APIC – Interview
«Depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis ont l’ambitionde jouer un rôle prépondérant en Afrique»
Jean-Claude Noyé, pour l’APIC
Paris, 22 mai 1997 (APIC) Le Père Guy Theunis, Père Blanc de nationalité belge, a vécu près de 25 ans au Rwanda qu’il a quitté en 1994. Rédacteur en chef de la revue «Dialogue», destinée principalement aux intellectuels du Rwanda et d’Afrique centrale, il donne à chaud son point de vue sur les récents événements politiques et militaires survenus dans l’ancien Zaïre. Il démontre, entre autres, l’influence grandissante des Etats-Unis en Afrique centrale.
APIC: La situation dans l’ancien Zaïre peut-elle avoir des répercussions sur l’Afrique centrale ?
Guy Theunis: C’est évident. Les rebelles de l’Alliance, après avoir pris Kinshasa, n’en resteront peut-être pas là, car ils ont le projet de faire une nouvelle Afrique. Continueront-ils au Congo Brazzaville qui n’est qu’à une portée de fusil de l’autre côté du fleuve Congo ? Laurent Désiré Kabila, qui se voit en Napoléon de l’Afrique centrale, ne s’entend pas avec les dirigeants de ce pays. Il faut savoir aussi que le seul Rwanda comptait 100’000 militaires bien formés. Tout puissants, ils ont eu intérêt à mener des actions de guérilla dans la région pour justifier leur statut: ils étaient bien trop nombreux pour ce pays minuscule. Par ailleurs, le risque de révoltes à l’intérieur du Zaïre et celui de sa fragmentation ne sont-ils pas réels ? L’archevêque de Kinshasa a dit être au courant d’un plan américain de division de l’ex-Zaïre en 5 pays. Même si les habitants ne veulent majoritairement pas d’une partition de leur pays, pourront-ils empêcher toute sécession ?. Ce qui se passe actuellement dans l’ex-Zaïre risque d’avoir des répercussions au Congo Brazzaville, au Gabon, voire au Cameroun.
APIC: Qu’y a -t-il derrière cette Alliance?
G.T: Elle est formée de quatre groupes zaïrois qui ne s’entendent pas toujours entre eux. Kabila est un homme politique, pas un militaire. Derrière lui, il y a des chefs de guerre bien formés, souvent aux Etats-Unis. De vrais stratèges qui sont les vrais détenteurs du pouvoir. Ils ont besoin de politiciens à placer sur le devant de la scène. Quand ils le décideront, n’installeront-ils pas un autre homme au pouvoir à Kinshasa comme ils l’ont fait au Rwanda ?
APIC: L’idéologie marxiste anime-t-elle toujours les dirigeants de l’Alliance ?
G.T: Elle reste prépondérante, mais reste verbale, théorique. Laurent Désiré Kabila et les hommes forts de l’Alliance pratiquent de fait un pragmatisme économique et un libéralisme très ouvert qui leur permet de bien s’entendre – jusqu’à nouvel ordre – avec les compagnies anglo-américaines. Ils sont avant tout africanistes, anti-occidentaux. Ils mettent nettement en cause la politique de la France, dont il faut bien dire qu’elle a été très interventionniste et lamentable. Les jeunes soldats se sont engagés «pour libéérer» leur pays.
APIC: Que sait-on des exactions commises ?
G.T.: Des cadres locaux et des résistants au nouveau régime ont commencé à être liquidés avant même l’arrivée des troupes à Kinshasa. Mais on ne retrouve pas toujours leurs cadavres qui disparaissent, brûlés ou enterrés, loin de l’endroit où ils ont été tués. Une commission d’enquête internationale sur les exactions des troupes de Kabila est indispensable.
APIC: Que pensez-vous de l’attitude de Mgr Ngabu, évêque de Goma et président de la Conférence épiscopale du Zaïre ?
G.T.: Je m’étonne qu’il nie l’existence des charniers de réfugiés hutus, alors qu’il a été informé par des témoins crédibles. Je me demande s’il n’a pas ainsi fait allégeance au nouveau régime victorieux. Soumettre l’Eglise à l’Etat, faire le jeu du pouvoir établi, soutenir son idéologie, n’est-ce pourtant pas le tort qu’ont eu autrefois plusieurs évêques rwandais ?
APIC: Comment voyez-vous l’avenir de Mgr Monsengwo ?
G.T.: Il a fait des déclarations intelligentes à Bruxelles.Il a eu raison de démissionner. Il a hélas objectivement fait le jeu de Mobutu en ne retournant pas à Kisangani. Mais Mgr Monsengwo n’a pas d’ambition politique personnelle. C’est un homme qui a la hauteur pour gérer une situation difficile. A condition qu’on le sollicite à l’unanimité.
APIC: Quel rôle jouent actuellement les Etats-Unis ?
G.T.: On sait que depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis ont l’ambition de jouer en Afrique un rôle prépondérant. Au Rwanda, leur appui va clairement au gouvernement actuel. En 1994, à Kigali, ils ont remis toute l’infrastructure en ordre en un temps record. Ils ne sont plus partis depuis. L’Ouganda, qui a eu un rôle clé dans la crise de al région des Grands Lacs, est le premier pays que Fonds monétaire international (FMI) subventionne actuellement et largement !
APIC: D’où viennent les sources d’armement ?
G.T.: La question de l’achat des armes et de son financement n’est pas simple. Des réseaux complexes de vendeurs d’armes sont à l’œuvre. De même, on ne sait pas exactement combien de militaires américains stationnent en Afrique centrale et ce qu’ils y font, même si officiellement il n’y en a pas. C’est la même chose pour les militaires français impliqués dans la guerre du Rwanda avant 1994. Quant aux armes, des Français en ont vendu aux deux parties adverses du Rwanda, y compris pendant les conflits. On peut s’interroger sur le fait que la politique africaine soit dans l’Hexagone un domaine réservé au président de la République. Voilà un sujet qui méritait d’être débattu durant l’actuelle campagne électorale pour les élections législatives.
APIC: La responsabilité des Occidentaux a-t-elle été déterminante ?
G.T.: Absolument. Outre les responsabilités historiques liées à la colonisation et aux jeux d’influence, on sait que si l’Europe, les Etats-Unis et le Canada s’étaient entendus, les massacres au Rwanda n’auraient jamais eu lieu. Les hommes politiques africains sont d’ailleurs assez malins pour jouer sur les dissensions internes aux Européens ou sur celles qui opposent par exemple la France et les Etats-Unis. (apic/jcn/ba)
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