Quelles stratégies immobilières pour les Églises suisses?

Face au recul de leurs membres et des revenus des impôts ecclésiastiques, les Eglises de Suisse sont appelées à s’interroger sur l’utilisation et la gestion de leur important parc immobilier. Entre la volonté de tendre service à la société et la nécessité de rendements accrus, trouver l’équilibre adéquat n’est pas facile.

La 5e journée suisse du patrimoine religieux a réuni pas moins de 220 personnes, le 1er septembre 2023, à l’Université de Berne. Représentants des Eglises cantonales, des congrégations, des diocèses et des paroisses, architectes, défenseurs du patrimoine et responsables des finances ont débattu d’une question toujours plus prégnante: «Que faire des nombreux bâtiments dont les Églises n’ont plus besoin pour leur fonctionnement propre: églises, centres paroissiaux, couvents, cures écoles, maisons d’accueil…»

Prendre des décisions inventives et courageuses

«Nous vivons dans des Églises riches, dans un pays riche», a relevé Daniel Kosch. Pour l’ancien secrétaire général de la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ), les Églises ne doivent pas a priori se considérer comme perdantes ou victimes, mais être au contraire des minorités créatives pour dégager de nouveaux potentiels.

En Suisse, les Églises s’administrent au niveau cantonal, ce qui entraîne des situations légales et financières parfois très différentes. Il n’est donc pas possible de définir des règles générales en matière de biens immobiliers. Mais partout la pression se fait plus forte, d›où la nécessité de développer de nouvelles stratégies immobilières.

Lorsqu’une paroisse ou une communauté révise son ‘programme spatial’, elle doit à la fois faire preuve de courage et d’équilibre. Il s’agit de déterminer les investissements pour les transformations utiles et nécessaires.

5e journée suisse du patrimoine religieux, à l’Université de Berne | Maurice Page

Pour orienter la réflexion, Daniel Kosch se réfère au théologien tchèque Thomas Halik. Pour lui, une église doit être le lieu d’un peuple en marche, une école de vie et de sagesse, un ‘hôpital de campagne’ selon le terme du pape François et un centre spirituel d’adoration et de prière. Lors d’un changement d’affectation, il faudra donc avoir une attention particulière aux risques éthiques et sociaux. Mais vouloir maintenir aussi longtemps que possible un usage n’est pas la bonne option.

Un diocèse pauvre

Administrateur d’un diocèse pauvre, celui de Lausanne, Genève et Fribourg (LGF) Jean Baptiste Henry de Diesbach, a rappelé que la situation en Suisse romande est sensiblement différente, où seul le canton de Fribourg connaît l’impôt ecclésiastique (avec le Jura dans le diocèse de Bâle, ndlr).

Si l’on part du principe que le service à la société fait partie intégrante de la mission de l’Église, son patrimoine doit aussi être utilisé dans ce but. Ce qui ne va pas sans contraintes. Une des plus importantes et que, dans l’Église catholique, les biens ecclésiastiques sont soumis au droit civil suisse, mais aussi au droit canon, d’où une complexité accrue pour toute transaction.

Usagers et propriétaires

Jean Baptiste Henry de Diesbach opère une autre distinction entre l’usager et le propriétaire. En cas de changement d’affectation, il faut donc tenir des intérêts de l’un comme de l’autre. Le diocèse de LGF s’est fixé des priorités. Du point de vue de l’utilisation, on privilégiera dans l’ordre: le maintien de l›usage actuel, un usage analogue, un autre usage d’Église, un usage d’utilité publique (culturel, éducatif, humanitaire) et enfin un autre usage compatible avec l’objet. Du point de vue de la propriété, le maintien du propriétaire actuel aura la priorité. Ensuite on favorisera une propriété ecclésiale puis une collectivité publique, avant d’envisager le transfert à un privé.

Paroisse St-Marc d’Onex-Grand Lancy

Projet de la tour de 14 étages au rez-de-chaussée de la quelle sera situé le nouveau lieu de culte | DR

L’exemple de la paroisse St-Marc d’Onex Grand Lancy (GE), que cite J.B Henry de Diesbach, est particulièrement emblématique. La paroisse possédait une église en béton des années 1960, sans grande valeur artistique et nécessitant des travaux de rénovation importants qu’elle ne pouvait pas payer. La solution a été de démolir l’église et de construire sur la parcelle une tour d’habitation en réservant un étage pour un lieu de culte. L’investissement de quelque 50 millions de francs peut sembler énorme, mais l’affaire devrait rapidement être rentable.

Pour des solutions pragmatiques

Un pragmatisme également défendu par l’Église réformée de la ville Zurich. Tout en rejetant fermement la tentation de la spéculation immobilière, Matthias Haag, directeur des biens immobiliers, a défendu une utilisation plus efficiente des biens ecclésiastiques. Si les bâtiments à usage direct des paroisses ne doivent pas couvrir leurs coûts, les immeubles affectés à d’autres buts doivent permettre de contribuer au financement global de l’Eglise.

Une rentabilité économique qui ne doit pas se faire au détriment d’une gestion durable impliquant le respect de l’environnement, les énergies renouvelables et la responsabilité sociale.

Un public nombreux et attentif pour la 5e journée suisse du patrimoine religieux, à l’Université de Berne | Maurice Page

A côté de son usage cultuel, une église peut en avoir d’autres comme salle de conférence, de concert, d’exposition ou espace de rencontre, par exemple. Ainsi un centre paroissial, tout en gardant son activité première, a été transformé pour accueillir des logements, des locaux pour des activités scolaires et un espace de rencontre.

Un équilibre à trouver

La présence massive à l’aula de l’Université de Berne a démontré une préoccupation largement partagée dans les Églises suisses quant à l’avenir de leur patrimoine. Même s’il ne semble guère possible d’édicter des règlements en la matière, un large consensus s’est établi sur la volonté de trouver un équilibre entre un but idéal et la réalité économique. (cath.ch/mp)

Maurice Page

Portail catholique suisse

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