Royaume-Uni: A la veille des élections, le poids du facteur religieux en politique

APIC – Interview

La foi déclarée de Tony Blair joue en faveur du leader travailliste

Jean-Claude Noyé, Agence APIC

Paris, 14 avril 1997 (APIC) La foi déclarée de Tony Blair joue en faveur du leader travailliste, qui représente le courant chrétien social de la gauche britannique. A moins d’un mois des élections au Royaume Uni, qui devraient sonner le glas de l’, la sociologue britannique Grace Davie, auteur de (Labor et Fides, 1996), analyse le poids du religieux dans la vie politique en Grande-Bretagne.

Invitée par l’Association des journalistes de l’information religieuse à Paris, Grace Davie explique quelles sont les interactions entre les appartenances confessionnelles et les intentions de vote des citoyens britanniques aux prochaines élections.

APIC: Peut-on parler au Royaume-Uni d’un vote à proprement parler anglican, catholique, musulman, etc. ?

Grace Davie: Ce n’est pas aussi net et il ne faut pas perdre de vue que le Royaume-Uni est constitué de quatre nations. Par contre, dans la mesure où on peut dire que les Britanniques sont un peuple qui croit mais ne pratique pas, les déclarations de croyance ou de non-croyance des candidats ne sont pas sans incidence.

On a ainsi pu dire que le leader travailliste avait perdu les élections en 1992 parce qu’il avait déclaré qu’il était non-croyant. La croyance rassure les électeurs. A condition toutefois que les candidats ne mettent pas celle-ci en parallèle avec des considérations sur la vie privée et familiale des gens. Les conservateurs l’ont fait avec hypocrisie, car ils n’ont pas mis en pratique ce qu’ils prônaient, et cela a été très mal reçu. Il faut aussi préciser qu’il n’y a jamais eu chez nous de parti confessionnel.

APIC: Le fait que Tony Blair soit ouvertement croyant joue-t-il en sa faveur ?

GD: Très probablement, à condition qu’il se garde à son tour de tout appel à l’ordre moral impliquant la vie privée des gens. Le parti travailliste a toujours été animé par deux courants, l’un socialiste – bien que les marxistes n’aient jamais beaucoup pesé – et l’autre chrétien social. Actuellement, c’est ce dernier courant qui a repris de la vigueur, en la personne de Tony Blair lui-même, et cela agite les débats et fait couler de l’encre.

APIC: Quelle est la position de l’Eglise anglicane aujourd’hui ?

GD: L’Eglise nationale d’Angleterre a des liens historiques avec le parti conservateur. Mais depuis 20 ans, des changements énormes ont modifié cette donne. L’Eglise anglicane n’a pas officiellement appelé à voter pour l’un ou l’autre parti, mais les évêques, en leur nom propre, les pasteurs aussi, plébiscitent ouvertement le parti travailliste. Dans les années 80, ils ont été les seuls à rejeter avec force la politique économique de Mme Thatcher, le parti travailliste n’ayant alors guère donné de la voix. Mais les fidèles, dans les campagnes notamment, gardent encore une sympathie pour les conservateurs.

APIC: Quel est l’impact du rapport œcuménique (Le chômage: un avenir pour le travail>>) publié le 8 avril à l’initiative du Council of Churches in Britain and Ireland, CCBI ?

GD: Ce rapport, de même que le rapport (le bien commun) publié avant Noël par l’Eglise catholique, a été abondamment commenté. Tous deux font entendre la voix des Eglises, expliquant clairement qu’on ne peut accepter que toute une population de l’Europe soit systématiquement exclue du travail. Ils rejettent la politique tant du parti travailliste que du parti conservateur. Ils ont pourtant été interprétés comme des appels à voter travailliste. De fait, ce sont des documents très politiques.

APIC: Quelle est la préférence électorale des catholiques ?

GD: Traditionnellement, ils votent pour le parti travailliste. Mais aujourd’hui ils sont plus disséminés; un nombre non négligeable d’entre eux s’est enrichi et les choses sont moins claires.

APIC: Y a-t-il une répartition géographique des votes ?

GD: Il faut distinguer l’Angleterre, plutôt conservatrice, du reste du Royaume-Uni. L’Ecosse est un cas à part, car les conservateurs n’y représentent quasiment rien. Le vote s’y partage entre les travaillistes et les indépendantistes. Au pays de Galles, le vote est nettement moins conservateur qu’en Angleterre, les voix vont à la fois aux travaillistes et aux libéraux. Les protestants non-conformistes, presbytériens, baptistes, méthodistes votent plutôt pour les libéraux et les méthodistes sont assez nombreux au pays de Galles. L’Irlande du Nord est un cas à part, trop complexe pour qu’on l’envisage ici.

APIC: Qu’en est-il des communautés non chrétiennes: hindous, sikhs, musulmans ?

GD: Ceux qui votent, somme toute peu nombreux, tout comme les jeunes qui n’ont pas plus confiance dans les instances ecclésiales que dans les instances politiques, votent plutôt travailliste, mais là aussi cela change.

APIC: La question européenne provoque-t-elle des clivages religieux ?

GD: Globalement, les fidèles d’une confession ou de l’autre sont assez indifférents à cette question. L’Eglise d’Etat a du mal avec l’Europe, ne serait-ce que parce qu’elle s’est séparée de Rome depuis 4 siècles. Les catholiques, pour une raison inverse – leur rattachement à Rome – sont sans doute plus européens que la plupart des Britanniques. A ce propos, on sait qu’un référendum sur le rattachement à l’Union européenne aurait à coup sûr obtenu une réponse négative. Les Ecossais, par rejet de la domination anglaise, sont également davantage pro-européens. Le parti travailliste de même, plus qu’il ne l’a été et plus que le parti conservateur, lequel est très divisé sur la question. Mais tous les partis politiques, à des degrés divers, le sont. (apic/jcn/fd/be)

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