Istanbul/Varsovie, 15 novembre 1998 (APIC) Le gouvernement turc a été accusé par des citoyens turcs d’origine grecque de mener une « guerre psychologique » contre le patriarcat oecuménique de l’Eglise orthodoxe, dont le siège est à Istanbul. Le gouvernement turc nie. Et donne son interprétation du traité de Lausanne, en 1923. Ce qui « fait bondir » Mgr Georges Tsetsis, représentant du patriarcat auprès du Conseil oecuménique des Eglises (COE), à Genève.
La présence de l’Eglise orthodoxe à Istanbul – dont la grande majorité des dix millions de citoyens sont musulmans – remonte au temps ou Byzance. Connue comme Constantinople, cette ville était un centre très influent de la culture chrétienne. Aujourd’hui, la Turquie ne compte que quelques milliers de chrétiens, mais la juridiction du patriarcat oecuménique s’exerce sur les 3,5 millions de chrétiens orthodoxes vivant en Crête, dans les îles de la mer Egée, au mont Athos et sur la diaspora grecque. Le patriarche oecuménique, Bartholomée Ier, est reconnu comme primus inter pares (premier parmi ses pairs) par les neuf patriarches et les 15 Eglises autocéphales orthodoxes. Le patriarche et son synode d’évêques sont des citoyens turcs, mais tous de souche grecque.
L’accusation contre le gouvernement turc a été portée par la Société constantinopolitaine lors d’une conférence sur les questions humanitaires tenue par les 54 pays de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) à Varsovie au début du mois. Mais cette accusation a été vivement rejetée par un diplomate turc qui a déclaré que tous les groupes religieux étaient traités également conformément à la constitution laïque de son pays.
Selon la Société constantinopolitaine, qui a son siège à Athènes et compte parmi ses membres principalement des émigrés d’origine grecque, « le gouvernement turc enfreint la liberté religieuse de la communauté grecque d’Istanbul. Il est inacceptable que la Turquie continue de ne pas reconnaître le fait que le Patriarcat est aussi oecuménique et chef spirituel de 300 millions de chrétiens orthodoxes ».
Droits bafoués
Dans une déclaration à l’OSCE, la Société précise que les droits des Eglises à « établir et contrôler des institutions religieuses » ont été garantis par le Traité de Lausanne de 1923, qui a établi les frontières territoriales et les droits des minorités dans la région après la première guerre mondiale. ainsi que par la signature, par la Turquie, de la Convention européenne des droits de l’homme.
Entre autres violations des droits, la Société mentionne la fermeture, par le gouvernement en 1971, de l’école de théologie sur l’île de Halki, près d’Istanbul, ainsi que l’exclusion des prêtres orthodoxes des écoles minoritaires grecques. Le sort de l’école de Halki suscite toujours la colère des chrétiens orthodoxes qui, aux côtés d’organisations oecuméniques, ont, à maintes reprises, demandé sa réouverture. Récemment, le gouvernement d’Ankara a renvoyé le comité de supervision de l’école, invoquant la mauvaise gestion financière et une propagande anti-turque. « En 1923, le gouvernement turc a accepté que le Patriarcat grec-orthodoxe reste à Istanbul, à condition que le patriarche se limite aux activités religieuses », indique la déclaration de la Société. « Dès 1992, un guerre psychologique systématique a été lancée contre le patriarcat. Les évêques et membres du clergé sont interrogés par les autorités turques. Des personnes jettent des pierres et des bombes contre le siège du patriarcat et menacent de l’incendier ».
Le caractère œcuménique du patriarcat nié par le gouvernement
Le chef de la délégation turque, Yalim Eralp, a rejeté ces accusations pourtant avérées, en soulignant que la constitution laïque de son pays empêchait une reconnaissance des institutions religieuses. « La liberté de culte est essentielle, mais elle ne peut troubler l’ordre public. A nos yeux, la démocratie et la laïcisation vont de pair », a-t-il dit. « La Turquie ne reconnaît pas le caractère oecuménique du patriarcat. Pour nous, le patriarcat n’est pas œcuménique », a encore déclaré Yalim Eralp, selon qui le patriarcat a été mentionné comme « institution turque traitant seulement des affaires religieuses » dans le procès-verbal et non dans le texte du traité de Lausanne.
A Genève, Georges Tsetsis, représentant du patriarcat oecuménique auprès du Conseil oecuménique des Eglises (COE), a réagi le 13 novembre, en déclarant que ce que veut le patriarcat est que l’exercice de ses droits dans les domaines religieux et éducatif soit respecté, comme le spécifie l’article 40 du Traité de Lausanne. « Le patriarcat ne devrait pas être un otage dans les conflits politiques entre la Turquie et la Grèce. » Il a par ailleurs rappelé que l’Eglise est présente « sur les rives du Bosphore depuis les premiers jours du christianisme, et que le patriarcat oecuménique a existé en tant qu’institution pendant 17 siècles. Son autorité spirituelle est reconnue dans le monde entier ».
Il a qualifié d’ »absurdes » les insinuations des autorités turques selon lesquelles le patriarcat serait impliqué dans les affaires politiques. La mission du Patriarcat, a-t-il dit, est « de promouvoir, parallèlement à l’unité chrétienne, l’entente et la tolérance entre les religions, d’oeuvrer pour la paix et de lutter contre les maux de la société moderne ». Ces activités ne sont pas politiques, mais font partie des activités spirituelles du Patriarcat. S’exprimant à propos de l’école de théologie de Halki, cela peut sembler « paradoxal », a-t-il fait observer, que cette école ait été fondée « durant l’empire ottoman autocratique et ne soit pas autorisée à exercer dans la république turque démocratique actuelle ». Par ailleurs, l’argument invoqué, à savoir que la réouverture de l’école exigerait l’adoption d’une loi spéciale parce qu’elle est d’un niveau universitaire, « est bizarre parce que cette école n’a jamais été reconnue par les autorités comme un institut d’enseignement supérieur ». (apic/eni/pr)
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