Rencontre avec Camilo Guevara, fils du Che tombé sous les balles il y a 30 ans en Bolivie

APIC – Interview

Cuba en quête de solidarité

Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC, 19 juin 1997

Le 7 octobre 1967, le «commandante» Ernesto Guevara, le «Che», tombait à 39 ans sous les balles de l’armée en Bolivie. Trente ans après, l’idéal de justice sociale de cet Argentin tombé avec ses camarades est toujours présent. Figure emblématique, symbole plus vivant que jamais dans une Amérique latine qui croule sous le poids de la misère et de la dette extérieure en cette fin du XXe siècle. De passage en Suisse à l’invitation de l’Association Suisse-Cuba pour fêter l’anniversaire de l’illustre guérillero, né le 14 juin 1928, le fils du Che, Camilo Guevara parle de ce qui reste de cette lutte. En tournée européenne, il se déclare impressionné par la solidarité des gens modestes à l’égard de ce pays que le pape visitera en janvier prochain.

Dans un «castillano» qui sent bon le ton chaud du soleil de l’ilede Cuba, Camilo Guevara parle de ses espoirs, de Cuba, son pays. Comme un simple citoyen plutôt que comme l’un des deux fils du Che. Camilo Guevara est aujourd’hui employé au ministère de la pêche, après avoir fait des études de droit à Moscou. Notre interview exclusive, sur la situation à Cuba, mais aussi sur ce qui reste d’un idéal pour lequel est mort son père…

Camilo Guevara: Le «Che» a vécu jusqu’en 1967, à une époque marquée par des conditions historiques et politiques bien précises. Entre ce moment et aujourd’hui, le monde a passablement changé. El Che, convaincu de la justesse de son idéal, de son projet politico-économique, avait une profonde connaissance de la théorie. Mais il savait aussi qu’avec deux mains seules, on ne pouvait rien faire. Son idéal est vivant dans les Révolutions. Il faut qu’il en soit ainsi, pour mener à bien ce qu’il voulait le plus. C’est à quoi veillent la majorité du peuple cubain et les jeunes.

APIC: De Cuba, parlons-en, précisément. Le pays connaît une situation économique difficile. On est loin des années 80, de l’époque de la coopération avec les pays de l’Est, le camp socialiste tombé depuis…

Camilo Guevara: La situation est réellement difficile. Les matières premières et les produits nécessaires au développement normal du pays, que nous recevions dans le cadre des accords économiques avec les pays socialistes de l’Est en échange de notre production – nickel, cobalt, fer, sucre, tabac etc -, doivent maintenant s’acheter au prix fort. Et encore, par quel chemin! Nos fabriques tournent et produisent à 50% de leur capacité, à cause du manque d’électricité et de matières premières. La production est tombée de moitié pour 14 produits importants Quant aux prix, ils ont chuté d’autant. Le pays publiait avant le même nombre de livre par habitant que les Etats-Unis. Aujourd’hui, par manque de papier, la production a été réduite de 60 à 70%. Le plus touchés restent cependant les enfants, qui souffrent du manque de cahiers, de matériel scolaire.

Une fois tombé le socialisme à l’Est, les effets du blocus, mis en place par les Etats-Unis dès les années 60 déjà, ont pesé lourdement sur le peuple. Et plus encore si l’on tient compte des récentes mesures colonialistes comme la loi Helms-Burton, du reste critiquées et repoussées par de nombreux pays, y particulier le Mexique et le Canada.

APIC: Une mesure qui étrangle le pays et ses 11 millions d’habitants…

Camilo Guevara: Aujourd’hui à Cuba, on ne peut même pas importer ne serait-ce qu’une aspirine des Etats-Unis. Conséquences: nous sommes obligés d’importer d’Europe ou de beaucoup plus loin encore, les produits dont nous avons besoin, mais à des prix 5 à 6 fois plus élevés que ceux du marché. On ne nous fait pas de crédit. Et lorsque c’est le cas, le taux le plus haut est imposé. C’est beaucoup pour un pays du tiers monde dont le développement industriel est lié aux matières premières. Aux Etats-Unis, sur 10 personnes qui tentent de se mettre en relation avec Cuba, 8 connaissent des problèmes d’une manière ou d’une autre. Des Espagnols croupissent actuellement dans les geôles américaines pour avoir soi-disant violé la loi et commercé «avec l’ennemi».

En clair, Cuba a dû faire face à la fois à la perte de 85% de son commerce lors de la chute du camp socialiste…et au renforcement du blocus nord-américain. Les années 93/94 ont du reste été les pires moments depuis la révolution. Les plus difficiles. Surtout si on les compare au niveau de vie du peuple cubain dans les années 80. Nonobstant, le pays demeure un exemple pour le tiers monde compte tenu de la qualité de son univers social, au niveau de la santé et de l’éducation notamment. Depuis 95, le pays retrouve ses marques, sa croissance. En dépit des entraves américaines, notre croissance est supérieure au reste de l’Amérique latine.

APIC: A suivre l’actualité cubaine dans les médias, la situation n’est peut-être pas aussi rose que celle que vous décrivez…

Camilo Guevara: Malgré la crise profonde en 93 et 94, Cuba n’a fermé ni un hôpital ni une école, ni refusé à personne un chèque de sécurité sociale. Dans les domaines de l’éducation – l’école obligatoire pour tous et gratuite depuis le jardin d’enfants à l’Université – et de la santé, notre système peut soutenir la comparaison avec ceux du premier monde. Le pays compte 43 université. Le taux de mortalité infantile est de 7,9 pour 1000. Plus bas que dans n’importe quelle grande ville américaine. (ndlr: ce taux est de 9 pour 1000 aux Etats-Unis, de 7 pour 1000 en France et en Espagne, de 65 pour 1000 en Turquie). Même les statistiques officielles de l’ONU le reconnaissent. Contrairement aux drames que vivent tant d’autres pays, aucun enfant cubain ne meurt parce que les parents ne peuvent acheter un médicament. Les gosses et les aînés sont des priorités à Cuba. Après le drame de Tchernobyl, ce sont près de 13’000 enfants de l’ex-Union Soviétique qui été soignés dans les hôpitaux cubains. Et jusque dans les années 1993/94, alors que nombre de Cubains n’avaient souvent pas de quoi manger. Ce sont là des faits reconnus quotidiennement par n’importe quel fonctionnaire de l’ONU à Cuba. Et nullement une apologie du système.

APIC: Le pape se rendra en janvier à Cuba… Quelle place occupent aujourd’hui les Eglises dans le pays?

Camilo Guevara: La liberté de religion existe. C’est un fait. Celui qui suit les développements dans le pays ces dernières années se rendra compte que l’Eglise agit, bouge et occupe une place importante, après avoir été d’un apport certain durant la crise. Le Conseil œcuménique des Eglises, par exemple, à travers ses relations avec les Eglises nord-américaines, a apporté une aide matérielle notable et un appui spirituel apprécié. Les Eglises présentes à Cuba manifestent d’ailleurs leur refus du blocus. Le Vatican l’a aussi clairement condamné.

APIC On dit que Jean Paul II a beaucoup contribué à la chute des régimes de l’Est. Or Cuba reste un bastion du socialisme…

Camilo Guevara: Il ne faut pas surestimer le rôle réel du pape dans le monde ni sous-estimer celui des Etats-Unis. Nous entretenons des relations avec l’Eglise catholique depuis le triomphe de la Révolution. Jamais les liens n’ont été rompus, même s’il a fallu surmonter des étapes complexes, difficiles. Fidel Castro a été très bien reçu par le pape en novembre 96, il est parfaitement normal de l’accueillir à notre tour. Dans le cadre des relations réciproques, il n’y a rien de plus logique que de mettre sur pied ce genre de visites qui nous permettent de mieux nous connaître et nous comprendre. De développer le dialogue.

APIC: Aux Etats-Unis, et sans doute dans nombre de milieux européens, on attend le départ de Castro, vu comme un obstacle à l’établissement d’une démocratie à l’occidentale…

Camilo Guevara: On connaît, merci. Si Castro s’en va, les Etats-Unis promettent au gouvernement qui lui succéderait quelque 8 milliards de dollars. De qui se moque-t-on? Le pays le plus endetté du monde, le pays qui, en passant contribue financièrement le moins à l’ONU, aurait ainsi 8 milliards de dollars à «donner» à Cuba en échange d’un autre gouvernement? Pourquoi en Amérique latine, après le mal nommé «programme d’aide au développement», mis en place par Kennedy déjà, il n’y a pas eu développement mais accroissement de la dette extérieure des Etats latino-américains? Et je ne parle pas des effets du néo-libéralisme aujourd’hui.

Qui veut-on tromper? Les Cubains? Voyez le niveau culturel du Cuba, le développement de la santé, de l’éducation et du sport. Le gouvernement américain avait promis 260 millions de dollars au Nicaragua en cas de victoire du Violeta Chamorro contre les sandinistes, 260 millions de dollars, pas 1 milliard, ni 8…Allez demander aux Nicaraguayens ce qu’ils ont alors reçu. La majorité des Cubains savent cela. Ils ne sont pas dupes. Peu nous importe ce que peuvent dire les Etats-Unis sur notre gouvernement. Le jour où nous, Cubains, déciderons que la forme de gouvernement ou de la démocratie doit changer, nous le feront. Et personne d’autre.

APIC En même temps que vous déciderez d’améliorer la situation des droits de l’homme?

Camilo Guevara: Le concept des droits de l’homme a sans doute deux poids deux mesures aux yeux de ceux qui condamnent Cuba ou de la communauté internationale. Il ne s’applique en tout cas pas aux Indios et aux Noirs dès lors qu’ils ne sont pas Cubains. Il ne s’applique pas davantage aux pauvres de l’Amérique latine qui représentent le 80% de la population totale. On pourrait dire que la seule liberté qu’ont les pauvres en Amérique latine est celle d’être pauvre. Parler des droits de l’homme devrait aussi signifier condamner les dizaines et dizaines de milliers de «disparitions» en Amérique latine durant ces dernières décennies. Condamner les éliminations par les pouvoirs et les militaires de tous ceux qui voulaient plus de justice sociale. Si on parle de 100’000 «disparus» en Amérique latine, je peux vous garantir qu’il ne s’agit pas de 100’000 banquiers, mais de gens qui se battent d’une manière ou d’une autre contre la misère et pour le droit à se nourrir, le droit au travail et à l’éducation. Les droits de l’homme, c’est aussi parler des gosses des rues en Amérique latine, qui meurent assassinés ou parce que la faim les tue. Par milliers.

APIC: En 1995 un rapport d’Amnesty International estimait à près de 600 le nombre de prisonniers politiques à Cuba. Peut-on dès lors parler de respect des droits de l’homme et de liberté…

Camilo Guevara: C’est un autre thème trop souvent mélangé avec les droits de l’homme. Or, il n’y a pas une seule loi à Cuba qui ne soit pas discutée avec le peuple, à quelque niveau que ce soit. On en parle au travail, à la fabrique, dans les hôpitaux, les écoles, dans les campagnes. Chaque congrès d’étudiants, chaque réunions de syndicalistes sont autant de tribunes pour en discuter. Avec des conditions, c’est vrai: les propositions émises ne peuvent aller contre le processus social engagé. A quoi aurait servi la Révolution de 1959 et les 20’000 morts qu’elle a coûtés si c’est pour retrouver des conditions pires que celles que connaissaient le pays avant? Il y a des règles à respecter. C’est parfaitement normal.

Pourquoi les régimes socialistes de l’Est sont tombés? La faute à la classe dirigeante, coupée des préoccupations de la masse. Rien de tel ne se passera chez nous. On s’est certes trompé en copiant l’ex-Union Soviétique à une certaine époque, mais le tir à largement été rectifié depuis. La Révolution cubaine est autochtone… Il s’agit là d’un atout considérable. Surtout si l’on tient compte du fait que le communisme a été imposé ailleurs dans les pays de l’Est.

APIC: La succession de Fidel Castro…comment l’envisage-t-on à Cuba?

Camilo Guevara: Vous semblez vous en préoccuper plus en Europe qu’à Cuba. Le processus de transition se fera. Et naturellement. Le peuple saura défendre ses intérêts. (apic/pr)

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