Mgr de Raemy: «L'évêque n'est pas seul à pouvoir changer les choses»

Dans une interview parue le 31 juillet 2023 dans le Corriere del Ticino, Mgr Alain de Raemy parle de ses dix premiers mois en tant qu’administrateur apostolique du diocèse de Lugano, du changement, des défis auxquels l’Eglise du Tessin est confrontée et de ceux que représente l’éloignement de la population des religions traditionnelles. Il évoque aussi le message pour la traditionnelle Messe au Saint-Gothard du 1er août. 

Corriere del Ticino – Traduction et adaptation: Bernard Hallet

Depuis bientôt dix mois, Mgr Alain de Raemy est administrateur apostolique du diocèse de Lugano. Une mission à laquelle il a été appelé par le pape François le 10 octobre 2022, immédiatement après la démission de Mgr Valerio Lazzeri. Un passage traumatisant, certes inattendu, que le prélat fribourgeois a su bien aborder, gagnant la confiance de nombreux fidèles. Certains de ces fidèles ont même pensé que Mgr de Raemy pourrait être l’homme de la situation pour diriger le diocèse, et ont donc recueilli des signatures pour demander une modification de la règle imposant la nomination à Lugano d’un évêque choisi parmi les prêtres tessinois.

Le 1er août, comme le veut la tradition, Mgr de Raemy célébrera la messe au col du Gothard. Ce sera pour lui l’occasion – peut-être la seule – d’adresser un message à tous les citoyens du canton à l’occasion de la fête nationale.

Quelles ont été les grandes difficultés auxquelles vous avez dû faire face au cours de ces mois? Et quelles ont été les surprises les plus positives?
Mgr Alain de Raemy: Pour bien connaître une situation et les défis qu’elle pose, presque dix mois ne suffisent pas. Il m’est donc difficile de faire un bilan exhaustif, ne serait-ce qu’en parlant de mon mandat. Je préfère commencer par les points positifs. Par exemple, l’accueil chaleureux que j’ai reçu de la population, et pas seulement des paroisses ou des institutions ecclésiastiques. Je me suis trouvé partout et immédiatement inséré, accueilli dans la vie locale de l’Église et de la société, sans jamais me sentir «un corps étranger».

Dans l’environnement ecclésial, il y a la foi qui unit spontanément et surnaturellement, tandis que dans l’environnement social helvético-latin, il y a des similitudes avec l’Espagne et l’Italie, pays que je connais bien, ou avec le Valais, plus familier.

«Je me suis trouvé partout et immédiatement inséré, accueilli dans la vie locale de l’Église et de la société, sans jamais me sentir ‘un corps étranger'».

Pour en revenir aux difficultés, la principale est peut-être celle de ne pas pouvoir aller jusqu’au bout des défis de la prise de décision en temps utile. L’administrateur provisoire que je suis n’a pas vocation à changer les choses, mais en même temps, il ne m’appartient pas non plus de rester sans rien faire. Je tiens toutefois à préciser que l’évêque n’est pas le seul à pouvoir changer les choses: tout se fait de manière synodale, c’est-à-dire participative».

L’idée que vous vous faisiez du Tessin correspondait-elle à la réalité dont vous avez fait l’expérience, ou avez-vous dû modifier certains de vos jugements? Et quelle a été la réaction des fidèles, et plus généralement des citoyens, à ces initiatives?
«N’ayant aucune expérience préalable de la vie au Tessin, j’ai eu l’avantage d’arriver sans aucun préjugé. Et le simple fait que je sois toujours présent dans les différentes manifestations est perçu comme une reconnaissance et un encouragement pour les groupes et les personnes à aller de l’avant avec confiance».

Quel est l’état actuel de l’Église au Tessin?
Nous traversons une période importante, en raison des innombrables défis posés par le manque de transmission de la foi dans la famille et dans la société. L’une des conséquences est le manque de vocations consacrées pour soutenir tout le monde. Un grand défi est donc lancé à tous les croyants persévérants et convaincus: nous devons trouver les bonnes voies à suivre, aujourd’hui plus que jamais tous ensemble.

Si vous deviez définir la Suisse d’aujourd’hui, que diriez-vous?
Un trésor de culture de l’implication de chacun – je pense notamment à la subsidiarité – qui est toujours à promouvoir, surtout quand on est confronté à l’arrivée de tant de personnes d’autres «backgrounds».

«Nous traversons une période importante, en raison des innombrables défis posés par le manque de transmission de la foi dans la famille et dans la société.»

Demain aura lieu au col du Saint-Gothard la traditionnelle messe du 1er août. Par le passé, certains évêques de Lugano ont également choisi le 1er août pour lancer d’importants messages sociaux. Pouvez-vous nous parler de votre discours?
Je voudrais nous encourager à chercher et à découvrir dans la foi la plus grande motivation pour être des citoyens actifs et positifs.

Quelle est la signification du 1er août pour un évêque qui est appelé à toujours avoir comme référence la dimension universelle de l’Église catholique?
C’est précisément cette ouverture à une dimension universelle qui rend le catholique, et pas seulement l’évêque, encore plus intéressé et proactif dans sa patrie, pour impliquer tout le monde et tout prendre en compte (même au-delà des frontières!).

«Je crois que c’est une occasion de redécouvrir les fondements de nos belles traditions religieuses.»

Encore récemment, les statistiques confirment l’éloignement d’une grande partie de la population des affiliations religieuses traditionnelles. Qu’est-ce qui vous effraie le plus dans ce processus de sécularisation? Et comment peut-on l’inverser?
Personnellement, je n’ai pas peur. Au contraire, je crois que c’est une occasion de redécouvrir les fondements de nos belles traditions religieuses, qui constituent souvent un patrimoine culturel reconnu et inextinguible.

Votre mandat d’administrateur apostolique pourrait prendre fin prochainement. Comment vivez-vous cette situation? Et quel diocèse laisserez-vous éventuellement au futur évêque?
Ce n’est pas moi qui laisse un diocèse au futur évêque, mais c’est tout le passé récent – présent dans les personnes – qui se manifestera au nouvel évêque. Je ne vis jamais les choses comme temporaires, parce que les liens humains ne se vivent pas à moitié ou partiellement.

Pensez-vous que le canton, ou plutôt la population du Tessin, soit prête à accepter que la titulature du diocèse soit également confiée à des évêques issus de territoires et de cultures différents?
Parmi les fidèles, et en général parmi la population tessinoise, je ressens souvent de l’incompréhension face à une limitation qui exclurait des candidats adéquats. Cependant, il ne faut pas oublier que chaque nomination que le Saint-Père effectue, en tant que successeur de l’apôtre Pierre, est toujours bien soignée avec l’aide et les conseils de beaucoup, en tenant compte non seulement des particularités mais aussi de la situation locale actuelle. (cath.ch/catt.ch/cdt/bh)

Rédaction

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