Blandine Humbert: «Êtres mortels, nous sommes d’abord des vivants»

Vouloir échapper à la mort ne conduit-il pas à l’oubli de la vie? Et qu’est-ce qu’une ‘bonne mort’? Dans son ouvrage Vivre la mort (Artège), la docteure en philosophie Blandine Humbert décortique la thématique, à l’approche du 1er novembre 2023.

«Vivre la mort», pourquoi avoir choisir l’oxymore le plus flagrant pour titre?
Blandine Humbert: Pour interpeler! Car dans la mort, a priori, il n’y a rien à vivre… puisque nous sommes morts. Or, «vivre la mort» est une manière de rendre le terme plus accessible et de prendre en compte le moment dans son entier. La mort en soi est plus facilement acceptable ou entendue, mais ce sont les «conditions du mourir» qui font peur, parce qu’elles comportent les notions de souffrance et de douleur. Ce sont elles qui poussent notre société à mettre toujours plus la mort – ou la fin de vie – à distance. En même temps, n’y a-t-il pas, dans ces expériences de douleur, quelque chose à vivre? Quelque chose à vivre jusqu’au bout?

«Les rites pour les morts permettent d’habiter de façon existentielle le deuil des vivants»

Dans le cadre du 1er novembre, comment voyez-vous l’intérêt de rituels comme la Toussaint ou la commémoration des défunts?
Le rite est une manière que l’homme utilise de façon commune pour répondre par les gestes et par le symbole aux grandes questions existentielles. Il est nécessaire qu’il y ait un rituel qui puisse nous amener à nous positionner face à la douleur ou la souffrance de l’autre, face à celui qui meurt ou qui est mort. Peut-être est-ce là le génie du christianisme, du judaïsme, de l’islam et des toutes cultures (religieuses ou non) d’avoir des rites qui accompagnent à la fois le moment de la mort et de l’après-mort, pour permettent d’habiter de façon existentielle le deuil des vivants. Reste à savoir comment faire des rites, en société, qui permettent de pouvoir porter et faire circuler cette peine en communauté, non pas pour porter la part de l’autre, mais pour être ensemble en capacité de pleurer.

A-t-on davantage peur de la mort aujourd’hui?
Non, je ne crois pas, puisque nous sommes même prêts à l’anticiper et choisir la façon de mourir. Car c’est bien la façon de mourir qui inquiète: comment allons-nous mourir? Ou quelle est la bonne manière? Se pose alors la question de la traversée: comment «vivre la mort»? C’est cette traversée que l’on définit en termes d’agonie. Ce moment que nous ne voulons pas vivre, et qui nous pousse à chercher des échappatoires, soit en le précipitant, soit en proposant des sédatifs, etc. C’est la question de notre identité face à la douleur qui est interrogée. Et qui amène certains à se pencher sur la question de la dignité: est-ce que je suis encore digne dans ces conditions-là?

«Ce n’est pas la mort qui fait peur, mais l’agonie!»

Face à la souffrance, on ne doit pas entrer dans le dolorisme, qui voudrait tout de suite en donner le sens. Il faut reconnaitre qu’il y a à accompagner et à soulager l’autre de façon nécessaire. Mais il faut savoir que supprimer la souffrance, dans l’expérience du ‘se souffrir soi-même’, c’est aussi supprimer la personne. Car la souffrance, prise dans sa dimension intérieure du ‘se souffrir’, est inhérente à la personne. On le constate dès le premier cri du bébé à la naissance.

Vous dites que la mort a basculé d’une nécessité biologique à un lieu de choix et de liberté
Oui, ce qui était naturel, commun et communautaire et devenu un lieu où j’engage ma liberté, en répondant de trois manières possibles. Premièrement, par la négation – à laquelle les existentialistes répondent, comme Camus par l’absurde et Sartre par la liberté –, deuxièmement, la capitulation – à laquelle les épicuriens et stoïciens répondaient par le suicide, et qui repris aujourd’hui dans la proposition du suicide assisté et de l’euthanasie –. Je plaide pour la troisième, le consentir, qui est plus proche de la pauvreté humaine et qui l’engagement d’une personne face à l’existence.

Est-ce que le ‘bien-mourir’ a gardé le même sens?
La question du bien-mourir est éthique, car elle traverse tous nos débats actuels en France, sur la question du suicide assisté ou des soins palliatifs. Au-delà de ça, avant de bien-mourir, il s’agit de bien-vivre. Comment être un vivant tout au long de ma vie? Affirmer ce ‘je’ qui s’exprime à chaque étape de ma vie. Comme la mort nous échappe, comment puis-je accueillir ma vie et les surprises qu’elle offre jusqu’au bout. Même celui qui programme sa mort peut être surpris.

«La liberté face à la mort ne devrait pas se positionner en terme juridique, mais en termes de conscience»

La question la plus radicale reste celle de la liberté face à la mort. Chacun devrait pouvoir y répondre pour lui. Cette question ne devrait donc pas se positionner en terme juridique, mais plutôt en termes de conscience. Comment est-ce que je m’engage, ne devrait pas être traité par une question de loi, qui ne peut pas tenir compte de toutes les vulnérabilités humaines.

Vous évoquez l’exemple de Jésus, un Dieu qui est passé par l’agonie…
Oui, car la ‘bonne mort’ est celle que je peux vivre en tant que vivant et la façon dont j’y réponds. Et en ce sens, l’agonie de Jésus est probablement celle qui interpelle le plus. Avant même que son corps soit attaqué, il va manifester une pleine liberté. Lorsqu’il dit «Ma vie nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne», c’est un fil rouge pour penser que la mort du Christ manifeste qu’au fond, c’est ce à quoi nous sommes appelés, quel que soit le type de mort que nous allons traverser. Comment je peux jusqu’au bout, donner ma vie, à moi-même, aux autres, et à cette troisième dimension, qui est divine, selon les croyances.

«L’agonie de Jésus interpelle: Ma vie nul ne la prend…!»

Ce qu’offre Jésus, c’est une présence humble qui sert l’autre. Pour moi, cela me ramène au fait que, dans notre agonie, il y a une histoire de trois amours différents. Un qui se rapporte à Dieu et au projet de vie qu’il a pour moi. Un autre qui se rapporte à moi et mon histoire. Et un troisième qui se rapporte aux autres: serai-je en capacité de laisser l’autre libre de ce que j’aimerais qu’il conserve de moi à mon agonie.

Que peut-on apprendre de la philosophie sur la mort?
Quand bien même nous sommes mortels, nous sommes d’abord des vivants. Avec l’appui de la philosophie henryenne (de Michel Henry), je défends l’idée que nous sommes d’abord des vivants, fait pour être des vivants jusqu’au bout. Et le texte inachevé de Paul Ricœur «Vivant jusqu’à la mort» m’a beaucoup inspirée. Même celui qui meurt est vivant jusqu’à son dernier souffle. Il y a une séparation définitive entre les morts et les vivants que l’on ne peut pas troubler pour que les vivants puissent vivre, justement. Nous ne pouvons penser la mort qu’en tant que vivants.

Il y a une confiance première qui nous est donnée dans la vie. La vie nous est donnée, et même si elle peut s’interrompre à tout moment, cette confiance que nous avons en la vie doit être honorée. Reconnaitre que nous sommes reliés à cette possibilité de la mort et le prendre en compte dans notre vie quotidienne nous oblige à nous rappeler que de cette vie nous en sommes les dépositaires, mais nous n’en sommes pas les maîtres. Le fameux «Memento mori» [«souviens-toi que tu vas mourir»] pose d’abord la question de la vie. Nos sagesses qui ont médité sur la mort ne l’ont faite que pour apprendre à bien vivre.

«Je suis tout seul à mourir, mais je ne meurs pas seul!»

Au fond, on ne meurt pas seuls Quel rôle joue l’entourage?
Je meurs seul, parce que je suis tout seul à mourir. Mais je ne meurs pas seul, parce que d’autres sont à mes côtés, qu’ils s’engagent et qu’ils sont un pas derrière moi. Ils ne peuvent pas souffrir et mourir à ma place, mais ils peuvent être avec moi, être ceux qui pensent, qui soulagent, qui accompagnent, qui portent, qui caressent et qui contiennent, entre guillemets, ma douleur et ma souffrance, parce qu’il lui donne un lieu pour s’exercer, pour s’exprimer et pour être accueillie. Dans ce travail de dépossession de ma souffrance et ma douleur que je partage à l’autre, je lui donne aussi la possibilité de pouvoir me rejoindre et de pouvoir m’accompagner quand bien même cela reste la mienne.

Ce sont les vivants qui définissent la mort… est-ce que l’évolution de sa compréhension est irréversible?
Notre rapport à la mort est sans cesse à retravailler et à être amené à évoluer. Aujourd’hui nous avons plutôt tendance à aller vers une mort que nous voulons maîtriser, en résonance avec la philosophie individualiste, la façon dont nous avons pensé l’homme en termes de compétences d’œuvre et de capacité. Il est fort probable, qu’à un moment donné, nous allions vers une nouvelle pensée de la mort plus communautaire, plus capacitaire et plus liée à la vulnérabilité. Tout événement peut amener à réinterroger. Ne serait-ce que la pandémie qui a bien montré que nous n’avions plus la capacité d’accueillir un bien-mourir dans la solitude. Cette crise a réinterrogé notre rapport aux derniers adieux et à la possibilité d’être présent pour les derniers instants de vie. (cath.ch/gr)

HUMBERT Blandine, Vivre la mort. Nous pouvons réapprendre à mourir, pp. 180, éditions Artège, Perpignan (France), octobre 2023.

Blandine Humbert
Née au Mans, Blandine Humbert a grandi dans le Bourbonnais. Titulaire d’un doctorat en philosophie, elle enseigne au Collège des Bernardins, à Paris, et siège au conseil scientifique de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP). En 2023, elle prend la direction de l’École de santé de l’Institut catholique de Paris (ICP), qui a pour mission d’accompagner des soignants, cadres et proches sur les questions de santé, qui propose des séminaires de recherche et qui délivre des diplômes universitaires. GR

Grégory Roth

Portail catholique suisse

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