Maria ou les Pâquis à ciel ouvert

«Tous les jours je prie avant de descendre dans la rue. Je remercie Dieu pour sa protection constante et lui remets ma journée.» Habitée d’une foi solide et lumineuse, Maria, une travailleuse du sexe colombienne établie à Genève depuis neuf ans, confie quelques parcelles de sa vie.

Maria est une femme mince, aux longs cheveux noirs et à l’élégance naturelle. Rien dans son allure extérieure ne permet de deviner qu’elle exerce depuis bientôt dix ans la prostitution, un métier réputé pour sa dureté physique et psychologique. Souriante, elle s’exprime de façon posée. Cette Colombienne de 58 ans (qui pour des raisons de discrétion ne donnera ici que son prénom) travaille et vit aux Pâquis, l’un des deux quartiers genevois abritant la prostitution de rue.

C’est aussi dans ce quartier que se trouvent les bureaux d’ASPASIE, une association genevoise qui défend les droits des personnes travaillant dans le marché du sexe (voir encadré). L’entretien d’ailleurs se déroule dans ses locaux et Maria ne parlant pas français, c’est Mireille Wehrli, l’infirmière de l’équipe, qui se charge de sa traduction.

Une enfance marquée par la tendresse et la foi

«J’ai eu une très jolie enfance. Mes parents nous ont donné beaucoup d’amour à mes six frères et sœurs et moi.» Élevée dans la religion catholique, ses souvenirs la ramènent à un épisode marquant de son enfance.

Un métier souvent accompagné d’isolement | © Lucienne Bittar

«Je viens d’un village très pauvre, éloigné de la ville. Pour y parvenir, il fallait traverser une rivière par un petit pont suspendu en bois vermoulu. Un jour, alors que j’avais cinq ans, ma maman et moi nous y sommes engagées, mais une planche mal fixée s’est détachée et je suis tombée dans la rivière. J’ai violemment heurté ma tête. J’ai passé cinq mois à l’hôpital, dont deux aux soins intensifs.» Son pronostic vital étant engagé, sa mère fait une promesse à la Vierge du Carmel: si sa fille s’en sort, celle-ci portera une année durant l’habit de la Vierge. «Grâce à Dieu je suis là!» sourit Maria.

Une culture de la solidarité familiale

Quand sa maman décède, à l’âge de 49 ans, Maria prend le relais auprès de ses plus jeunes frères. «La situation financière de la famille était très difficile. J’ai dû beaucoup travailler pour prendre soin d’eux.» La jeune femme se marie, mais finit par divorcer. «Je n’ai pas pu être maman», lâche-t-elle sobrement. «Une voisine me tourmentait et me traitait de mule car je ne pouvais pas enfanter! Cela m’a vraiment stressée. Mais je dis à Dieu: «C’est ta volonté.» Et merci! Car j’ai 25 neveux et nièces qui m’aiment.»

Cet esprit de famille ne l’a jamais quittée. C’est lui qui la pousse à gagner l’Espagne, à la fin des années 1990, pour chercher un emploi lui permettant de vivre et de soutenir sa famille restée au pays, en l’occurrence son père et sa grand-mère. Elle envoie depuis régulièrement de l’argent aux siens, un «devoir sacré» à ses yeux.

Les débuts de la prostitution à Genève

Maria travaillera une quinzaine d’années en Espagne dans le soin auprès de personnes âgées. «À cette époque, l’immigration n’était pas aussi forte et j’ai facilement obtenu un permis de travail», explique-t-elle. Mais la crise économique frappe durement le pays aux alentours des années 2010 et le chômage connaît une croissance exponentielle. Les heures de travail de Maria et leur rémunération sont peu à peu grignotées. «Je n’étais plus payée que six euros l’heure. Avec cela je ne pouvais pas entretenir ma famille en Colombie.»

Une «occasion» se présente alors. C’est ainsi que Maria décrit, sans s’y appesantir, ce tournant majeur qui l’amène sur les rives du lac Léman. Avec «une copine d’une copine» déjà établie à Genève, elles se rendent dans la cité du bout du lac pour tenter leur chance dans la prostitution. L’acclimatation à cette nouvelle vie se fait non sans difficultés. Après trois jours, Maria retourne en Espagne, mais poussée par la nécessité de travailler, elle revient à Genève deux mois plus tard et s’installe aux Pâquis.

«Je n’étais plus payée que six euros l’heure. Avec cela je ne pouvais pas entretenir ma famille en Colombie.»

Envisager le futur plus sereinement

Chercher un emploi plus traditionnel, qui requiert une formation, un curriculum vitae, aurait était une gageure pour elle, souligne la Colombienne. Dans la prostitution, on peut directement gagner de l’argent. D’abord 100 francs, puis 200. «J’ai vu que c’était possible de vivre légalement et en toute indépendance en tant que travailleuse du sexe à Genève. Et de cotiser à l’AVS!»

Plusieurs fois au fil de l’entretien Maria évoquera ce dernier point, essentiel pour elle. Une assurance, certes maigre mais une assurance quand même, de pouvoir vivre, le temps venu, une retraite moins difficile en Colombie, dans la maison qu’elle se fait bâtir peu à peu.

Illustration de Peggy Adam offerte à ASPASIE | © Lucienne Bittar

Si Maria arrive aujourd’hui à avoir une couverture médicale suffisante et à mettre de l’argent de côté pour sa vieillesse, c’est grâce à ASPASIE, souligne-t-elle avec reconnaissance. Avant, elle sous-louait un petit appartement aux Pâquis pour 3000 francs par moi. Même malade, elle devait travailler pour couvrir ses frais. Mais l’association genevoise l’a aidée via Philénis, une fondation immobilière qui lui est associée et qui met à la disposition de professionnel.le.s du sexe des lieux de travail et de vie à des prix équitables, dans le but de favoriser leur autonomie et indépendance.

Des conditions qui se dégradent

«Si je devais arriver pour la première fois aujourd’hui à Genève, je n’y resterais pas! Le métier est déjà dur en soi, mais les conditions de travail se sont beaucoup dégradées», affirme la prostituée. «Il y a dix ans, la situation était plus favorable. Il y avait beaucoup de messieurs suisses très bien qui venaient me voir.» Puis le quartier des Pâquis a changé. La clientèle qu’elle appréciait l’a déserté, tandis que le prix des prestations a chuté.

Actuellement, Maria doit travailler sept jours sur sept. Elle passe la majeure partie de son temps debout dans la rue, comme aujourd’hui alors qu’il pleut sans discontinuité. «C’est dur. J’ai mal aux pieds, aux jambes et au dos. Mais pour m’en sortir, je dois obtenir deux ou trois clients par jour.» Des clients qui deviennent de plus en plus difficiles, note-t-elle. «Ils demandent des choses que nous autres prostituées n’avons pas envie de faire, comme la pénétration «naturelle», c’est-à-dire sans préservatif.»

Sous la protection de Dieu

A-t-elle de la colère contre ces clients? Le «oui» fuse. «Quand ils veulent abuser de moi», précise-t-elle. «Quand nous nous sommes mis d’accord au préalable sur la prestation et le prix attendu, et qu’ils tentent de dépasser les bornes une fois dans la chambre. Parfois aussi ils sont très brusques. Beaucoup de gens entrent chez moi, et certains me font peur. C’est un métier où il faut toujours être sur ses gardes.» Quand elle tombe sur ces hommes violents, Maria demande à Dieu de la protéger.

Toutes ses journées d’ailleurs débutent par la prière. La prostituée assiste aussi souvent à la messe du dimanche à la basilique Notre-Dame, et quand elle se rend en Espagne, elle participe à des processions.

Louange et action de grâce

«Chaque matin, avant de travailler, je remercie Dieu pour ce nouveau jour de vie, pour ma famille, mes amis, pour tout le monde, pour sa sainte création. Dieu est tout pour moi. C’est lui qui donne la vie, le travail. Je lui demande aussi qu’il n’y ait pas de paroles malhonnêtes et médisantes qui sortent de ma bouche.»

Pour la travailleuse du sexe, il n’y a pas de contradiction fondamentale entre sa profession et sa foi. Certes la sexualité en dehors du mariage est mal aimée de la tradition catholique, certes la prostitution a mauvaise presse auprès des chrétiens, mais Maria vit sa foi dans la confiance. C’est pour elle une ressource lumineuse. Elle se sent aimée d’un amour absolu. «Grâce à cet amour, je m’aime moi-même.»

«Dieu est tout pour moi. C’est lui qui donne la vie, le travail.»

Et quand il lui arrive néanmoins de se sentir mal par rapport aux préceptes catholiques, elle se souvient alors de ce que l’évangile de Luc rapporte, que «Dieu a pardonné à la prostituée, et que celle-ci s’est baissée pour baiser les pieds de Jésus. Ce pardon vient du fait que Dieu connaît les cœurs», poursuit-elle. «Il sait que la prostituée fait ce travail par nécessité.»

Prostitution choisie et traite humaine

À la question de savoir ce qu’elle pense des mouvements chrétiens qui visent l’interdiction de la prostitution considérée comme une exploitation d’autrui, elle répond: «Si je fais ce travail pour ma part, c’est librement. Je ne considère pas que les clients abusent de moi quand ils me payent un juste prix. Les abolitionnistes doivent écouter la parole de ceux qui décident de se prostituer et respecter leur choix. Par contre, je trouve bien qu’il y ait des cadres légaux, comme en Suisse, pour éviter les abus. Et c’est bien sûr différent quand il s’agit de traite humaine. Cela devrait être partout interdit de se prostituer pour le compte d’autrui.»

Ce choix professionnel est souvent peu ou mal compris des gens non concernés, ce qui renforce la tendance à l’isolement des prostituées, à fortiori étrangères, comme semble l’indiquer le fait que Maria n’a pas appris le français. «Je vois très peu de gens en dehors des prostituées qui habitent mon immeuble», confirme-t-elle. «Comme je vis et travaille dans le même appartement, je n’invite pas d’amis chez moi. Et je ne sors quasiment jamais.»

Un secret, malgré tout

Dans sa famille, seule une nièce est au courant du métier qu’elle exerce. Faut-il y voir la peur d’être rejetée? Maria prend le temps d’y réfléchir: «Non, je suis sûre que mes frères ne me renieraient pas, que leur amour serait toujours là pour moi. Je viens d’une famille bienveillante, où l’on ne juge et ne critique pas les autres. Par contre, cela me coûterait de le leur dire… Il faudrait que je demande l’aide de Dieu pour trouver les bons mots. Et s’ils devaient un jour l’apprendre, je leur dirais cash: «Vous avez pu vivre grâce à ce travail que je fais.» Je pense alors qu’ils m’embrasseraient et me diraient qu’ils m’aiment plus que jamais.» (cath.ch/lb)

L’association ASPASIE
Créée à Genève en 1982, l’association ASPASIE accompagne les personnes exerçant le travail du sexe dans leurs démarches sociales, juridiques, administratives et de santé. Elle combat aussi la stigmatisation et l’exclusion sociale dont elles peuvent souffrir et lutte contre la traite des êtres humains. Toute personne qui souhaite exercer le travail du sexe à Genève doit ainsi suivre une séance d’information organisée par ASPASIE, avant de s’enregistrer à la Brigade de lutte contre la traite d’êtres humains et la prostitution illicite. LB

Salle d’information de l’association Aspasie | © Lucienne Bittar

Lucienne Bittar

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