APIC – INTERVIEW
Terre des Hommes au pays des talibans
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC, 2 juin 1997
Il ne fait pas bon être femme, ni gosse, ni fillette , au pays des talibans, des « khmers » de l’islam. Entre interdits, diktats et édits religieux, Terre des Hommes (TdH) tente d’apporter « une goutte d’eau, indispensable et appréciée, dans un océan de misère », avec des programmes d’aide aux enfants , aux femmes enceintes et au bébés. Notre interview, avec Michel Hoffman, directeur des programmes de TdH en Afghanistan. Un pays quelque peu boudé par les organisations humanitaires.
La prise de la ville de Mazar-i-Charif par les talibans, une ville actuellement pilonnée par les troupes fondamentalistes, n’aura duré que quatre jours. Les contre-attaques des forces anti-talibans en Afghanistan, qui ont fait ces jours plusieurs centaines de morts dont de nombreux côté taliban, semblent ébranler quelque peu le pouvoir des « étudiants en théologie ». Ceux-ci contrôlent néanmoins près de 80% du pays, après les récents succès militaires dans les provinces de Kunduz et Samangan, dans le nord de l’Afghanistan. La guerre civile dure depuis 18 ans maintenant, et les combats s’intensifient avec les troupes du commandant rebelle Ahmed Shah Massoud, virtuellement seul face aux talibans, depuis la fuite en Turquie du général Rachid Dostam.
La chape d’obscurantisme n’en finit pas de peser sur l’Afghanistan, aux mains des talibans d’obédience sunnite, guerriers-étudiants en théologie tout droit sortis des écoles coraniques où l’on y étudie le Coran. A l’exclusion de toute autre matière. Conséquences: les « khmers » de l’islam font pleuvoir sur le pays les édits religieux, dictés par l’imposition d’une loi coranique « pure et dure »: interdiction aux filles de fréquenter les écoles, interdiction aux femmes de travailler, hormis dans le domaine de la santé, interdiction aux hommes de marcher dans la rue aux côtés d’une femme qui ne lui est pas parente. Interdiction aux hommes de se raser, interdiction aux enfants de jouer avec des cerfs-volants, interdiction aux femmes de laver leur linge dans les ruisseaux qui traversent la ville. Obligation de porter un tchador mutilant. L’imposition de la loi islamique, la charia, accélère la paupérisation d’un pays où il ne fait pas bon appartenir au sexe féminin…
M. Hoffman: C’est compliqué, en effet, de vivre dans ce pays qui s’apprête, en nombre d’années de guerre civile, à battre le triste record du Liban. Dans ce pays où plus de la moitié de la population est « interdite de séjour » dans le domaine du travail, empêchée qu’elle est de participer à l’œuvre collective, depuis l’imposition de la « loi » coranique par les talibans… Dans un pays enfin où on ne compte plus les édits religieux.
APIC: Nombre de ces interdits frappent les femmes, empêchées de travailler…
M. Hoffman: Le mépris de la femme et l’anéantissement de son statut sont autant de pas en arrière. Il faut savoir qu’à Kaboul, avant l’arrivée des talibans, les femmes représentaient 70% du corps enseignant, 40% des médecins et qu’elles étaient 40’000 dans les rangs des fonctionnaires. Ces femmes se retrouvent du jour au lendemain rejetées à la maison, sans travail. Avec des règles strictes. Et lorsqu’elles sortent dans la rue, c’est avec l’obligation de porter le tchador, et pas n’importe lequel. La femme au travail aujourd’hui en Afghanistan, en dehors du cadre domestique, c’est quasiment exclu. D’emblée, toute femme exerçant un métier extra muros « est invitée » à ne plus exercer sa profession. A quelques exceptions près pourtant…
Peu de mois après l’édit religieux interdisant le travail aux femmes, les talibans se sont aperçus que leur mesure frappait également le personnel féminin soignant, et notamment celui chargé d’assurer les soins aux combattants. Les talibans ont consenti une exception, en l’autorisant à reprendre le travail, moyennant des conditions pénibles: pas de promiscuité dans une même salle de soins entre un praticien homme et un agent de santé féminin. Il faut au minimum une cloison ou un panneau entre les deux. Et si possible des locaux séparés.
APIC: On peut encore travailler dans ces conditions?
M. Hoffman: Très difficile. Terriblement difficile. N’empêche… il est heureux de constater que ce personnel féminin a pu retrouver son travail. D’abord pour la femme elle-même, pour son statut, sa dignité. Et son salaire. Car souvent, avec tous les hommes morts au combat, beaucoup de femmes se sont retrouvées « chef de foyer ». Pour les veuves interdites du jour au lendemain de travail, sans salaire, c’est une catastrophe.
APIC: Et que font-elles?
M. Hoffman: Hormis les femmes impliquées dans un travail sanitaire, on constate que des certaines de fonctionnaires reçoivent encore un petit subside de leur ministère de tutelle, en nature ou sous forme de quelques pièces de monnaie dévalorisée. Quasiment Rien. La plupart vivent dans une situation de chômage, sans ressources… Conséquence: en tant qu’agents économiques qui faisaient auparavant vivre ou survivre des enfants ou des aïeux, elles ne ramènent plus rien à la maison. Il s’agit là d’une catastrophe humanitaire et professionnelle pour l’Afghanistan.
APIC: Une manière pour le moins bizarre de lire le Coran, de la part de ces « étudiants en théologie »
M. Hoffman: Les talibans lisent le Coran de manière archaïque. Ils réduisent la femme à un rôle de mère au foyer, d’objet de convoitise qu’il est dangereux de laisser sortir dans la rue, sous prétexte qu’elle excite l’imagination de l’homme. Nous avons à faire là à une idéologie « rouleau compresseur ». Toute la société afghane y passe. Ainsi, le tchador imposé aux femmes est mutilant non seulement esthétiquement, mais encore physiquement. Lorsque vous enfilez cet « espèce de truc » en tissu lourd, très lourd, vous avez une grille pour la vue, qui mesure peut-être 7cm sur 5. C’est assez dire la réduction du champ visuel. J’ai vu des femmes afghanes marcher dans la rue avec ce vêtement se cogner aux coins des maisons, aux poteaux. On peut parler là de mutilation insupportable, ne serait-ce que par rapport à la liberté de circuler dans des conditions normales de sécurité.
APIC: Le diktat des talibans contre la femme a obligé TdH à licencier du personnel…
M. Hoffman: Oui. Sur une quarantaine de collaborateurs locaux engagés dans le programme des enfants dans la rue, la moitié était des femmes. Mais les monitrices ou autres enseignantes n’ont pas trouvé grâce aux yeux des talibans. Elles sont aujourd’hui obligées de rester à la maison. Sur le plan pratique, nous avons été dans l’obligation d’engager du jour au lendemain du personnel masculin. Reste que Terre des Hommes a estimé humainement et socialement qu’il était de son devoir de maintenir le salaire de ses employées frappées du diktat des leaders religieux. Ce qui ne va pas sans poser de gros problèmes financiers pour notre organisation, avec 60 collaborateurs à rémunérer, pour 40 personnes en place sur le terrain. Fort heureusement, le personnel féminin, sages-femmes et médecins, employé dans la seconde action menée à Kaboul par TdH dans le cadre de son programme de santé maternelle et infantile peut continuer à exercer. En vertu de l’exception accordée aux professions liées à la médecine.
APIC: La population accepte sans broncher ces édits religieux?
M. Hoffman: Un pays ne peut pas avoir été labouré par 18 ans de guerre civile sans que nombre de schémas se détruisent. Ce qui se passe maintenant aurait sans doute été intolérable il y a quelques années. Les gens s’habituent…. bien obligés qu’ils sont de « vivre » au quotidien.
Il faut savoir que les discriminations ne frappent pas seulement la femme adulte. Les filles sont interdites d’école. Gamines en bas âge ou étudiantes se sont vues refuser l’accès aux classes. Tout comme l’ensemble du personnel enseignant féminin. Dans le cadre de notre action développée dans nos deux centres pour les enfants dans la rue à Kaboul, les talibans ont commencé par nous intimer l’ordre de ne plus recevoir les gamines. Après moultes tractations et négociations, nous avons obtenu une autorisation, à savoir qu’elles pouvaient continuer à fréquenter nos centres jusqu’à l’âge de 11 ans. Les plus âgées ont dû les quitter…
La mise à l’écart du personnel enseignant féminin, plus de la moitié du corps enseignant pour l’ensemble du pays, a eu pour conséquences d’appauvrir les écoles, sinon de les fermer. Et de jeter dans les rue des milliers d’enfants entre 7 et 13 ans, plus de 30’000 sans doute pour la seule ville de Kaboul. Les effets de la charia, ajoutés à ceux de la guerre, accélèrent un phénomène de paupérisation. Le pouvoir d’achat est quasiment voisin de zéro pour les familles. Chaque être devient ainsi un acteur économique potentiel, amené à devoir gagner sa croûte. Cela inclut les enfants. Dès lors qu’ils atteignent l’âge de 7 ou 8 ans, et qu’ils sont capables de faire du ramassage de bois, de papier, de carton, de débris de métal… et mille autres choses. Y compris d’être utilisés par les narco-trafiquants pour transporter des sachets de drogue d’un coin à l’autre de la capitale.
APIC: Un tableau noir… mais aussi rouge. Du sang des gosses qui sautent quotidiennement sur les mines antipersonnel
M. Hoffman: La collecte des débris amène les enfants à arpenter la ville dans tous les sens, et notamment les nombreuses ruines, où de multiples mines anti-personnel explosent encore chaque jour, entraînant la mort ou d’horribles mutilations de ces gosses, les premières victimes. On a évalué qu’il y avait une mine pour deux habitants aujourd’hui en Afghanistan. Selon « L’Etat du Monde », édition 1997, le pays compte 20,1 millions d’habitants.
APIC: Quid des loisirs, de la culture…
M. Hoffman: Imaginons un instant l’importance culturelle de la musique traditionnelle, dans l’Afghanistan d’avant… Aujourd’hui, les textes religieux interdisent la diffusion de la musique dans la rue, interdisent aux marchands du bazar d’avoir des cassettes et de diffuser une seule note. Quelles musiques? Toutes. Jouer de la musique est interdit. Danser est interdit. Chanter est interdit.
APIC: On n’ose pas chanter? Et si on nous surprend à le faire…
M. Hoffman: Chacun peut courir sa chance… Mais les talibans ne plaisantent pas. Quand ils prennent les gens en flagrant délit de non observance ou de non respect des édits, ces personnes sont sanctionnées. De quoi? Elles seront prises à parti, interpellées. Cela peut aller du sermon jusqu’à la détention, et, dans certains cas, aux sévices physiques, exposées même à la vindicte publique, par exemple pour une personne qui aurait eu un rapport hors mariage. Et je ne parle pas d’un rapport consommé, mais d’une relation jugée trop appuyée ou trop amicale entre deux personnes non mariées… Cela peut mener à la mise à l’index, à la lapidation. Et même à l’exécution, dans certains cas.
Le souci principal des habitants est de savoir ce qu’il y aura demain dans l’assiette. Comment nourrir la famille, et comment celle-ci survivra-t-elle. Avec quel revenu, quelles ressources. Dans un pays où même le jeu traditionnel des enfants, le cerf-volant, est interdit, les gens ont d’autres choses à penser qu’à faire du sport. Quant à la lecture… J’ai des amis qui cherchaient des ouvrages de littérature. Ils ont dû en faire le deuil. Pourquoi avoir interdit le cerf-volant aux enfants dans ce pays où seul le vent souffle gratuitement et en abondance? Seuls les talibans le savent. (apic/pr)
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