Décès de Jacques Delors, un homme à la foi discrète

Figure de la construction européenne, père de l’euro, Jacques Delors est mort le 27 décembre à l’âge de 98 ans. Mgr Antoine Herouard, vice-président de la Commission des épiscopats de l’Union européenne (COMECE), rend hommage à celui qui était aussi un homme de foi, «mais qui ne mettait pas sa foi en avant comme en bandoulière».

L’ancien président de la Commission européenne «est décédé ce matin (27 décembre) à son domicile parisien dans son sommeil», a annoncé à l’AFP sa fille Martine Aubry, maire socialiste de Lille.

Né à Paris le 20 juillet 1925 dans un milieu simple et catholique, Jacques Delors était passé du patronage de paroisse à la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), à laquelle il reste lié toute sa vie.

Engagé à la CFTC

Il obtient en 1950 une licence de droit (mention économie politique) à la faculté de droit de Paris avant d’intégrer à son tour la Banque de France où il commence sa carrière en tant que «rédacteur». Jacques Delors s’engage dans le syndicalisme en adhérant à la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), syndicat marqué au début des années 1950 par la droite démocrate chrétienne. Il rejoint le groupe minoritaire «Reconstruction» qui milite pour les idées socialistes et vers une déconfessionnalisation de ce syndicat sous le patronage de Paul Vignaux. Ce mouvement va promouvoir les idées d’un syndicalisme socialiste et démocratique, s’opposant à des chrétiens dits progressistes proches des marxistes.

Il s’est marié en 1948 avec une collègue partageant ses convictions syndicales et religieuses, Marie Lephaille, décédée en 2020. Ils auront deux enfants: Martine Aubry, qui naît en 1950, puis Jean-Paul, né en 1953 et emporté par une leucémie en 1982.

Paul Vignaux a obtenu après la fin de la guerre des aides de syndicats américains dont une partie a servi au lancement de Témoignage chrétien, un journal pour un engagement chrétien. Minoritaire, le mouvement Reconstruction va devenir majoritaire et participer à la transformation du syndicat CFTC vers la Confédération française démocratique du travail (CFDT). Cette déconfessionnalisation de la CFTC va s’accompagner d’un glissement du syndicat, proche de la droite MRP, vers les partis de gauche.

En 1985, alors que Jacques Delors était président de la Commission européenne, Jean-Paul II s’est rendu au siége de la Communauté économique européenne, une première pour un pape. «Les paroles par lesquelles monsieur Jacques Delors me reçoit, avec tant d’égards, au nom de vous tous, marquent votre intérêt pour la première visite du Pape aux Institutions européennes que vous présidez et que vous animez, ou auprès desquelles vous êtes accrédités.», avait-il notamment déclaré.

Trois ans plus tard, en octobre 1988, Jean-Paul II réalisait une visite au Conseil de l’Europe à Strasbourg. Plus récemment, en 2008 à Paris, Jacques Delors avait rencontré Benoit XVI lors de sa visite au Collège des Bernardins. 

Mgr Antoine Herouard a connu le Jacques Delors paroissien, à Paris et à Bruxelles, «un homme pudique, qui ne mettait pas en avant sa foi comme en bandoulière, mais la vivait au quotidien.»

Depuis Bruxelles où il restera à la tête de la Commission de 1985 à 1995, il a joué les architectes pour façonner les contours de l’Europe contemporaine: mise en place du marché unique, signature des accords de Schengen, Acte unique européen, lancement du programme Erasmus d’échanges étudiants, réforme de la politique agricole commune, mise en chantier de l’Union économique et monétaire qui aboutira à la création de l’euro…

En mars 2020, il avait encore appelé les chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE à plus de solidarité au moment où ces derniers s’écharpaient sur la réponse commune à apporter à la pandémie de Covid-19.

«Derrière ses choix et ses engagements et puis ses décisions aussi personnelles, il y avait une certaine idée de l’homme et une certaine idée du respect dans le combat politique.» témoigne Mgr Antoine Hérouard, vice-président de la COMECE.

Une certaine vision de l’Union européenne

Avec ses centres de réflexion, Club témoin ou Notre Europe (devenu ensuite Institut Jacques-Delors), il a plaidé jusqu’au bout pour un renforcement du fédéralisme européen, réclamant davantage «d’audace» à l’heure du Brexit et des attaques de «populistes de tout acabit».

«Il avait une vraie idée de l’Europe parce qu’il était tout à fait conscient que l’Europe devait grandir dans ses capacités et pas seulement être une sorte de club économique où les gens partagent un certain nombre d’intérêts», selon Mgr Hérouard, «Il fait partie de cette génération qui a connu la guerre et qui savait quels enjeux de paix pouvait apporter l’Europe, précisément pour des pays qui se sont battus il y a quelques années encore.» (cath.ch/vatnews/ag/bh)

Bernard Hallet

Portail catholique suisse

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