Message des évêques du Congo: un terrible réquisitoire
Kinshasa, 7 juillet 1997 (APIC) Les pratiques condamnables d’hier s’observent encore aujourd’hui, même chez des chrétiens, s’insurgent les évêques du Congo dans un message de sept pages intitule « Lève-toi et marche ». Publié à l’issue d’une session ordinaire de son comité permanent tenue à Kinshasa du 23 au 28 juin, l’épiscopat estime que « le changement de personnes à la tête du pays ne suffit pas ». La chute de l’ancien régime « n’entraîne pas automatiquement le changement souhaité ». Les évêques dénoncent les horreurs et les actes de vandalisme: des parents et des enfants accusés de sorcellerie sont brûlés vifs. Des gens sont exécutés en public.
Dans ce « message d’encouragement et d’espérance », les douze signataires, parmi lesquels le cardinal Etsou, archevêque de Kinshasa, Mgr Ngabu (Goma), président de la Conférence épiscopale, et Mgr Monsengwo (Kinsangani), prennent acte de « l’avènement du changement ». Pour regretter d’abord que la « libération » est venue par une voie « qui reste un pis-aller, c’est-à-dire par une guerre ». Une guerre imposée par « un système cynique qui a utilisé la force des armes contre une population non armée, qui tenait à son nouveau projet de société ». Cette oppression, qui a coûté la vie à beaucoup de Congolais, a « d’une certaine manière contraint le peuple, à bout de patience et faute de mieux, à accepter et à soutenir une réaction armée comme l’ultime solution ».
Dieu avec le peuple
Après « de longues années de dictature », le peuple « ne pouvait que manifester sa joie » et son espoir de voir se réaliser enfin le rêve d’un Etat de droit. Et les évêques de rendre grâce à Dieu, après que la misère du peuple leur a fait « craindre le pire », de ce que la lutte armée « a pu aboutir avec succès et de façon étonnamment rapide »: il parait « évident que Dieu était avec nous », qu’il a « exaucé la prière du peuple ».
Nombreux ont aussi été ceux qui posé des oeuvres de miséricorde: dans une « chasse aux sorcières », ils ont risqué leur vie pour mettre à l’abri ceux qui étaient pourchassés. La vie d’évêques, de prêtres, de religieux, de religieuses et de fidèles a ainsi pu être sauvée. Tandis qu’on détruisait tout, notamment les infrastructures de l’Eglise, d’autres se sont organisés pour sauver ce qui pouvait l’être. D’autres encore, malgré leur pauvreté, ont accueilli les réfugiés, les déplacés, les orphelins. Et « bien des militaires ont, au prix même de leur vie, refusé d’obéir à l’ordre de tuer ».
Arrogance et cynisme
Il reste que certains « ont pris part à la désolation des autres ». Les évêques rappellent les lynchages d’innocents, la recherche de boucs émissaires. Alors que la population s’appauvrissait, certains se sont rempli les poches et ont vidé les caisses de l’Etat. « Avec arrogance et cynisme, une certaine classe politique n’a fait que se moquer des aspirations du peuple ». Si l’avènement d’un Etat de droit a tardé, les évêques en rendent responsable la classe politique sans projets de société, qui « n’avait d’autre but que de freiner la réalisation des aspirations du peuple et maintenir celui-ci dans une situation de misère effroyable et de non respect de sa dignité ».
La classe politique n’est pas seule responsable du blocage qui a eu lieu après la Conférence Nationale Souveraine, un forum « voulu par la majeure partie du peuple, et particulièrement souhaité par les évêques », dont le nouveau projet de société « reste valable ». Une partie du peuple a participé au maintien de la dictature: « La classe politique, à laquelle nous aimons attribuer la responsabilité de l’échec, écrivent les évêques, aurait-elle réussi à tout bloquer si elle n’avait pas trouvé l’appui d’une partie du peuple ? N’avons-nous pas assisté à des scènes de xénophobie, menées et accomplies par des compatriotes contre d’autres compatriotes, scènes qui ont, au nom de l’alibi géopolitique, donné un sursis à un régime que nous avions pourtant tous ensemble désavoué ? »
Enfants brûlés vifs
De telles pratiques s’observent encore aujourd’hui, après l’arrivée des nouvelles autorités, poursuit le message: « Nous assistons, en effet, à des spectacles de délation, à l’esprit de vengeance, à des règlements de compte, à des calomnies, des dénonciations injustifiées. La plupart des pillages proviennent simplement de la jalousie. Il y en a qui ne veulent pas travailler, mais seulement profiter du travail des autres. Sans vergogne, ils confisquent les biens d’autrui et se rendent maîtres de ce qui ne leur appartient pas. D’autres brûlent des véhicules et incendient tout sur leur passage. D’autres encore se rendent justice eux-mêmes. Le recours au « collier » devient monnaie courante. Ainsi, des parents ou des enfants, accusés de sorcellerie, sont brûlés vifs. Quelle horreur ! Malheureusement, une certaine médiatisation contribue à banaliser la vie humaine et encourage certains à poser les mêmes gestes ignobles ».
Le plus grand regret des évêques est de voir des chrétiens prendre part à ces actes de vandalisme. Le scandale est « à son comble » quand ils participent au pillage et à la destruction des biens de l’Eglise (écoles, hôpitaux, foyers sociaux…), qui sont pourtant là pour eux, ce qui montre qu’ils « n’ont jamais compris la finalité de ces infrastructures et qu’en réalité, enfermés dans leur égoïsme, ils ne se sont jamais convertis ».
Mise en garde aux autorités
Les évêques constatent par ailleurs que « certaines nouvelles autorités » posent « des actes qui ne respectent pas la dignité des personnes humaines ». Et ils avertissent: « La joie du peuple vis-à-vis de la libération perdurera seulement dans la mesure où les nouveaux dirigeants poursuivront et réaliseront progressivement les aspirations du peuple. Or, celui-ci devient de plus en plus inquiet. Il est mal à l’aise quand il remarque par-ci par-là des gestes, soutenus par de nouveaux responsables, qui vont à l’encontre des caractéristiques d’un Etat de droit. » Les évêques dénoncent ici: « la justice expéditive sans le moindre procès; des mutilations corporelles, des personnes brûlées ou exécutées en public; les scènes de violence; la réquisition d’églises ou d’écoles pour des fins impropres à leur but; l’incitation à la haine envers les soi-disant ennemis du peuple, etc ».
Tout ceci montre à suffisance que « le changement de personnes à la tête du pays ne suffit pas », que « la chute de l’ancien régime n’entraîne pas automatiquement le changement souhaité ». En réalité, « seuls la conversion des coeurs et le changement radical des mentalités » aideront à édifier une société plus juste et plus fraternelle. Les évêques appellent ici toutes les couches sociales du peuple à assumer leur part de responsabilité afin que surgisse une société nouvelle. Ils demandent aux nouveaux dirigeants de ne jamais oublier que « c’est l’ensemble du peuple qui est acteur de son destin ».
Les évêques invitent enfin les agents pastoraux à prendre part à la reconstruction, notamment en éduquant au sens des valeurs morales et spirituelles, en aidant à comprendre les enjeux de la démocratie, « notamment dans les élections politiques ». (apic/cip/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/message-des-eveques-du-congo-un-terrible-requisitoire/