Antonio Crameri: «Même en Equateur, tout est grâce»

«Si j’étais né en Equateur, je serais aujourd’hui un second Pablo Escobar!» rigole Antonio Crameri. Le prêtre suisse n’est pas devenu baron de la drogue mais évêque d’Esmeraldas, sur la côte du Pacifique. Avec des défis énormes qu’il surmonte avec la grâce de Dieu.

De passage en Suisse à l’invitation de Missio pour le mois missionnaire 2023, Mgr Crameri a témoigné de la réalité de ce pays latino-américain souvent à l’écart des radars médiatiques.

Antonio Crameri est depuis 2021 à la tête du vicariat d’Esmeraldas dans la province et la ville du même nom. Cette région côtière isolée compte quelque 650’000 habitants dont 68% de catholiques. Averc 45% d’Afros-descendants, trois ethnies indigènes, des métis et des colons, Esmeraldas a une populations mélangée.

Violence au quotidien

Marquée par une violence croissante, négligée par un pouvoir corrompu, sans perspectives d’avenir, la région vit une situation difficile ce qui n’ébranle cependant pas la foi ni l’optimisme de l’évêque suisse.

«Depuis trois ans, la région est gangrenée par l’arrivée de la mafia mexicaine. Nous savons que ce sont des Mexicains car ils signent leur crimes de manière odieuse. Ils décapitent leur victimes, jettent la tête sur la place publique et pendent le corps à un arbre ou a un pont. Le tout est filmé et posté sur les réseau sociaux. «

Interrogé sur la réponse possible à cette terreur, Antonio Crameri veut voir les étincelles de bonté, y compris dans le yeux des délinquants. «En 2014, des voleurs ont attaqué notre mission. L’un d’eux qui me tenait un pistolet sur la nuque, m’a posé cette question inattendue: ›Combien de temps pries-tu chaque jour? – Environ trois heures – Eh bien continue de prier, non pas pour nous, mais pour nos enfants afin qu’il ne grandissent pas dans cette attitude de violence et de vol.» «Naître, grandir et vivre à Esmeraldas est bien différent de vivre en Occident,» commente l’évêque.  

Corruption et détournement

Second problème, une corruption généralisée. Les autorités locales sont souvent corrompues et de mèche avec les groupes mafieux. Les aides de l’Etat central, déjà plutôt réduites, n’arrivent que rarement à leurs destinataires.

Esmeraldas se situe sur la côte du Pacifique | DR

Mgr Crameri raconte l’histoire du nouvel hôpital d’Esmeraldas. «Sensé être à la pointe du progrès, il a été inauguré en grande pompe sous le slogan ›santé gratuite pour tous!’. Mais en fait tout ses équipements avaient été amenés pour l’inauguration d’autres hôpitaux où il sont retournés dès le lendemain. Avec bien sûr l’interdiction formelle au personnel d’en parler. Au malade qui se rend à l’hôpital, le médecin répond: ›désolé je n’ai ni équipement, ni médicaments, mais passez dans mon cabinet privé et allez acheter vos médicaments à la pharmacie.»

Une jeunesse sans avenir 

Le manque de débouchés pour la jeunesse préoccupe aussi l’évêque. «La région se prête très bien à la culture du cacao. Nous essayons de développer des structures coopératives pour offrir des emplois aux jeunes. Mais la promesse d’un argent facile et rapide par la vente des terres à des grands propriétaires limite nos efforts». Un autre projet est la plantation d’un million d’arbres avec l’université d’Esmeraldas.

«Notre Eglise est belle mais pleine de contradictions»   

Dans ce contexte «notre Eglise est belle mais pleine de contradictions», admet Mgr Crameri . Elle est d’abord jeune dans les deux sens du terme: par sa fondation, il y quelque 80 ans, et par la jeunesse de ses membres. Le vicariat compte une quarantaine de prêtres actifs dans 28 paroisses.  Outre les pêtres, les religieuses, les catéchistes et les responsables de communauté, l’Eglise peut compter sur des animatrices locales chargées de conduire la prière et de coordonner l’action sociale. Chaque paroisse a sa Caritas, se réjouit l’évêque. Enfin, les 36 écoles catholiques regroupent 30’000 élèves pour un millier d’enseignants.

Déjà comme curé, Antonio Crameri avait rencontré de nombreux enfants handicapés. Considérés comme un signe de malédiction, ils étaient tenus à l’écart et parfois maltraités. Grâce à la générosité d’amis de Suisse, Il a mis en place des structures pour les accueillir un demi-jour par semaine pour de la physiothérapie, des jeux et un gôuter. «Ils venaient avec leur maman ou leurs frères et soeurs à qui nous faisons comprendre qu’ils n’étaient une malédiction mais des ›anges’.

Le vicariat d’Esmeraldas compte 68% de catholiques | Martin Bernet Missio

Comme évêque, Mgr Crameri s’est donné quatre priorités: l’éducation comme moyen d’évangélisation et de lutte contre la violence, la santé, le soutien aux personnes âgées et la formation des agents pastoraux  y compris des prêtres. Avec une vingtaine de séminaristes  il peut compter sur une certaine relève.

«Tout est grâce»

Interrogé sur le message qu’il souhaite faire passer, lors de son séjour en Suisse, Antonio Crameri répond simplement: «Deo Gratias, tout est grâce». «Même face à des choses qui apparaissent négatives, il faut s’ouvrir à ce qui est beau et bon». Deo Gratias aussi pour la générosité des ses compatriotes suisses qui lui permet de développer des projets.

Deo Gratias aussi pour les volontaires comme Flavia, une jeune femme de 19 ans de Poschiavo (GR) qui vient de passer trois mois à Esmeraldas. «Elle y a découvert que la solidarité est un mouvement qui va dans les deux sens», commente Mgr Crameri.  (cath.ch/mp)


Un parcours semé de rencontres

«Mon parcours est semé de rencontres et d’événements qui m’ont façonné. J’interprète les coïncidences comme des signes de la Providence.» Antonio, originaire de Poschiavo (GR) nait à Locarno en 1969 dans une famille catholique pratiquante et unie. Deux de ses oncles sont missionnaires en Afrique. Très jeune il a envie de les imiter.

Alors qu’il est âgé de 14 ans, sa mère et sa tante rendent visite à leurs frères  au Kenya. Pendant leur séjour, elles rencontrent le supérieur général des missionnaires de Cottolengo en visite canonique dans le pays. Sa mère lui parle de la vocation missionnaire de son fils. «Il peut rentrer dès cet automne au petit séminaire de Cottolengo à Turin.»

Une ville dans la ville: le Cottolengo marque la ville de Turin par sa taille «”‚© Bernard Litzler

Antonio apprend la nouvelle à leur retour. «J’étais bouleversé et surpris, mais prêt à me lancer dans l’aventure. J’ai une grande gratitude pour mes parents qui m’ont laissé la liberté de ma vocation.»

«Dès l’âge de 16 ans, Cottolengo nous proposait des périodes de volontariat auprès des personnes handicapées et des pauvres. J’ai rencontré Vito, né sans bras ni jambes, mais qui rayonnait de joie Il m’a fait comprendre que je ne pouvais pas être triste.»

Après ses études, Antonio rejoint définitivement la communauté. Il est ordonné prêtre en 1996. Suivent cinq ans en Italie, dont deux à Rome pour obtenir une licence en théologie dans la pastorale de la santé. Il est appelé ensuite comme formateur au sein de sa communauté et comme éducateur dans un foyer pour toxicomanes.

L’appel de l’Equateur

En 2001, arrive l’appel pour l’Equateur: «Ce n’était pas l’Afrique mais…» Le plan était de partir avec un confrère et un prêtre fidei donum pour rejoindre une communauté Cottolengo en Equateur. Le confrère qui avait déjà vécu durant onze ans dans ce pays devait les y introduire. Mais il n’a pas pu repartir pour raisons de santé. «Donc nous n’étions plus que deux qui ne connaissions ni le pays, ni la langue. Le départ a tout de même lieu. Mais après quelque temps, le prêtre qui m’accompagnait a décidé de rentrer. J’étais seul, mais je suis tous de suite tombé amoureux du pays.»

Antonio travaille comme curé pendant douze ans à Esmeraldas. Ensuite il est occupé au vicariat pour diverses tâches de coordination et d’animation. En 2016, il retourne comme curé dans l’archidiocèse voisin de Portoviejo. «C’était une grande paroisse rurale , je me déplaçais en voiture, à cheval, en pirogue et à pieds pour visiter 264 communautés. «

Mgr Crameri donne sa bénédiction | Martin Bernet Missio

Evêque auxiliaire de Guyaquil

Nouveau signe de la Providence: «En décembre 2019, j’étais en pèlerinage dans un sanctuaire marial. Je reçois un téléphone, c’est le nonce apostolique qui veut me voir. «Quelques jours plus tard, il est à Quito face au nonce: «Le pape te nomme évêque auxiliaire de Guyaquil. – Impossible, le pape ne me connaît pas et je ne le connais pas ! – Si le pape te connaît ! – Demandez à quelqu’un qui souhaite devenir évêque, moi je ne veux pas. – Justement nous voulons quelqu’un qui ne veut pas. – Je ne sais plus le latin – Tu plaisantes? Je suis religieux – Et alors tu obéis à ton supérieur ou tu obéis au pape? Là j’étais coincé, j’ai dû accepter.»

Evêque d’Esmeraldas

Rebelote le 5 juillet 2021.  Appel du nonce: «Que fais-tu? – Je travaille sur un projet de pastorale pour les afros-descendants – C’est parfait, le pape te nomme évêque du vicariat d’Esmeraldas, la province de l’Equateur qui compte le plus d’Afros.» (cath.ch/mp)

Antonio Crameri est membre de Société des prêtres de Saint Joseph Benoît Cottolengo. Cette congrégation, fondée en 1832 à Turin, s’occupe notamment de l’accueil des pauvres ,des personnes handicapées et des marginaux.

Maurice Page

Portail catholique suisse

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