A Noël, chez les Ruffieux, «on retrouve l’Eglise des origines»

Noël Ruffieux est orthodoxe et son épouse, Monique, catholique. A Courtaman, dans le canton de Fribourg, ils célèbrent une Nativité où leurs deux traditions s’enrichissent mutuellement.

Monique pose sur la table du salon un grand plateau de bois peint, une icône orthodoxe de la Nativité. Avec son mari Noël, elle énumère les différences avec les représentations catholiques de la naissance de Jésus. «Ce n’est pas une crèche, fait remarquer Noël, les éléments sont certes les mêmes, mais disposés d’une autre façon.» La Vierge ne regarde notamment pas l’enfant, alors que dans les œuvres d’art occidentales, elle est toujours penchée sur lui. «Cela se réfère à l’Evangile de Luc, où il est dit que Marie ‘a médité tout cela dans son cœur’, note Monique. Elle se pose des questions parce que cela n’a pas été une conception naturelle, mais divine. La Vierge est ainsi vue comme un être humain, qui peut être soumis au doute, et pas un être éthéré.» Même chose pour la figure de Jésus, que l’icône de la Nativité représente en train de prendre son premier bain donné par les sages femmes.

Quand l’Orient rencontre l’Occident

L’icône de la Nativité du Seigneur appartenant à Monique et Noël Ruffieux | © Raphaël Zbinden

La catholique est intarissable sur la symbolique orthodoxe, semblant presque mieux la connaître que son mari. Le couple est en fait proche de l’orthodoxie depuis des décennies, bien que seulement Noël ait franchi la frontière des confessions. Né en Gruyère dans une famille catholique, il a choisi de rejoindre l’orthodoxie en 1981. Des raisons théologiques et liturgiques ont été à l’origine de cette décision.

Noël a notamment toujours été davantage attiré par la «splendeur» des célébrations orthodoxes que par les offices plus austères des Eglises occidentales. Il ne se considère pas comme un «converti». Il ne s’est agi, dans sa vision des choses, que d’opter pour une autre branche du tronc commun de la chrétienté. Un choix pleinement accepté par Monique et leurs enfants.

Les deux octogénaires sont mariés depuis plus de 60 ans et vivent depuis plus de 40 ans dans leur maison boisée de Courtaman. La fête de Noël est aussi l’occasion pour eux de se retrouver en famille. Avec leurs enfants, leurs conjoints et ce qu’ils nomment affectueusement les «pièces rapportées», la maison se retrouve soudain dans une joyeuse agitation.

Au moment où cath.ch est reçu par le couple, les décorations de Noël ne sont pas encore installées. Mais une crèche et un sapin feront bientôt leur apparition, comme dans la plupart des familles catholiques. Sauf que la crèche sera surmontée de la fameuse icône orthodoxe de la Nativité.

Double souffrance

Les orthodoxes ne célèbrent pas de messes de minuit. Noël ira donc à la messe, la veille de Noël, à l’église catholique de Courtepin. Le 25 décembre, il participera néanmoins à des vêpres orthodoxes organisées par une communauté roumaine, au Foyer St-Justin, à Fribourg. «C’est une communauté très belle, très vivante, avec beaucoup d’étudiants roumains de l’Université, qui chantent très bien», assure Noël.

«Les orthodoxes rappellent que tout est lié, que lorsqu’il y a la vie, il y a aussi la mort»

Monique Ruffieux

Les Ruffieux ne voient aucune contradiction dans la «synthèse» des traditions qu’ils réalisent depuis des décennies. «On doit parfois un peu ‘bricoler’ notre vie ecclésiale», souligne Noël. Il collabore notamment beaucoup avec la paroisse catholique locale. Monique participe à des célébrations orthodoxes.

Les deux octogénaires soulignent cependant bien que tout n’a pas été évident dans ce «bricolage» religieux. «Cela n’a jamais été une histoire de conflit, souligne Noël, mais parfois de souffrance. Une souffrance double, parce qu’il y a de quoi souffrir, autant dans l’Eglise romaine que dans l’orthodoxie.» Le Fribourgeois évoque entre autres les abus sexuels pour les catholiques et les divisions entre Eglises pour les orthodoxes. «La guerre en Ukraine a été une blessure supplémentaire. Le fait que l’Eglise russe n’ait pas été capable de protester a été très douloureux.»

La vie et la mort

«Nous avons progressivement appris à vivre avec les richesses complémentaires de nos Eglises», relève Monique. «Cela a été difficile au début de s’adapter l’un à l’autre, mais maintenant, avec l’âge, c’est devenu paisible», assure Noël.

Monique est persuadée que la vision orthodoxe a beaucoup apporté à sa spiritualité, notamment quant à la Nativité. «J’aime la capacité orthodoxe de mettre les choses en perspective, note la catholique. Peut-être que les religions occidentales sont plus ‘compartimentées’. L’on peut notamment voir cela dans l’icône de la Nativité, où Jésus est représenté non pas dans un berceau mais dans un tombeau, entouré de bandelettes. Des détails qui préfigurent sa mort et sa résurrection. Le Noël occidental est un événement uniment joyeux, centré sur la tendresse, la maternité, la lumière… C’est très bien et très important. Mais les orthodoxes rappellent que tout est lié, que lorsqu’il y a la vie, il y a aussi la mort.»

Monique et Noël Ruffieux se replongent dans leurs fêtes familiales de Noël, joyeuses, nombreuses et oecuméniques | © Raphaël Zbinden

Si Noël est en Occident le point culminant de l’année, le monde orthodoxe y met  en règle générale moins d’insistance. «Il s’agit bien de l’une des fêtes les plus importantes, mais elle est beaucoup moins centrale que Pâques», relève Noël Ruffieux. D’autant plus qu’il y a le 6 janvier la ›théophanie’, le «baptême du Christ», «une fête plus grande que Noël.»

Grande tablée oecuménique

Malgré tout, Monique et Noël avouent que leurs traditions familiales sont très marquées par la culture occidentale. Ils ont ainsi toujours invité dans leur maison le traditionnel sapin. Depuis quelques années, ils mettent aussi une couronne de l’Avent. «Une coutume qui vient des protestants, mais que je trouve très belle», s’amuse l’orthodoxe.

Les dates de célébration ne sont pas un problème pour le couple. Noël Ruffieux est en effet lié au Patriarcat oecuménique de Constantinople, qui utilise le calendrier grégorien. Les Eglises slaves et celle de Jérusalem sont les dernières à se baser sur le calendrier julien, qui décale la fête de Noël au 7 janvier.

Traditionnellement, la grande réunion des membres de la famille résidant en Suisse (car une de leurs filles habite au Sénégal) se tient le 26 décembre. La tablée est on ne peut plus interconfessionnelle, rassemblant aussi bien des catholiques que des orthodoxes et même un évangélique. Des chants liturgiques orthodoxes et des chansons populaires catholiques sont entonnées. A chaque rencontre de famille, petits et grands prononcent des prières oecuméniques.

«Tout le monde s’entend bien», assure Noël Ruffieux. «C’est un enrichissement extraordinaire, c’est un peu comme si l’on retrouvait l’Eglise des origines, au-delà des séparations orchestrées par l’histoire.» (cath.ch/rz)

Un prénom significatif
«Nomen est omen», disaient les Latins, «le nom est un présage». C’est en tout cas ce que pense Noël Ruffieux, qui explique à cath.ch la signification qu’il lui donne. «L’origine de mon prénom est très jolie, je trouve. Je ne suis pas né à Noël, mais le 18 janvier, à la Tour-de-Trême, à côté de Bulle. Mes parents étaient très accueillants et il y avait toujours beaucoup de monde dans notre maison.

Quand je suis né, les parents ont réuni tous ceux qui étaient là autour du berceau. Conformément à leur tradition, ils ont demandé à la personne la plus jeune présente comment le bébé devait s’appeler. Il s’agissait d’un ami de la famille qui avait alors cinq ou six ans. Comme il y avait encore des décorations de Noël à la maison, il a dit naturellement: Noël. J’ai toujours bien porté ce prénom, pour moi il évoque la fête, la joie, et je pense que cela s’inscrit bien dans mon parcours.» RZ

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

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