Un million de personnes l’ont accueilli chez lui, à Cracovie

Jean-Paul II en Pologne: de la reconnaissance à l’ingratitude

Cracovie, 8 juin 1997 (APIC) Plus d’un million de personnes ont participé dimanche à Cracovie à la canonisation d’Edwige, reine de Pologne (1374-1399). Jean-Paul II y a interpellé ses compatriotes: la «praxis polonaise» de la foi vécue est-elle un «facteur de division» ou «une praxis d’amour chrétien» ?

Devant les évêques, qu’il a rencontrés ensuite, le pape a invité une Eglise habituée à la reconnaissance à «accepter ce qui est juste dans la critique», mais sans oublier que «le Christ sera toujours un signe de contradiction». Jean-Paul II, qui est apparu beaucoup moins fatigué que la veille, retrouvait «sa» ville, où il étudia et fut ordonné prêtre, avant d’en être l’archevêque pendant une vingtaine d’années. Les 750.000 habitants n’ont pas manqué le rendez-vous, puisqu’ils étaient un million et demi selon la police (plus d’un million selon la télévision publique polonaise et «moins de deux millions» pour la radio).

La «praxis polonaise»

Le pape a rendu hommage dans son homélie à Edwige, fille du roi de Hongrie qui, devenue reine de Pologne, sut unir «la fidélité aux principes chrétiens en cohérence avec la défense de la raison d’Etat polonaise». «Experte dans l’art de la diplomatie» et «ne demandant rien pour elle», elle contribua à l’évangélisation de la Lituanie. Particulièrement attentive à «l’instruction de la Nation», elle fonda l’université Jagellonne, à qui elle confia son sceptre d’or pour ne garder qu’un sceptre de bois doré, un «geste hautement symbolique», qui montre qu’»elle savait que la foi a besoin de la culture et qu’elle fonde la culture».

Notant que l’exemple que donna Edwige lui valut «un prestige et un crédit qui ne venait pas de ses insignes royaux mais de la force de l’esprit», le pape en a tiré la leçon pour aujourd’hui: «Ne pas aimer seulement par les mots, mais par les faits et par la vérité. Nous devons nous mettre à l’école d’Edwige pour mettre en pratique le commandement de l’amour. Réfléchissons sur la vérité polonaise. Demandons-nous si elle est respectée dans nos maisons, dans les moyens de communication sociale, dans les édifices publics, dans les paroisses. Est-ce qu’elle ne disparait pas sous la pression des circonstances ? Est-ce qu’elle n’est pas déformée, simplifiée ? Est-elle toujours au service de l’amour ?»

Et le pape d’inviter à réfléchir sur la «praxis polonaise». «Demandons-nous, a-t-il demandé, si elle est mise en oeuvre avec prudence. Est-elle systématique ou persévérante ? Est-elle courageuse ou magnanime ? Unit-elle ou divise-t-elle les hommes ? Est-ce qu’elle ne traite pas certains par la haine ou par le mépris ? Ou peut-être est-elle insuffisante comme praxis d’amour, d’amour chrétien ?»

Sainte Edwige Reine «nous enseigne comme utiliser le don de la liberté», a conclu le pape, invitant les Polonais à retenir «son exemple d’amour pour le Christ».

L’Eglise en butte aux critiques

Déjeunant ensuite avec les évêques, Jean-Paul II leur a remis un message soulignant que «la société polonaise exige une profonde et nouvelle évangélisation» où «personne ne doit être considéré comme perdu». Et de rappeler que «l’homme est la route de l’Eglise» pour inviter l’Eglise en Pologne à «traduire cet engagement en termes de devoirs concrets, en se servant de la vision conciliaire de l’Eglise-peuple de Dieu et des signes des temps». Des signes des temps que le pape interprète ainsi: «Dans le système précédent, l’Eglise avait créé un espace où l’homme et la nation pouvaient défendre leur droits propres. Aujourd’hui, l’homme doit trouver un espace dans l’Eglise pour se défendre en un certain sens contre lui même : contre le mauvais usage de sa liberté, contre la dilapidation d’une grande opportunité historique pour la nation. Alors que la situation précédente apportait à l’Eglise une reconnaissance générale pour son action, y compris dans les milieux laïcs, dans la situation actuelle, on ne peut plus, dans de nombreux cas compter sur une telle reconnaissance. Il faut plutôt compter avec la critique et parfois avec quelque chose de pire. Il importe, dans ce cas, de procéder à un discernement: d’une part accepter ce qui est juste dans la critique, d’autre part ne pas oublier que le Christ sera toujours un signe de contradiction.»

Appel aux intellectuels

Jean-Paul II s’est ensuite rendu à l’église Sainte-Anne de Cracovie pour la célébration du 600e anniversaire de la fondation de la faculté de théologie de l’Université de Jagellonne fondé par sainte Edwige. Rappelant que la vocation de toute université est le «service de la vérité», il a lancé un appel: «Tous les intellectuels, quelles que soient leurs convictions personnelles, sont appelés à se laisser guider par ce sublime et difficile idéal de jouer une fonction de conscience critique au regard de tout ce qui expose l’humanité à une menace ou qui puisse la réduire.»

Leur demandant de ne jamais se couper d’une «sensibilité éthique» et de se garder en particulier de tout «utilitarisme» dans la recherche scientifique, le pape a observé: «La grande controverse sur le thème de l’homme en Pologne ne s’est pas arrêtée avec la chute de l’idéologie marxiste. Elle continue. Elle s’est même accentuée sous un certain aspect. Les formes de décadence de la conception de la personne et de la valeur de la vie humaine sont devenues plus souples et donc plus dangereuses. Nous avons besoin aujourd’hui d’une grande vigilance en ce domaine.»

Un premier effet politique de la visite

L’une des questions que beaucoup se posent à l’occasion de cette visite de Jean-Paul II est celle de savoir si elle a un «impact politique». Pour Mgr Tadeuz Pieronek, secrétaire de la Conférence épiscopale polonaise, qui rencontrait la presse dimanche après-midi en compagnie de J. Navarro-Valls, le porte-parole du Vatican, la visite en a un dans le fait que le parti politique qui voulait organiser un référendum sur l’avortement y a finalement renoncé. Ce projet remonte à une décision de la Cour constitutionnelle polonaise, trois jours avant l’arrivée du pape, de considérer inconstitutionnelle cinq des huit points de la loi sur l’avortement, notamment celui qui autorise l’avortement pour des raisons économiques ou matérielles. Accueillie comme un victoire dans le monde catholique, la décision avait suscité dans la majorité le projet de recourir à un référendum pour l’annuler. Mgr Pieronek s’est réjoui de voir le gouvernement renoncer à ce projet qui aurait sans doute contribué à diviser un peu plus les Polonais.

Le second effet, «souhaité» celui-là par le porte-parole de l’épiscopat, serait que les responsables politiques intègrent dans leur réflexion les «appels sociaux» lancés par le pape sur les thèmes de la pauvreté, du chômage et de la justice sociale, et qu’ils se préoccupent davantage du bien commun de la société. Mgr Pieronek n’y croit pas vraiment: «Le pape a laissé la politique aux politiques, mais je doute que cette visite convertisse le Parlement polonais !»

Quant aux effets de la visite sur les querelles internes de l’Eglise polonaise, Mgr Pieronek a remarqué, d’une part, que «les chrétiens ne sont pas tenus de s’affilier à un parti unique» – «Il n’y a pas de pensée unique dans l’Eglise», a-t-il lancé -; d’autre part, que «la lourdeur du passé exigeait beaucoup de temps et un vrai changement des mentalités».

Les deux hommes se sont accordés pour penser que cette visite ne sera pas la dernière du pape en Pologne. Mgr Pieronek a fait état de nombreuses invitations reçues par le pape, en particulier celle de l’évêque de Gdansk, ville qui fêtera son millénaire l’an prochain.

Quant à aux efforts demandés à un homme de 77 ans pour une visite aussi éprouvante, J. Navarro-Valls a commenté: «Je finis par me demander ce qui fatigue le plus le pape: accomplir un long voyage de onze jours, même s’il n’a pas vraiment respecté les temps de repos prévus, ou travailler quinze ou seize heures par jour au Vatican.» En tout cas, «aucun traitement médical ou alimentaire spécial» n’a été prévu pour ce voyage, «le pape a montré qu’il peut faire ce genre de déplacement», a observé le porte-parole du Vatican. Questionné à propos d’un voyage du pape à Vienne pour y rencontre Alexis II, ce dernier a dit ne pas pouvoir infirmer ni confirmer: Il faudra attendre de rentrer à Rome pour en reparler, a-t-il dit. (apic/cip/imed/pr)

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