Actualité: La Fribourgeoise Mô Bleeker Massard, directrice de l’aide à l’étranger de la Fondation Village d’enfants Pestalozzi, a vécu sur place l’ouragan Mitch au Salvador. De retour en Suisse depuis dimanche, elle explique la situation et les besoins su

APIC- Interview

El Salvador : Mô Bleeker Massard, témoin oculaire du cataclysme

Aider la population à se remettre debout

Maurice Page, agence APIC

Fribourg, 11 novembre 1998 (APIC) Après l’ouragan en Amérique centrale, l’aide américaine au Salvador ne représente que des «peanuts». 7 millions de dollars en tout contre 2 millions de dollars par jour pendant la guerre ! rapporte Mô Bleeker Massard témoin oculaire du cataclysme. L’engagement de l’Eglise catholique ? Décevant lui-aussi.

Le cataclysme de l’ouragan Mitch a mis à genoux plusieurs pays d’Amérique centrale, causant des dizaines de milliers de mort et des destructions massives. Mô Bleeker Massard a subi les ravages de l’ouragan dans la région côtière du Salvador où elle séjournait dans le cadre d’un projet de la Fondation Villages d’enfants Pestalozzi. De retour en Suisse dimanche, elle fait le point sur la situation locale, mais pense déjà à la reconstruction et au redémarrage et des zones sinistrées.

APIC: Après le passage de l’ouragan Mitch, l’attention s’est focalisée surtout sur le Nicaragua et le Honduras, peu sur le Salvador, pourquoi ?

Mô Bleeker-Massard: Deux pays sont plus ou moins oubliés lorsqu’on parle des catastrophes naturelles en Amérique centrale : le Guatemala et le Salvador, parce que le Honduras et le Nicaragua ont été touchés de manière plus «spectaculaire». Au Salvador un tiers du pays a été touché, avec quelque 3’000 morts, 60% des infrastructures détruites et 60’000 personnes déplacées. Il s’agit surtout de la région de la côte Pacifique, difficile d’accès. C’est une région agricole. Une des plus graves conséquences de Mitch est la destruction totale des récoltes.

APIC: Le Salvador aurait pourtant eu le temps de voir venir l’ouragan ?

M.B.M.: Sur place nous savions que l’ouragan Mitch s’approchait, mais jamais personne n’aurait imaginé une telle puissance. En outre, selon les météorologues, le Salvador ne devait essuyer qu’une frange marginale de l’ouragan. Il n’y a donc pas eu de mesures d’évacuation préalable.

APIC: Après la catastrophe, comment l’aide s’est-elle organisée ? Au Nicaragua les ONG se sont plaintes de diverses entraves à leur travail …

M.B.M.: La situation est différente de celle du Nicaragua où la question de l’aide est extrêmement polarisée. Au Salvador, en principe l’aide n’est pas politisée. Le gouvernement, le secteur privé, l’armée, la police et les œuvres d’entraide travaillent ensemble. Il faut reconnaître aussi que, contrairement au Nicaragua, l’armée s’est investie à fond pour les secours.

Il reste néanmoins un arrière fond politique, en vue des élections de l’an prochain. Les zones qui présentent un intérêt électoral prépondérant sont aidées en priorité. Sur ce plan, le parti gouvernemental de l’ARENA est déjà un des grands gagnants. Les ONG nationales sont elles-mêmes affiliées à des secteurs politiques du pays. Les grands perdants sont ceux qui ne sont reconnus ni par le parti gouvernemental, ni par le front d’opposition. Ainsi il reste des endroits, où pendant plus de 10 jours des gens n’ont reçu aucune aide, dans un pays qui est tout de même deux fois plus petit que la Suisse.

APIC: Quel a été le rôle de l’Eglise catholique dans l’organisation et la distribution de l’aide?

M.B.M.: La hiérarchie catholique est à mes yeux la grande absente. Ses services sociaux sont le plus souvent inefficaces. De fait, des paroisses se sont mobilisées, mais elles n’ont pas reçu le soutien de l’archevêché. Dans le débat social, en général, l’Eglise a perdu son caractère prophétique qu’elle avait avoir avec Mgr Romero. Elle a de ce fait laissé la place aux sectes fondamentalistes qui prêchent une idéologie sécuritaire basée sur la notion de salut individuel. On assiste à une certaine résignation, l’influence des sectes évangéliques fait dire à beaucoup: ’C’est le Seigneur qui l’a voulu ou même c’est la colère de Dieu.’

APIC: Vous étiez au cœur de la région touchée par l’ouragan. Quels sont les besoins les plus vitaux après le cataclysme ?

M.B.M: Je me trouvais sur la Côte, au cœur de la région sinistrée, dans une communauté de 2’000 personnes. L’endroit est très difficile d’accès. Actuellement il faut quatre heures de bateau, et la protection de la police. La population déplacée commence néanmoins à revenir. L’urgence est d’assurer l’approvisionnement en vivres et en médicaments et de faire un recensement avec l’aide d’un médecin sur place.

Le seul souhait de la population est de recommencer la vie quotidienne. Il s’agit d’éviter de maintenir trop longtemps l’aide d’urgence pour commencer la phase de reconstruction le plus vite possible, et rétablir la petite économie familiale. Un des gros problèmes à venir est l’approvisionnement, car dans de telles conditions les coûts des marchandises et des transports vont doubler ou quintupler. Nous avons immédiatement pris les mesures nécessaires pour monter un magasin communautaire afin de garantir les prix contre l’inflation. La moyenne des revenus dans la région est de 800 colons par mois donc très inférieur au salaire minimal national de 2’000 colons. Le prix du panier de la ménagère est fixé à 4’500 colons. C’est dire la gravité de la situation.

Le Salvador compte 60% de chômeurs qui vivent de petits boulots ou de travail à la journée dans l’agriculture. Cette tragédie va encore accroître ce phénomène.

APIC: La violence et de la criminalité sont aussi au cœur du débat public

M.B.M. : Le Salvador détient un taux record en Amérique centrale. Des bandes armées ont ainsi attaqué des convois d’aide et même des équipes de télé étrangères. Cela explique la peur de la population et la réticence à quitter sa maison ou ses biens. Juste avant Mitch, le gouvernement avec le soutien du secteur privé avait lancé une vaste campagne de nettoyage de la capitale de tous les éléments indésirables. Les pauvres et les gens de la rue ont été chargés sur des camions pour être envoyés ailleurs. On assiste au développement d’une idéologie sécuritaire et à une militarisation du pays.

APIC: Les Etats-Unis ont toujours considéré l’Amérique centrale comme leur jardin privé. Quelle est leur attitude après la catastrophe ?

M.B.M.: L’aide américaine est assez insignifiante. Pendant la guerre les Etats-Unis ont dépensé jusqu’à 2 millions de dollars par jour au Salvador. Aujourd’hui ils ont débloqué une aide de 7 millions de dollars. Dans tous les statistiques les Américains sont à la traîne. La presse locale le dénonce ouvertement.

Par contre on a une aide assez massive du Japon, de Taiwan et même de la Chine qui sont aussi les plus grands investisseurs dans le pays à travers la création de «zones franches» qui se développent de manière accélérée. Qui par ailleurs sont à mes yeux une autre plaie de l’Amérique latine, puisque tout le profit repart du pays.

APIC: La chaîne du bonheur organise le 13 novembre une journée de solidarité nationale avec l’Amérique centrale. Mais il faut viser le plus long terme …

M.B.M.: Dans un mois les victimes de Mitch risquent bien d’être oubliées. Or il ne s’agit pas seulement de les nourrir durant six mois. Mitch a jeté un coup de projecteur sur cette région. Mais dans un pays ou 80% des jeunes n’ont aucun espoir de trouver du travail dans des conditions dignes, on ne peut pas se contenter de s’apitoyer. Beaucoup ont le sentiment qu’ils ne sont plus rien. C’est un cataclysme plus grave que Mitch. (apic/mp)

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