« Cultures jeunes et religions en Europe » rencontre avec Roland Campiche
« De nos jours, les jeunes recherchent moins
la militance que l’expérience religieuse et la convivialité »
Lausanne, 25 août 1997 (APIC) A l’occasion de la parution de « Cultures jeunes et religions en Europe », Roland J. Campiche, professeur de sociologie de la religion à Lausanne et directeur de cet ouvrage, fait le point pour le Service de Presse Protestant sur l’identité religieuse et la pratique des jeunes. Observant une parcellisation du champ religieux, et, simultanément, une grande aspiration des jeunes à une spiritualité ouverte, R. Campiche perçoit dans la génération des années 80 une méfiance croissante vis-à-vis des utopies et du « prêt-à-croire ».
A ses yeux, cela n’ira pas sans soumettre à la famille, à l’école, aux Eglises et aux médias des défis nouveaux dans leur devoir de transmission d’un message « à géométrie variable ». Quant à l’Etat, il pourrait bien devenir, le voulant ou non, l’arbitre de la concurrence religieuse.
SPP: Au vu de l’ensemble du livre, quelles sont les surprises apparues aux chercheurs?
R. Campiche: Il faut savoir que ce livre est le résultat de plusieurs recherches issues de plusieurs hypothèses. C’est lors d’une rencontre en 1991 que les chercheurs ont fait un constat assez similaire: en partant d’enquêtes diverses dans des contextes nationaux différents, on s’est aperçu qu’on observait à peu près les mêmes choses. Ce qui nous a surpris, c’est notamment de découvrir que les besoins religieux restent forts, alors qu’on s’attendrait plutôt à l’indifférence générale. Par contre on assiste à certains déplacements quant aux manifestations de la religion: celles-ci résident moins dans la militance, dans l’institution et le durable, que dans la convivialité, le cheminement personnel et le provisoire. Il y a en outre un potentiel de mobilisation extraordinaire, que l’on perçoit par exemple dans les rassemblements de Taizé, qui articulent à la fois des valeurs jeunes, comme la liberté et le provisoire, et des normes de base telles que le silence et le respect de la communauté.
SPP : A propos de rassemblement, n’est il pas paradoxal que, selon les enquêtes, le contenu du discours de pape ne semble plus être une référence pour les jeunes, alors que le fait qu’il leur parle les attire?
R. Campiche: Oui, on peut rapprocher ce phénomène de l’attitude des jeunes à l’égard d’autres grandes figures religieuses: Mère Teresa, Martin Luther King, Don Helder Camara. Ce qui compte pour les jeunes, c’est une personnalité qu’on admire, mais pas tellement la tradition dans laquelle s’insère cette personnalité. Ce qui intéresse, ce n’est pas un discours, mais une authenticité, une vie qui semble avoir un sens. Il y a là une quelqu’un qui est admirable parce qu’il croit à ce qu’il dit, même si l’on rejette ce qu’il dit – je parle ici de la majorité des jeunes, mais non de leur totalité, bien sûr.
SPP : Peut-on évoquer les grands rassemblements sportifs ou musicaux en terme de manifestations religieuses?
R. Campiche: En effet, si l’on prend l’étude menée auprès des jeunes de Liverpool, et particulièrement l’analyse des manifestations auxquelles a donné lieu la mort de 94 supporters du fait de l’effondrement d’une tribune du stade en avril 1989, on y voit des démonstrations tout à fait étonnantes. (Réd.: des centaines de jeunes se rendirent dans les Eglises et célébrèrent ensemble, le drapeau du club servant pour l’occasion de nappe d’autel. En une semaine, un million de personnes étaient venues en pèlerinage au stade d’Anfield ) Dans ce livre, nous ne confondons ni les manifestations musicales, ni les événements sportifs avec du religieux, mais nous mettons en évidence la mobilisation potentielle de l’émotion religieuse. On opère d’ailleurs une progression, depuis ce type de rassemblements sportif ou musical, jusqu’aux grands pèlerinages comme celui de Taizé ou autour du pape. On distingue ainsi les genres tout en montrant une continuité.
SPP : Il y a donc un rapprochement entre ces rassemblements qui visent à l’émotion et le comportement religieux des jeunes qui recherchent plutôt des expériences que des doctrines.
R. Campiche: Au coeur des manifestations religieuses, il y a fondamentalement l’expérimentation. Mais ce n’est pas vraiment nouveau, c’est pourquoi nous avons voulu confronter différentes approches de la jeunesse, notamment en l’interrogeant sur ses croyances. Et là on perçoit une évolution vers une hésitation, une difficulté à se situer par rapport aux références. Cette donnée est incontournable si l’on veut aborder la question des minorités religieuses.
SPP : Quant aux valeurs éthiques, les jeunes continuent-ils à se référer aux Eglises?
R. Campiche: Dans les diverses enquêtes, les Eglises sont taxées d’un coefficient de confiance, qui semble demeurer assez élevé. Mais c’est un peu la religion du confort, au sens ou l’on sait que l’on pourra recourir à ces institutions en cas de besoin. Cela fait partie de la mentalité contemporaine pour laquelle le recours à des services de conseil est devenu courant.
SPP : La famille et l’école semblent ne plus jouer le même rôle quant à la socialisation et la transmission des valeurs religieuses.
R. Campiche: De manière générale, la famille continue de jouer un rôle primordial dans le domaine religieux. Mais quelle est sa spécificité? Telle est la question. La famille transmet-elle une tradition religieuse, ou plutôt une socialisation religieuse sans confession particulière? Et là on peut dire que le rôle joué par la famille n’aboutit pas à une lignée croyante. Par ailleurs, dans les pays où l’école donne un enseignement religieux, il apparaît que l’école supplée à la famille en transmettant la culture religieuse de base. L’école se fait le véhicule d’une culture religieuse que la famille ne transmet plus. De plus les finalités ne sont pas les mêmes: la famille se voit lestée de fonctions sur le plan affectif, alors que l’école véhicule des valeurs plus proches de celles de la société économique. L’école est aussi soumise à la valeur de la tolérance, qui s’est développée dans la société. Mais il y de grandes variations de pays en pays.
SPP : Et un autre groupe de « transmetteurs » religieux est constitué par les médias?
R. Campiche : Oui, c’est indéniable, les professionnels des médias sont devenus une nouvelle catégorie d’interprètes du religieux, après les théologiens et les spécialistes de sciences sociales. Ils interprètent le religieux souvent de manière autonome, sans s’inscrire dans une obédience quelconque. Ce qui est frappant, c’est que dans des domaines où le public est peu informé, les médias peuvent avoir un impact assez fort, notamment concernant les religions étrangères ou les nouveaux mouvements religieux. Car si le public a de nos jours une culture politique suffisante pour décrypter et relativiser les discours, ce n’est pas toujours le cas dans le domaine religieux.
SPP: Un chapitre utilise l’expression « tournant axial » en ce qui concerne les croyances contemporaines. En quoi consiste-t-il?
R. Campiche: C’est un tournant non pas tellement en ce qui concerne l’importance de la religion, mais quant à la manière dont est appréhendé le religieux. La modernité est affrontée au pluralisme religieux, ce qui aboutit à un certain relativisme. De plus, dans ses représentations, la religion est maintenant considérée comme une affaire privée, ce qui permet à l’individu de se sentir libre de croire ce qu’il veut. Cela ne va pas sans incidences sur le rapport entre la société et la religion. On considère de nos jours que l’Etat n’a pas à se préoccuper du domaine religieux, qui est du ressort des Eglises. On pense donc que le religieux est d’ordre privé, alors qu’il ne l’est pas dans les faits: le religieux provoque des débats de société, oriente la société et lui fournit des valeurs.
SPP : Face au besoin d’une « spiritualité ouverte », quel est l’avenir de la religion, notamment dans ses rapports avec les institutions?
R. Campiche: La ligne qui se dégage est celle de la méfiance face aux institutions, de la retenue vis-à-vis de l’autorité. Il y a là une continuité entre les parents de la génération de 68 aux enfants des années 80. Mais l’entrée dans la précarité à certainement renforcé la méfiance face à l’utopie: les jeunes voient bien que les Etats n’arrivent pas à juguler le chômage et que, malgré l’abondance, les disparités s’accroissent. Dans le domaine politique, on voit que les jeunes ont une grande lucidité; ils en savent plus que les générations précédentes, mais ce qu’ils en savent les démobilisent. La question qui se pose est alors de savoir si une religion peut vivre sans offrir une utopie? Pour l’avenir, on voit se développer deux pôles: l’un plutôt de proximité, émotionnel et où serait assurée la continuité des religions traditionnelles, et l’autre plutôt éthique qui rapprocherait les jeunes, quelle que soit leur origine, autour d’une cause à défendre – pas forcément de droite ou de gauche, d’ailleurs.
SPP: Comment s’organisera le rapport entre l’Etat et les institutions religieuses?
R. Campiche: On voit que ce rapport est en train de se modifier. Un désengagement très fort de l’Etat pourrait renforcer la parcellisation, la multiplication des « officines ». Par contre si l’Etat trouve un intérêt aux institutions religieuses, de l’ordre de la cohésion sociale ou dans le domaine caritatif, cela modifiera considérablement les données. Suivant comment l’Etat agi face aux groupements religieux, il peut créer des martyrs et, paradoxalement, renforcer l’emprise de certains mouvements en favorisant la multiplication d’actes désespérés. Quoi qu’il en soit, je crois que l’Etat ne pourra pas se soustraire à son rôle d’arbitre de la concurrence religieuse, comme il l’a été au XIXe siècle entre l’Eglise protestante et catholique, mais avec dorénavant face à lui un grand nombre d’organisations religieuses.
SPP : Dans le livre, plusieurs tableaux ne contiennent pas de données pour la Suisse, ce qui rend impossible la comparaison avec les pays européens. Pourquoi cela?
R. Campiche: En Suisse, l’enquête sur les valeurs européennes n’a été opérée qu’en 1988- 89 et l’enquête suivante a été accomplie avant l’étude européenne. C’est pourquoi certaines variables sont différentes et posent des problèmes de comparabilité. L’enquête « Croire en Suisse(s) » était une tout autre opération. En outre, la Suisse ne compte pas beaucoup de partenaires en matière de sociologie de la religion et les Eglises n’ont pas montré grand intérêt pour ce genre d’étude. (propos recueillis par Jean-Marie Spothelfer du Service de Presse Protestant)
Suisse: Revirement du PDC sur l’avortement
Pas de commentaire des évêques
Fribourg, 25 août 1997 (APIC) La Conférence des évêques suisses (CES) ne fera pas de commentaire sur le surprenant revirement du Parti démocrate chrétien suisse (PDC) à propos de l’avortement. Nicolas Betticher, attaché de presse de la CES, a indiqué à l’APIC que les évêques feront part de leur prise de position le 9 septembre dans le cadre de la consultation sur la révision du code pénal. D’ici là il n’y a pas à attendre de déclaration.
Le PDC suisse s’est prononcé samedi à Soleure par 182 voix contre 91 en faveur d’une « solution des délais modérée » contre l’avis de son groupe parlementaire. Cette solution préconisée par le professeur fribourgeois Franz Riklin est basée sur le modèle allemand. L’avortement peut être autorisé jusqu’à la douzième semaine mais la femme est tenue de se soumettre préalablement à une consultation de conseil assortie d’une période de réflexion. La décision de poursuivre ou d’interrompre la grossesse est prise par la femme elle-même. Un réseau de mesures de prévention et d’aide doit permettre de limiter le nombre des avortements.
Cette solution est cependant moins libérale que celle proposée par la commission du Conseil national avec une solution des délais « pure » à 14 semaines.
Jusqu’à présent le PDC s’était toujours tenu à la position actuelle du code pénal qui prévoit que l’avortement est punissable bien qu’aucune condamnation n’ait plus été prononcée depuis 1988.
La minorité du PDC souhaitait une solution plus restrictive des indications médicales avec consultation obligatoire limitant l’avortement à des cas graves comme la mise en danger de la santé de la mère, la viol, l’inceste ou une malformation grave de l’embryon. (apic/job/mp)
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