Femmes en Eglise: «Des progrès, mais encore trop lents»

Quatre ans après la Grève des femmes, ces dernières continuent à lutter pour leur place dans l’Eglise. Malgré des progrès certains, notamment en Suisse romande, beaucoup considèrent que le chemin vers une reconnaissance pleine et entière est encore long.

«On sent bien une évolution, mais encore lente, trop lente», assure Marie-Christine Conrath à cath.ch. C’est dans cette optique que la coordinatrice du Réseau des femmes en Eglise participera, le 14 juin prochain à Fribourg, à une action de sensibilisation sur la place des femmes dans l’instition, dans le cadre de la Grève des femmes. Les manifestantes et manifestants se rendront depuis la gare de Fribourg au Centre catholique romand de formations en Église (CCRFE) pour y présenter leurs demandes et attentes aux responsables.

Accent sur la formation

Université de Fribourg le 6 septembre 2022. Marie-Christine Conrath | © Bernard Hallet

Cette année, le Réseau met l’accent sur la formation en Eglise, où il constate encore des disparités de traitement. «En Suisse romande, on demande souvent aux femmes de faire la Formation des agents pastoraux (FAP), au Centre catholique romand de formations en Eglise (CCRFE), note Marie-Christine Conrath. Mais ensuite, quand il s’agit de nommer des personnes à des postes de responsabilité, on leur dit que ce n’est pas possible, parce qu’elles n’ont pas une licence universitaire de théologie», relève l’agente pastorale de la santé dans le canton de Neuchâtel. Elle souligne que des jeunes filles qui décident de se lancer dans des études de théologie sans passer par les instances de l’Eglise ne trouvent pas leur place, «parce qu’on les nomme dans des équipes pastorales avec des prêtres qui ont de toute façon le pouvoir.» La coordinatrice du Réseau des femmes en Eglise assure qu’à cause de ce phénomène, beaucoup de ces théologiennes se sont retirées de leur engagement.

Une problématique que les militantes et militants présenteront sans ambages au CCRFE en évitant toutefois de la généraliser. «Dans beaucoup de paroisses, cela se passe bien, avec des prêtres qui acceptent de partager leur pouvoir. Mais dans encore trop d’autres, c’est le curé qui décide et les autres n’ont rien à dire. Les femmes en font encore très souvent les frais», affirme Marie-Christine Conrath.

Le Réseau demande donc l’accès à des parcours de formation plus variés, une meilleure reconnaissance des certificats délivrés aux laïcs-ques, ainsi qu’une présence accrue des femmes au sein des formateurs du Centre, précise-t-il dans un communiqué diffusé le 9 juin. Pour les membres du Réseau l’accès à des études de théologie (surtout en cours d’emploi) reste difficile et doit être promu. Une mise au concours des postes en Eglise chaque fois que cela est possible et une plus grande transparence des critères et des procédures d’engagement sont aussi demandées.

Les femmes se profilent

Des nuances à cet tableau plutôt sombre s’imposent toutefois. «On a vu que dans les diocèses, des femmes ont été nommées à des postes de responsabilité, même si ce sont parfois des nominations ‘alibi’. Mais ce n’est pas encore une situation qui nous satisfait complètement, parce que le cléricalisme est encore très présent. C’est pour cela que nous devons continuer notre action militante.»

«Dans la vie religieuse, il est plus facile pour une femme de trouver sa place»

Soeur Adrienne Barras

L’accession de femmes à des fonctions importantes en Suisse romande est aussi mise en avant par Sœur Adrienne Barras. La religieuse de la Pelouse sur Bex (VD) fait, comme Marie-Christine Conrath, référence aux récentes nominations de femmes laïques à la tête de régions diocésaines. Suite à une impulsion donnée par Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF), trois régions diocésaines sont désormais représentées par des femmes (Céline Ruffieux-Morel pour la partie francophone de Fribourg, Marianne Pohl-Henzen pour la partie germanophone, et Fabienne Gigon à Genève), alors que ce poste était auparavant réservé aux seuls prêtres.

Dans le diocèse de Bâle également, Mgr Felix Gmür a nommé en 2022 la théologienne pastorale Marie-Andrée Beuret, avec le diacre Didier Berret, délégués épiscopaux pour la partie francophone du diocèse (Jura pastoral).

Céline Ruffieux, représentante de l’évêque pour la partie francophone du canton de Fribourg | © Raphaël Zbinden

Soeur Adrienne souligne également avoir été appelée au Conseil épiscopal de Sion par l’évêque Jean-Marie Lovey, qui lui a en outre demandé d’être la première déléguée pour la vie consacrée dans le diocèse. «Ce sont quelques signes réjouissants», relève-t-elle, remarquant qu’il est plus facile pour une femme de trouver sa place dans la vie religieuse apostolique. «Depuis des siècles, les religieuses prennent leurs propres décisions au sein de leur communauté. Nous pratiquons une forme de ‘synodalité naturelle’, qui, je pense, peut inspirer l’Eglise universelle dans sa démarche actuelle.»

Au-delà de l’opposition homme-femme

La dimension de vie consacrée des évêques de LGF et Sion (Mgr Morerod est dominicain et Mgr Lovey est chanoine du Grand-Saint-Bernard) les a-t-il ainsi inspirés dans leurs impulsions «synodales»? «Le saut dans la foi» qu’a représenté les nominations de femmes laïques aux plus hautes fonctions à LGF, semble en tout cas s’être déroulé sans fracture.

Céline Ruffieux-Morel, nommée représentante de l’évêque pour la région diocésaine francophone de Fribourg en 2021, est convaincue que la démarche a été «positive». «Il a fallu inventer une nouvelle posture de femme laïque en Eglise, avec de nouvelles responsabilités. C’est fatiguant, c’est intense, mais les relations se passent bien», assure-t-elle.

Admettant «quelques frictions», comme dans «tout poste de responsabilité», la Fribourgeoise souligne que les relations ont évolué aussi au niveau du ‘Conseil épiscopal Nominations’, où «nous avons dû réinventer quelque chose dans la manière de fonctionner entre nous».

«L’interdiction de prêcher pour les femmes est un abus de pouvoir fondamental»

Marie-Christine Conrath

Céline Ruffieux-Morel considère en tout cas qu’il faut «élargir le débat, et dépasser l’opposition homme-femme». «En Eglise, le système différencie la place de l’homme et de la femme. La société change, l’histoire évolue et l’Eglise aussi. Et c’est à nous, hommes et femmes, d’inventer une nouvelle façon de collaborer, de prendre des responsabilités en Eglise, de la rendre vivante.» 

Céline Ruffieux-Morel sera d’ailleurs présente à la rencontre au CCRFE, le 14 juin, où elle représentera la Conférence des ordinaires romands (COR).

Pas de «fixation» sur la prêtrise

Pour Soeur Adrienne, l’écoute mutuelle et le dialogue doit être la clé de cette évolution. Un aspect qui s’est certainement amélioré dans la vie paroissiale, depuis notamment que la Grève des femmes a encouragé ces dernières à faire entendre plus intensément leur voix. Malgré cela, les mêmes situations de dénigrement et de dévalorisation se produisent toujours dans les communautés. «A chaque rencontre du Réseau, il y a au moins une femme qui raconte son histoire. Et on est toutes là bouche-bée, à se dire: ‘c’est pas possible, ça se passe encore’», relate Marie-Christine Conrath.

«Les mentalités sont en cours d’évolution, autant chez les hommes que chez les femmes»

Céline Ruffieux-Morel
Sœur Adrienne Barras, de la communauté des Sœurs de Saint Maurice | © Bernard Hallet

Pour autant, le Réseau ne porte pas la revendication de l’ordination des femmes. «C’est vraiment un choix délibéré de ne pas aller dans cette direction. Nous savons que c’est problématique au niveau de l’Eglise, et que de toute façon il y a tellement de travail à faire en amont que nous n’en sommes pas à nous poser cette question», précise l’agente pastorale. «Il faudrait déjà mettre en œuvre l’acolytat et le lectorat à notre niveau [le pape François a autorisé en 2020 les femmes laïques à accéder au ministère du lecteur et de l’acolyte, soit le service de la Parole et le service de l’autel]».

Si le Réseau ne demande pas que les femmes puissent être ordonnées, il milite pour leur droit de prêcher. «Cette interdiction nous pose vraiment problème parce que cela voudrait dire que la Parole de Dieu ne peut pas résonner à travers la voix d’une femme. C’est un abus de pouvoir fondamental», martèle Marie-Christine Conrath.

Marcher ensemble

Pour Céline Ruffieux-Morel, les mentalités sont toutefois en cours d’évolution, «autant chez les hommes que chez les femmes». Pour la représentante de l’évêque, «il n’y a pas un sexe en avant et l’autre en arrière au niveau des changements sociologiques. Des hommes sont très ouverts sur une collaboration à part entière avec les femmes, d’autres non. Et la même chose vaut pour les femmes. Le même type de situation existe avec le cléricalisme, qui peut être nourri autant par des hommes que par des femmes.»

La Fribourgeoise estime que la Grève des femmes a pu jouer un rôle dans les récentes avancées. «L’Eglise est étroitement imbriquée dans la société. Je pense qu’il y a quand-même eu une prise de conscience. Les femmes ont compris qu’elles pouvaient mettre le sujet sur la table. Même si l’Eglise n’a pas attendu la Grève des femmes pour s’interroger sur ces questions.»

Bien que les trois femmes engagées dans l’Eglise en Suisse romande aient des avis quelque peu différents sur la place des femmes, elles sont en tout cas d’accord sur un point: le processus ne doit pas se faire sur un mode d’opposition des sexes, mais dans une marche «ensemble». (cath.ch/rz)

Raphaël Zbinden

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