Actualité: Alors que la situation autour des Grands Lacs ne cesse de se dégrader, et que toute la région est déstabilisée par des flots de réfugiés, le drame que traverse le Burundi depuis des années est désormais passé au second plan. Pourtant, malgré un

APIC – INTERVIEW

Mgr Ntamwana, nouvel archevêque de Gitega, lance un appel à la conversion des élites

Le Burundi, comme le poisson, pourrit par la tête

Par Jacques Berset, de l’Agence APIC

Gitega/Fribourg, 23 mai 1997 (APIC) La folie meurtrière qui ravage le Burundi est presque exclusivement entretenue par des «élites» qui disposent de moyens de communication pour semer la haine et de richesses pour acheter des armes, corrompre et payer les tueurs, lance l’archevêque burundais Simon Ntamwana. «Le Burundi se meurt parce qu’il est comme le poisson, il pourrit par la tête; nous devons donner un nouvel esprit à nos élites», a-t-il confié vendredi à l’APIC.

Ancien évêque catholique de la capitale Bujumbura, Mgr Ntamwana est depuis février dernier archevêque de Gitega, où il a succédé à Mgr Joachim Ruhuna, assassiné par des milices hutues le 9 septembre dernier en compagnie de deux religieuses. Lui-même en permanence sous la menace des extrémistes des deux bords – qu’ils soient hutus ou tutsis -, Mgr Ntamwana ne se déplace plus qu’accompagné d’une escorte militaire, depuis une tentative d’assassinat le 17 février 1995. Les fanatiques, en effet, ne supportent pas les «apôtres de la paix» qui prônent la réconciliation.

APIC: Le Burundi semble plus divisé que jamais, en proie aux massacres et aux haines interethniques

Mgr Ntamwana: Effectivement, le pays reste très mortifié, très troublé. Ces derniers jours, la violence a surtout frappé au sud du pays, et au nord-ouest, dans les provinces de Bururi, Makamba et Cibitoke. Il y a eu des centaines de morts. L’Eglise a été particulièrement frappée, car le 30 avril, des milices armées hutues ont attaqué durant la nuit le petit séminaire de Buta, dans le diocèse de Bururi. Les agresseurs ont fait une cinquantaine de morts parmi les quelque 200 jeunes séminaristes appartenant aux diocèses de Bururi, de Gitega, de Ruyigi et de Bujumbura. Un tel drame est indicible.

Les miliciens, entrés dans les dortoirs vers une heure du matin, ont sommé les jeunes de se séparer selon les ethnies. Tous ensemble, hutus et tutsis ont refusé de se diviser; ils ont alors été mitraillés. Les auteurs ne sont pas les soldats gouvernementaux, mais à coup sûr des miliciens hutus des FDD. Ces séminaristes sont morts ensemble, toutes ethnies confondues. C’est un témoignage de vraie fidélité à l’Evangile et à l’idéal humain.

APIC: Les auteurs du récent massacre de Buta voulaient-ils punir cette tentative de vivre ensemble, ce témoignage de cohabitation.

Mgr Ntamwana: On ne peut en aucun cas trouver de justifications rationnelles à une telle attaque, mais c’est possible qu’ils voulaient faire un exemple. Que la rébellion hutue attaque un séminaire comme elle l’avait déjà fait le 10 mars 1996 en s’en prenant au grand séminaire interdiocésain de Burasira, dans le diocèse de Ngozi, n’a jamais vraiment reçu d’explication. Là aussi, hutus et tutsis vivaient en bonne intelligence. Il se peut que les extrémistes veulent détruire cette vie en commun.

Je n’avais pas encore rencontré, de la part du CNDD (Conseil National pour la Défense de la Démocratie, dont sont issues les milices hutues FDD, ndr), une telle volonté de séparer les groupes ethniques au Burundi. Bien sûr, je savais qu’elle existait du côté de l’ex-président Bagaza autour duquel se regroupent des anciens militaires et une partie de la société civile. Ses adeptes représentent le groupe tutsi le plus radical avec les milices des «Sans Echec». Quant au gouvernement actuel du Major Pierre Buyoya, il se dit toujours décidé à amener la sécurité et la paix dans le pays et il déjà réussi à améliorer un peu la sécurité.

Un dialogue sous l’égide de la Communauté de San Egidio

Pierre Buyoya se déclare également prêt à engager le dialogue avec tous les Burundais, sans exclure les bandes armées et ceux qui ont pris la voie des armes et de la violence. Il vient en effet de publier sa position dans les négociations de mars dernier avec le CNDD à Rome sous l’égide de la Communauté de San Egidio. Il a reconnu avoir débuté des négociations avec la rébellion pour arriver au cessez-le-feu, ce qui a déjà permis d’alléger l’embargo qui frappe le Burundi depuis la prise de pouvoir par le Major Buyoya en juillet dernier.

Le dialogue, pour l’Eglise, est le moyen privilégié pour résoudre le conflit qui a déjà détruit une bonne partie de l’économie et des infrastructures du pays, provoqué l’exode de 300 à 350’000 réfugiés vers la Tanzanie et déplacé davantage de personnes encore à l’intérieur du pays. Quant aux réfugiés qui sont au Zaïre, nous ne savons même pas s’ils vivent encore ou s’ils ont été massacrés… Nous avons pratiquement un sixième du pays qui ne vit plus chez soi; les gens ont pris la fuite par peur ou ont été victimes d’une véritable politique d’épuration ethnique et de regroupement dans les collines.

Même si la situation donne l’impression de se dégrader continuellement, des populations continuent de vouloir vivre ensemble; d’autres se remettent au travail, reconstruisent ensemble. On assiste même à de très légers retours. C’est un grand espoir de voir qu’un quartier comme Kinama, à Bujumbura, est à nouveau aussi mixte qu’auparavant. A Kamenge, le quartier hutu vidé de sa population, le mouvement de retour commence à peine. 2’000 personnes environ sont tout de même revenues, bien que la sécurité fasse encore défaut.

APIC: Y a-t-il vraiment la volonté de partager le pouvoir au Burundi entre la minorité tutsie (15% de la population) et la majorité hutue? Peut-on parler d’un manque de maturité politique dans l’élite du pays?

Mgr Ntamwana: Je crois fermement que le dialogue est l’unique voie vers la paix. Tant que les personnes ne se sont pas parlé, il n’y a aucune lueur d’espoir. Quant au partage du pouvoir, il y aura un moyen terme à trouver.

D’autre part l’immaturité des élites est un fait incontestable. Chez nous, le pouvoir est conçu non pas comme l’administration de la communauté nationale, mais, trop souvent, bien plus comme le moyen facile de s’enrichir personnellement, éventuellement d’en faire profiter les «siens»: la famille, la région ou l’ethnie. Je crois que nos leaders n’ont jamais pu s’élever au niveau d’un idéal national; ils n’ont jamais pensé «nation».

Très peu ont le sens de la chose publique, du bien commun et de la nation. C’est certainement un échec de l’éducation politique, mais aussi de l’éducation chrétienne, qui met en évidence la loi de l’amour, de l’égalité… Dans l’Eglise, il n’y a ni esclaves ni maîtres, nous sommes tous les enfants de Dieu! Sans aucun doute, nous constatons là de grandes lacunes dans l’éducation chrétienne.

APIC: En septembre dernier, des milices hutues ont assassiné Mgr Ruhuna, l’archevêque de Gitega, portant à 17 le nombre de prêtres et à 5 le nombre de religieuses assassinés au Burundi depuis le coup d’Etat d’octobre 1993, sans compter les nombreux catéchistes qui ont été tués pour leur engagement en faveur de la paix. Vise-t-on particulièrement l’Eglise?

Mgr Ntamwana: Je ne pense pas que l’on s’en prenne à l’Eglise en tant que telle, mais à tous ceux – religieux, laïcs, personnalités de la société civile – qui prêchent la réconciliation et la cohabitation. Si par exemple j’étais une personne qui se taisait devant les injustices, «ils» n’auraient pas intérêt à me poursuivre et à m’intimider. Certains tutsis m’accusent d’être hutu, des extrémistes hutus me considèrent comme un traître, justement parce que je refuse la logique ethnique.

Mon prédécesseur, Mgr Ruhuna, qui était en tournée pastorale au grand séminaire de Burasira, a certainement été assassiné par les milices hutues parce qu’il était un «homme de paix». S’il lui-même était tutsi, les deux autres religieuses abattues avec lui étaient hutues. Dès que quelqu’un s’annonce comme apôtre de la réconciliation et de la non-violence, il doit être éliminé dans la logique des extrémistes.

APIC: L’Eglise échappe-t-elle aux démons de la division ethnique et que fait-elle concrètement pour la réconciliation ?

Mgr Ntamwana: L’Eglise, dans une très grande mesure, a échappé aux dangers de la division ethnique. Mais elle ne se situe pas à l’extérieur de cette société qui est malade. Nous sommes une Eglise de ce temps, de cette société aussi, qui communie aux souffrances et aux drames de ce pays. Des individus ont été ou sont encore victimes de faiblesses et peuvent avoir des comportements en contradiction avec l’Evangile et la mission de l’Eglise, qui est celle de rassembler toutes les personnes. Cependant, on peut dire que dans leur très grande majorité, le clergé séculier, les religieux et les religieuses, ont essayé de résister à ce mal sournois. La Conférence épiscopale – évêques tutsis et hutus confondus – est également unie.

Programme d’acceptation mutuelle et de réconciliation progressive

Concrètement, nous avons entrepris depuis trois ans des initiatives destinées à toute la communauté chrétienne et à la société civile en général, et d’autres plus spécifiques visant le personnel d’Eglise. Il s’agit d’une méthodologie de l’acceptation mutuelle et d’une réconciliation progressive. Nous en voyons déjà quelques fruits, en particulier au niveau de la jeunesse. Nous organisons par exemple des sessions d’une semaine sur le thème «Acceptation mutuelle et réconciliation progressive»; sur sept diocèses, cinq ont déjà organisé de telles rencontres de formation. A Bujumbura, le programme est déjà arrivé au niveau des paroisses. Nous avons aussi démarré depuis trois ans des projets de reconstruction de logements, d’établissements publics, comme des écoles et des dispensaires. Mais le plus déterminant pour l’avenir du Burundi est la reconstruction des cœurs. Et cela, c’est un travail de longue, de très longue haleine! (apic/be)

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