Liban: Première visite d`un pape au Liban les 10 et 11 mai

APIC – Dossier

Les trois défis d`une visite trois fois annulée

Rome, 8 mai 1997 (APIC) Trois fois annulée en 1982, 1989 et 1994, la visite de Jean-Paul II au Liban se déroulera ces 10 et 11 mai. L`objet de la visite est la conclusion du Synode spécial sur le Liban qui s`est tenu à Rome en novembre-décembre 1995. Mis à part une escale technique à Beyrouth de Paul VI en 1964, lors de son voyage à Bombay, c`est la première fois qu`un pape se rend dans ce pays, naguère à majorité chrétienne, mais aujourd`hui de plus en plus dominé par sa population musulmane. Cette 77e visite pastorale de Jean-Paul II hors d`Italie est aussi la première dans un pays du Moyen-Orient.

Le contexte politico-religieux du Liban, ruiné par 15 années de guerre (1975-1990), impose au pape trois défis. Le premier est d`ordre politique: éviter, par son déplacement, de cautionner le régime mis en place lors des accords de Taef (Arabie Saoudite, octobre 1989), qui ont consacré l`occupation syrienne (35.000 soldats syriens toujours stationnés au Liban). Le deuxième est d`ordre religieux: convaincre les secteurs extrêmes, musulmans et chrétiens, de la nécessité d`un dialogue permanent, à l`image du Liban d`hier, dont le pape disait en 1989 qu`il était plus qu`un pays: un message de liberté et de pluralisme pour l`Orient et pour l`Occident. Troisième défi: persuader la jeune génération chrétienne, le plus souvent hautement qualifiée, de ne pas quitter le Liban, mais d`y rester pour y prendre des responsabilités, en particulier dans le secteur politique.

Les réticences de l`opposition chrétienne

Etre reçu par un tel régime de facto, c`est en quelque sorte lui donner un certificat de légitimité, protestait en avril dernier, Dori Chamoun, le leader du Parti National Libéral (PNL), de tendance chrétienne, dans une interview accordée au quotidien « L`Orient – Le Jour », en regrettant que le programme de la visite « ne prévoie pas une rencontre avec les représentants de l`opposition chrétienne ».

« Je ne partage pas l`avis de ceux qui disent que la venue du pape risque de consacrer le fait accompli », répondait dans le même quotidien l`évêque Maronite de Jbeil. Les chrétiens cherchent à attirer l`attention du pape sur la situation anormale qui paralyse la vie publique au Liban en raison de l`occupation israélienne et la présence des forces armées étrangères.

Une visite « strictement pastorale »

A Rome, on est très conscient – et bien informé – de la situation de tutelle politique du Liban sous l`égide de la Syrie et de l`occupation israélienne au Sud-Liban. Le document final du Synode sur le Liban n`a-t-il pas demandé « le départ des forces syriennes » et la fin de « l`occupation israélienne, en application des décisions des Nations Unies » ? Au Vatican, on relève que les critiques chrétiennes à la visite viennent surtout des libanais de la diaspora. On cite un récent sondage publié dans le quotidien libanais « An- Nahar »: 87 % des libanais approuvent la visite et seulement 4,83 % y sont franchement opposés. Toute la question est de savoir si le pape va renouveler la demande du Synode du Liban, publiquement formulée en 1995, , à savoir le départ des forces syriennes et la fin de l’occupation israélienne au Sud Liban.

On insiste surtout chez les organisateurs sur le caractère « strictement pastoral » du déplacement, sur la « phase de conclusion du Synode sur le Liban », ce qui « n`a rien à voir avec les partis politiques ». Au contraire, observe-t-on, le pape vient rappeler aux Libanais la culture politique démocratique propre de leur pays, dont la Constitution n`est pas religieuse, une exception dans la région.

Le patriarche des Maronites, Mgr Nasrallah Boutros Sfeir, insiste dans une interview à l`hebdomadaire « Famille Chrétienne »: « Même si beaucoup veulent la politiser, cette visite est avant tout pastorale. Cela dit, elle aura sans doute des répercussions sur la vie politique. Le Saint-Père a l`art de dire les choses à sa façon ».

Les chrétiens désormais minoritaires

Deuxième défi – et il est de taille -: le dialogue interreligieux, avec l`inversion de la tendance démographique qui a vu, selon les chiffres, le Liban passer d`une majorité chrétienne à un équilibre à 50/50, voire à une majorité musulmane, pour une population totale de 3 millions d`habitants. La guerre a fait 71.238 morts ( 2,7 % de la population), 97.144 blessés, 860.000 déplacés (dont les deux tiers chrétiens), tandis que 900.000 ont choisi la voie de l`exil. Les chiffres concordent pour estimer à 800.000 le nombre des ouvriers syriens qui travaillent aujourd`hui au Liban et imposés par Damas dans les entreprises libanaises.

A cette éévolution démographique, accentuée par une forte diaspora des chrétiens et par une politique de naturalisation libanaise des ressortissants palestiniens et syriens musulmans, s`ajoutent les agissements de groupes religieux intégristes musulmans et – sans rapport sur le plan de la violence, mais idéologiquement actifs – ceux des nostalgiques du Liban chrétien d`avant la guerre.

Au risque de décevoir ces derniers, voire une partie de l`Eglise maronite, le pape ne va sûrement pas prêcher le renforcement de l`identité chrétienne « contre » la présence musulmane. Revenant toujours à l`exemple de tolérance que fut le Liban, le pape va demander aux chrétiens comme aux musulmans de retrouver cette inspiration, tellement précieuse à ses yeux, pour l`Occident et l`Orient d`aujourd`hui. S`il plaide pour le renforcement de l`identité chrétienne, ce sera par « la conversion toujours plus profonde des coeurs et des mentalités », comme il l`écrit dans son message aux Libanais du 2 mai dernier, et par la volonté de « vaincreles divisions ».

Satisfaction musulmane

La visite semble plutôt bien accueillie par les musulmans. Le président du Conseil des Ministres, Raffic Hariri, musulman sunnite, a déclaré à l`AFP: « la visite est en soi plus importante que toute déclaration qui pourrait être faite sur son contenu ». Saud Al Maula, professeur de sociologie à l`Université Libanaise, musulman chiite, explique de son côté à l`agence missionnaire « Fides » (Rome): « Nous sommes tous conscients de l`importance de cet événement. Nous savons que le pape tient à notre unité nationale et au maintien de la convivialité islamo-chrétienne dans le pays. Sur un plan international, nous savons, nous les musulmans, que le Saint-Siège soutient le Liban devant les instances internationales ».

Un message pour les jeunes chrétiens

Le dernier défi – l`axe stratégique du pape sur un plan pastoral, dit-on au Vatican -, est l`appel aux jeunes chrétiens. Généralement mieux formés que les jeunes musulmans, en raison de l`infrastructure universitaire disponible et de la haute culture de leur milieu, ils sont fortement tentés par le départ définitif du pays, attirés qu`ils sont en particulier par les réussites brillantes de nombre de Libanais à l`étranger.

« L`émigration des jeunes chrétiens est le vrai drame actuel du Liban », confie un prélat libanais en poste à Rome et qui a participé activement à la préparation de la visite. Ils sont découragés surtout, précise-t-il, par la situation politique et par les conditions économiques dans ce pays qu`on appelait il n`y a pas si longtemps encore « la Suisse du Moyen-Orient ». Et de citer quelques chiffres qui parlent d`eux-mêmes: le dollar valait 2,75 lires libanaises avant la guerre, il en vaut aujourd`hui 1.540. Le salaire minimum est actuellement de 220 dollars pour un coût de la vie supérieur, sinon égal, à ce qu`il est en Europe. La dette publique est passée de 4,5 milliards de lires libanaises en 1980 à 19.952 milliards en 1996…

Dernier point: la sécurité du voyage. Alors que d`aucuns craignent un attentat, le Cheick Khodr-nour Eddine, membre du bureau politique du Hezbollah, le « Parti de Dieu », lié à l`Iran, les rassure: « Si quelqu`un pense vraiment que les terroristes islamistes veulent attenter à la vie du pape, sachez que nous sommes disposés à être ses gardes du corps et à garantir sa sécurité pendant son séjour au Liban ». (apic/cip/imed/pr)

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