Actualité: Lors de son récent passage en France, le cardinal Jaime Lucas Ortega y Alamino, archevêque de La Havane, a parlé librement aux journalistes de sa vision d’avenir de la société cubaine. Le cardinal Ortega était à Paris pour le XVIIIème Congrès m

APIC – Interview

Rencontre avec le cardinal Jaime Ortega y Alamino, archevêque de La Havane

L’Eglise n’est pas un parti d’opposition,

elle n’a pas d’alternative politique à offrir

Jacques Berset, Agence APIC

Paris/La Havane, 5 octobre 1998 (APIC) L’Eglise catholique à Cuba ne souhaite pas l’effondrement brutal du système en place. Elle craint sans trop oser le dire qu’un jour les Cubains exilés à Miami ne mettent la main sur le pays et n’imposent un capitalisme sauvage et revanchard qui ne profiterait qu’à quelques-uns. Des responsables d’une Eglise cubaine revigorée par la visite historique de Jean Paul II en janvier dernier, préféreraient même que les réformes nécessaires et urgentes soient menées par Fidel Castro en personne, qui prendrait ainsi la tête de la transition.

L’Eglise cubaine, comme toute Eglise, s’incarne dans la réalité du pays dans laquelle elle vit. Son prophétisme ne doit pas se résumer à évoquer avec amertume les difficultés passées et présentes, « il doit être de l’ordre de l’annonce, de la création de nouvelles possibilités de servir le peuple. » A 63 ans, dans un français aux tons chaleureux – le cardinal Jaime Lucas Ortega a fait ses études au Québec! – l’archevêque de La Havane, en fin diplomate, mais surtout en pasteur avisé, conduit son troupeau avec conviction dans la voie de l’ouverture. « L’Eglise n’a pas d’alternative politique toute faite à offrir », a confié à l’APIC le « patron » de l’Eglise cubaine, interlocuteur incontournable du gouvernement de Fidel Castro depuis la visite pastorale du pape à Cuba du 21 au 25 janvier dernier.

« Le but n’est pas d’être le parti d’opposition qui pourrait manquer ou qui manque à Cuba. L’Eglise n’a pas pour mission de prendre le pouvoir. Son message va tantôt dans le sens de l’opinion publique, tantôt dans le sens contraire; d’autres fois encore sa position coïncide avec celle du gouvernement. Nous ne devons être assimilés ni à un soutien complaisant du pouvoir ni à un groupe d’opposition systématique, ce n’est pas là le rôle de l’Eglise. »

APIC: En tant que membre du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), vous connaissez bien les ravages du néolibéralisme sur le continent latino-américain. Beaucoup spéculent sur disparition du modèle socialiste à Cuba… L’Eglise cubaine ne prépare-t-elle pas un modèle alternatif basé sur la doctrine sociale chrétienne ?

Cardinal Ortega: L’Eglise n’a pas la compétence de préparer un modèle, ce n’est pas sa mission. Mais la doctrine sociale de l’Eglise est une source d’inspiration. Aujourd’hui, cet enseignement social est commenté et très sollicité dans les milieux chrétiens à Cuba. On en parle dans nos publications, nous donnons des conférences et des cours ouverts à tous. Lors de sa visite à Cuba, le pape a beaucoup parlé en termes d’Evangile social, spécialement lors de son homélie à La Havane. Il a été très applaudi. Il me semble que nous pouvons trouver là un consensus au sein de la société cubaine.

Aujourd’hui, on rencontre même des personnalités du gouvernement qui font référence publiquement à cette doctrine. C’est un fait que tout le monde à Cuba craint l’imposition dans l’avenir d’une sorte de libéralisme sauvage, comme l’a dit le Saint-Père.

APIC: Si l’Eglise n’a pas directement de modèle politique à proposer, quelles sont ses priorités pastorales en matière de promotion humaine?

Cardinal Ortega: Notre plan pastoral issu de la deuxième assemblée nationale de l’Eglise cubaine (ENEC) en 1996, dix ans après la première rencontre de ce type, a notamment mis l’accent sur la formation intégrale du laïcat, non seulement au niveau théologique, mais également aux plans social et civique. Une autre priorité est de redynamiser la vie ecclésiale dans les communautés chrétiennes, qui ont beaucoup souffert. Elles sont nombreuses à se réunir dans les maisons, les quartiers, les villages où il n’y a pas de lieux de culte. Il s’agit d’en faire de véritables communautés sacramentales qui sachent accueillir cette foule de nouveaux venus dans l’Eglise. Les jeunes cubains, à la recherche du sens de la vie et de grands idéaux se tournent de plus en plus vers l’Eglise.

La troisième priorité de l’Eglise, peut-être la plus novatrice dans la réalité cubaine d’aujourd’hui, est la promotion humaine, notamment à travers l’action de Caritas, fondée il y a tout juste six ans. Le pape le dit lui-même: il ne peut y avoir de nouvelle évangélisation sans promotion humaine.

Le champ des actions à entreprendre est vaste. La pauvreté à Cuba a des caractéristiques bien distinctes d’autres pays d’Amérique latine. En ce moment, il s’agit d’une pauvreté atypique. Les carences de type structurel dans certains secteurs affectent une grande partie de la population. Les étrangers qui viennent à Cuba voient les maisons délabrées et mal entretenues; ils pensent que leurs locataires sont des pauvres dans tous les sens du terme, tant au plan de la culture que des nécessités matérielles.

Mais dans ces quartiers, il peut s’agir tout aussi bien d’universitaires ou d’ingénieurs. A Cuba, quasi tout le monde peut avoir accès à un haut niveau d’éducation. Il en est de même pour les soins de santé, même s’il est difficile désormais de trouver tous les médicaments. Les hôpitaux manquent de médicaments spécifiques, par ex. pour une chimiothérapie contre le cancer, pour les diabétiques. Les instruments chirurgicaux font parfois aussi défaut.

Pour comprendre les frustrations actuelles, il faut savoir que le peuple cubain était jusqu’à présent habitué à un niveau de soins élevé et à un système de santé généralisé et gratuit. Il exige donc aujourd’hui des traitements qui ne peuvent plus se faire sur place…… Mais comment faire pour payer une opération qui coûte aux Etats-Unis 200 à 300’000 dollars ? Certaines fois, grâce à l’aide de paroissiens, nous avons pu résoudre ce genre de difficultés.

Dans cette situation de carences généralisées, l’Eglise doit se demander comment elle peut atteindre les plus pauvres. Dans certaines paroisses, nous avons mis sur pied des réfectoires pour les personnes âgées sans famille ou des services de repas à domicile. Nous avons des projets en faveur de familles monoparentales et des mères seules.

APIC: Avec la création en 1992 de « Palabra Nueva », le journal de votre archidiocèse, les médias de l’Eglise jouent désormais un rôle important pour les chrétiens et le peuple en général…

Cardinal Ortega: L’avantage à Cuba, c’est que presque tout le monde sait lire et écrire et que le niveau culturel est assez élevé. Le peuple cubain est resté un peuple de lecteurs et l’écrit a gardé plus d’importance que l’audiovisuel. Cela facilite la communication et le travail de l’Eglie. Si vous affichez quelque chose à la porte de l’Eglise, les gens viennent voir et copient le texte. L’information passe de maison en maison. Depuis cinq ou six ans, quasiment tous les diocèses essaient de publier des journaux et autres revues de bonne qualité, comme « Palabra Nueva » à La Havane.

Ces publications, lancées souvent par des jeunes qui se sont improvisés journalistes, paraissent tous les mois ou tous les deux mois. Passant de mains en mains, elles ont joué un rôle important dans la préparation de la visite du pape. Dans le diocèse de La Havane, « Palabra Nueva » tire à seulement 8’000 exemplaires par mois, mais elle touche bien plus de monde, car elle est lue plusieurs fois.

Dans nos journaux, nous ne devons pas ressasser avec amertume tout ce que nous avons souffert. Nous devons plutôt nous présenter comme les gens de dialogue que nous sommes, capables d’être des ponts plutôt que des fortifications dressées dans une attitude de défense. Il faut tendre la main, avoir le courage d’envisager la réalité et d’annoncer l’espérance.

APIC: Quel est le message spécifique de l’Eglise catholique dans un pays marxiste comme Cuba ?

Cardinal Ortega: Il ne faut pas penser uniquement en termes politiques, même si c’est vrai que l’Eglise a parfois des points de vue tout à fait opposés à la philosophie officielle marxiste et à la façon de penser du gouvernement. Le peuple cubain recherche ses racines, et nos revues parlent de l’histoire de la naissance de la nation cubaine, qui doit beaucoup à l’Eglise. La nation cubaine est née au séminaire St-Charles de La Havane, et le pape a bien fait de relever lors de sa visite les deux grandes figures de l’indépendance nationale cubaine que sont le Père Félix Varela, fondateur de la pensée nationale, et le poète et écrivain José Marti, animé de profondes valeurs éthiques et spirituelles chrétiennes.

L’existence de telles personnalités humanistes qui ont marqué la pensée cubaine fait que le marxisme, chez nous, n’a jamais pris les traits si excessifs qu’il a eus dans les pays de l’Est. Même si la pensée marxiste reste bien présente, ce qui inspire davantage l’ »idéologie nationale cubaine » est avant tout la pensée de Félix Varela et de José Marti. Les Cubains actuels recherchent leurs racines historiques, traditionnelles. Dans la vie quotidienne, les Cubains sont un peuple très solidaire, très porté sur l’amitié et l’accueil: tout cela vient du christianisme qui a été sauvé dans leur cœur. Le pape a renforcé tout cela. (apic/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/actualite-lors-de-son-recent-passage-en-france-le-cardinal-jaime-lucas-ortega-y-alamino-archeveque-de-la-havane-a-parle-librement-aux-journalistes-de-sa-vision-d-avenir-de-la-societe-cubaine-le-cardin/