Russie: Une église flottante à la rencontre des gens entre le Don et la Volga
Volgograd, 1er décembre 1998 (APIC) Le manque d’églises orthodoxes en Russie n’empêche pas les églises d’aller à la rencontre des gens. Sur les eaux parfois tranquilles des fleuves du Don et de la Volga, une péniche-église sillonnent les villages. Les fidèles ne sont pas les moins contents. Ni le prêtre-marin d’ailleurs, qui parle aujourd’hui de ses aventures à bord de son église flottante, immobilisée plusieurs mois par an à cause des glaces. Bilan après quelques mois de service.
C’était le milieu de l’année et il faisait chaud. Des habitants de Nariman, village de la région de Volgograd, dans le sud de la Russie, décidèrent d’aller se baigner dans le canal tout proche, qui relie la Volga au Don. Arrivés au canal, ils aperçurent à travers les roseaux la coupole à bulbe d’une église orthodoxe, surmontée d’une croix d’or resplendissante. En même temps, ils entendirent le son de cloches et le chant de la liturgie orthodoxe. « Croyant à un maléfice du diable, ils se signèrent et s’enfuirent », raconte aujourd’hui un prêtre, Nikolai Agafonov.
En fait, ce n’était pas une hallucination. Il y avait bel et bien dans le canal une église orthodoxe russe sur une barge de 27 mètres de long, poussée par un autre bateau. Consacrée le 22 mai de cette année, l’église flottante a passé cinq mois sur le canal de la Volga au Don et sur le Don lui-même, naviguant d’un village à l’autre.
Des milliers de Russes, dont beaucoup n’avaient jamais assisté à un service, sont venus à l’office, ont été baptisés et se sont même mariés dans l’église flottante. Nikolai Agafonov, chef du service missionnaire du diocèse de Volgograd, est le responsable du projet de l’église flottante, financé en partie par l’organisme de bienfaisance catholique international « Aide à l’Eglise en détresse » (AED), qui a payé les frais de construction.
« Quand on a vu les gens pleurer de joie (dans l’église flottante), on a su qu’on avait visé juste. Il y a eu des gens de près de 70 ans qui sont venus se confesser pour la première fois de leur vie. Dans chaque village, on nous a demandé de rester pour de bon », déclare Nikolai Agafonov à l’Agence œcuménique ENI.
Suppléer au manque d’églises
L’église flottante est maintenant amarrée dans un village ou elle servira à l’office pendant l’hiver. Le printemps prochain, lorsque la glace aura fondu, elle reprendra son voyage, passant quelques jours dans chaque village qui n’a pas d’église orthodoxe.
Des centaines d’églises dans l’oblast (région) de Volgograd ont été détruites, un grand nombre par les autorités pendant des campagnes antireligieuses, et les autres durant la deuxième guerre mondiale. Volgograd, qui s’appelait alors Stalingrad, a été la scène d’une bataille décisive entre l’Allemagne et la Russie.
« On ne sera pas en mesure de restaurer ces églises dans 10 ans ni même dans 20 ans, estime Nikolai Agafonov, cela coûterait des dizaines de millions de dollars ». Par contre, les 50’000 dollars fournis par l’AED ont permis « d’apporter » l’église à la population, ne serait-ce que temporairement.
Dans une interview téléphonique, Theodore Van der Voort, prêtre orthodoxe des Pays-Bas qui supervise les relations entre l’AED et l’Eglise orthodoxe russe, déclare que le projet de l’église flottante a été formé lorsqu’il s’est rendu à Volgograd en novembre 1997. Dans la maison d’un ami, Vladimir Koretsky, chef de gare de Volgograd, laïc orthodoxe et passionné de navigation, lui-même et Nikolai Agafonov étaient dans le banya (bain de vapeur). La conversation s’orienta tout naturellement sur ce sujet et Theodore Van der Voort indiqua que l’évêque Sergy de Novosibirsk avait loué un bateau pour un voyage missionnaire sur l’Ob. « Voilà ce qu’il nous faut à Volgograd! » s’est exclamé Nikolai Agafonov, rapporte Theodore Van der Voort.
Une église grandeur nature
Au lieu de se contenter de voyager par bateau pour célébrer la liturgie avec un autel portatif dans des édifices publics, que les Russes, selon Nikolai Agafonov, ne prennent pas au sérieux comme églises, ils décidèrent qu’il leur fallait une église grandeur nature sur une péniche. Vladimir Koretsky contacta un ami, directeur des chantiers navals de Volgograd, qui ne tarda pas à leur trouver une barge faisant l’affaire et qui avait auparavant servi de dortoir aux ouvriers.
Plus tard, le même mois, N. Agafonov et V. Koretsky se sont rendus dans les bureaux de l’AED à Konigstein, en Allemagne. L’organisme catholique a consenti à financer la construction de l’église. La barge a coûté 80’000 roubles (13’000 dollars à l’époque), et le reste de la subvention, de 50’000 dollars, a servi à la remise à neuf et à tout ce qu’il faut dans une église orthodoxe: autel, iconostase, vases liturgiques, cloches, vêtements sacerdotaux et, bien entendu, une coupole.
Le 22 mai de cette année, l’archevêque German de Volgograd a consacré l’église flottante à un saint, le métropolite Innokenty. Le 5 juin, la péniche-église commençait son voyage, poussée par un autre bateau portant le nom d’un autre saint orthodoxe russe, le prince Vladimir.
Nikolai Agafonov explique aujourd’hui qu’il partage les cinq mois de ministère à bord de la péniche avec deux autres prêtres formés comme missionnaires: Sergy Tyunin et Gennadi Khanykin. Il espère publier un jour son journal des « miracles et désastres » du voyage. Le 26 juin dernier, alors qu’une vague de chaleur menaçait les cultures, le bateau s’est échoué près de la ville cosaque de Golubinskaya. Les chrétiens de la localité ont demandé à Nikolai Agafonov de célébrer un office spécial pour prier pour la pluie. A deux heures de l’après-midi, une pluie abondante est tombée.
Le 6 octobre, l’église flottante s’est arrêtée à Serafimovich et des policiers armés de la ville sont montés à bord. Quand Gennadi Khanykin a tenté de les empêcher de pénétrer dans l’église, il fut arrêté et gardé en cellule pendant plusieurs heures. La police a par la suite expliqué qu’elle était à la recherche d’un convoi d’armes. Elle n’avait pas de mandat de perquisition et une caisse de vin de messe disparut pendant la fouille, raconte N. Agafonov.
Vers la construction d’autres églises flottantes?
Dans certains villages, les habitants disent se souvenir du temps lointain ou ils avaient une église orthodoxe. Il ne faisait aucun doute, dit-il, que les gens cherchaient Dieu et que, si l’Eglise orthodoxe ne retournait pas, « d’autres prendraient leur âme ». A Komsomolsk, la moitié des habitants sont devenus Témoins de Jéhovah à la suite d’une mission de ce mouvement. « Lors de la visite de l’église flottante, un grand nombre d’entre eux sont retournés dans le sein de l’Eglise orthodoxe et se sont repentis ».
Selon Theodore Van der Voort, l’ »Aide à l’Eglise en détresse » est satisfaite du résultat et de la réussite du projet de Volgograd. Le prêtre orthodoxe néerlandais espère maintenant commander deux autres églises flottantes pour parcourir les voies navigables de la Russie.
L’appui de l’AED est d’autant plus surprenant que les rapports entre l’Eglise orthodoxe russe et l’Eglise catholique sont complexes et parfois assez tendus. Le patriarche de Moscou a souvent accusé le Vatican de « prosélytisme » en Russie, pays ou les chrétiens non orthodoxes sont souvent considérés avec méfiance. L’organisme de bienfaisance aide l’Eglise orthodoxe russe à reconstruire son infrastructure en venant en aide aux séminaires et aux paroisses, et il le fait toujours par l’intermédiaire d’évêques orthodoxes. (apic/eni/pr)
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