dans les situations de crise, sans tenir compte des effets politiques. Après la leçon du Rwanda, peu y croient. «Il est insensé, que lorsqu’une ONG importante se retire d’un camp à Goma (Zaïre) pour des raisons morales et de sécurité, une autre vienne immédiatement prendre sa place», reconnaît Ian Linden .
Malgré de nombreuses erreurs et le comportement «inspiré par la publicité» de certains organismes humanitaires, Miriam Lutz pense que les organismes de développement gérés par les Eglises essaient de plus en plus d’aider leurs partenaires locaux dans les pays les plus pauvres à faire face aux crises politiques complexes et aux catastrophes naturelles. Les ONG ne doivent pas se dérober aux situations d’urgence, «elles ont simplement besoin d’être appuyées dans leurs efforts.» (apic/eni/mp)
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