Russie: Durcissement du contrôle de la religion en Russie
Moscou, 20 juin 1997 (APIC) La Douma, la Chambre des députés du Parlement russe, a adopté mercredi en deuxième lecture – à une majorité écrasante – une législation religieuse restrictive destinée à protéger les religions traditionnelles de la Russie. Contrôlée par les communistes et dominée par les tendances nationales-conservatrices, la Douma entend limiter de façon sévère les activités des missionnaires étrangers et des groupes religieux minoritaires considérés comme des sectes. Les catholiques, souvent aidés par des prêtres étrangers, se sentent visés.
La nouvelle législation annule les dispositions libérales de la loi de 1990. Le projet de loi devra encore passer le cap de la troisième lecture et du Conseil de la Fédération et signé par le président Eltsine avant d’entrer en vigueur.
Violation de la liberté de conscience contre protection contre les sectes
Pour les opposants au projet, la nouvelle loi serait une violation flagrante de la garantie de la liberté de conscience, inscrite dans la Constitution russe. Pour les partisans, entre autres l’Eglise orthodoxe russe, qui a fait campagne en faveur de la nouvelle loi, elle protégera les Russes des sectes « destructrices » importées de l’étranger et empêchera que la division de la nation ne s’amplifie selon des lignes religieuses.
Alors qu’un dignitaire de l’Eglise orthodoxe russe, l’imam de la Russie et le grand rabbin suivaient les débats depuis la galerie du gouvernement d’un air approbateur, écrit l’agence de presse œcuménique ENI, les députés de la Chambre principale de la Douma ont approuvé par 337 voix contre 5 le projet de loi en deuxième lecture. Les religions considérées comme « nationales » en Russie sont: l’orthodoxie, l’islam, le judaïsme et le bouddhisme.
Le préambule du projet de loi définit l’orthodoxie comme une « part inaliénable de l’héritage historique, spirituel et culturel » de la Russie, et considère que l’islam, le bouddhisme, le judaïsme, et d’autres « religions et croyances locales existant traditionnellement » ont droit au « respect » de l’Etat. Les catholiques, présents en Russie depuis des générations, notamment par l’immigration et les déportations tsaristes puis staliniennes, espèrent être reconnus et pas considérés comme une « religion étrangère ».
La loi devra encore passer le cap de la troisième lecture et du Conseil de la Fédération
La loi « sur la liberté de conscience et les associations religieuses » annule la législation libérale sur la religion adoptée en 1990. Le projet de loi devrait être adopté en troisième lecture très prochainement et transmis au président Boris Eltsine pour signature, à moins que la deuxième Chambre, le Conseil de la Fédération, n’exprime son désaccord, ce qui semble improbable. Toutefois, il se pourrait que de fortes pressions, en particulier de l’étranger, soient exercées sur le président pour qu’il oppose son veto.
La Douma, en dépit des demandes des principales Eglises protestantes – baptiste, pentecôtiste et adventiste du septième jour – de reporter le vote, a approuvé le projet de loi préparé en secret par des législateurs, qui ont écarté un projet précédent approuvé par des représentants des groupes religieux.
« Ce qui est approuvé aujourd’hui est en contradiction totale avec la Constitution », a déclaré au correspondant d’ENI le pentecôtiste Vladimir Ryakhovsky, président du Centre juridique chrétien, organisation de défense des droits de la personne qui fournit assistance juridique aux groupes religieux.
La loi vise les nombreux nouveaux groupes religieux, locaux et étrangers, qui se sont multipliés depuis la fin de l’athéisme officiel. La loi devrait rendre la vie très difficile pour les nouveaux groupes qui ont quitté les structures centrales des religions historiques, tels que les chrétiens orthodoxes qui ne reconnaissent pas le Patriarcat de Moscou de l’Eglise orthodoxe russe.
L’Eglise orthodoxe russe dénonce le prosélytisme sur son territoire canonique
La position anti-libérale de la nouvelle législation a été alimentée par le ressentiment russe devant les activités des missionnaires étrangers et la prolifération de groupes non traditionnels comme la secte Aum Shinrikyo et la Fraternité blanche. L’Eglise orthodoxe russe s’est souvent plainte des activités missionnaires des chrétiens non orthodoxes étrangers, catholiques romains et protestants, et elle accuse d’autres Eglises de pratiquer le « prosélytisme » sur son « territoire canonique ».
La loi distingue entre « les organisations religieuses », qui posséderont des droits légaux, et les « groupes religieux », qui devront attendre 15 ans avant de demander à devenir des « organisations ». Entre-temps, les groupes ne pourront ni posséder des biens immobiliers, ni publier de la documentation, ni célébrer le culte dans des lieux publics.
Les étrangers ne pourront s’engager dans des activités religieuses « professionnelles » – telles que l’action missionnaire – que s’ils sont invités à le faire par une organisation religieuse russe. Des organisations religieuses étrangères ne pourront établir des filiales que si elles sont accréditées par une organisation existant déjà en Russie. Toutes les organisations religieuses existantes devront se faire à nouveau enregistrer d’ici à la fin 1998.
« Il s’agit de l’établissement d’un partenariat social entre l’Etat et les organisations religieuses », a expliqué un des promoteurs et auteurs de la loi, Viktor Zorkaltsev, député communiste à la Douma.
Un remède plus nocif que le mal qu’il prétend combattre
Selon Viktor Zorkaltsev, « la situation actuelle ne satisfait personne, à l’exception d’organisations pseudo-religieuses qui tirent avantage de cette confusion ». Mais la branche russe de l’Association internationale pour la liberté religieuse, qui comprend des représentants des grandes religions, et l’Eglise orthodoxe russe comme observatrice, a publié une déclaration soulignant que la loi deviendra un « remède plus nocif que la maladie ».
Interrogé par ENI, l’archevêque Sergy de Solnechogorsk, un haut responsable de l’Eglise orthodoxe russe, a fait l’éloge d’une loi qu’il trouve « très raisonnable » et indicatrice d’un « grand pas en avant ». Elle aidera, a-t-il ajouté, les religions traditionnelles à « récupérer ce qu’elles ont perdu sous le régime soviétique ». Pour l’archevêque Sergy, la loi vise à stabiliser la situation interne de la Russe et empêchera que la division ne s’amplifie pour des raisons religieuses.
Une loi contraire à la Constitution
« Le pluralisme religieux et confessionnel qui existe aux Etats-Unis – historiquement justifié là-bas – ne devrait pas être automatiquement transplanté sur le sol russe, qui n’a jamais connu semblable expérience », a-t-il précisé. Quant au mufti Ravil Gainutdin, responsable des musulmans de la Russie centrale, il est nécessaire de « protéger par-dessus tout les intérêts des croyants qui adhèrent aux religions traditionnelles de la Russie ».
Par contre, pour Valeri Borschev, vice-président libéral de la Commission de la Douma sur les organisations publiques et religieuses, la nouvelle loi est contraire à la Constitution. Ce « n’est pas un pas, mais plusieurs pas en arrière », a-t-il déclaré à ENI. (apic/eni/kap/be)
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