Ce couple biblique dont on parle trop peu…

Quand la Bible décrit les débuts de l’Église, dans le livre des Actes des Apôtres, elle présente une scène sur laquelle on s’arrête trop peu. Je ne parle pas de la scène de la Pentecôte, où l’on voit l’Esprit descendre sur les Apôtres; ni des scènes de mission. Non, mais de la mort d’Ananie et Saphire (Ac 5, 1-11).

Cette mort rompt avec la description de la fraternité un peu idyllique de l’Église naissante. Elle ne se présente pas non plus comme liée à une des premières persécutions contre les chrétiens, sur le modèle, par exemple, de la mise à mort d’Etienne. Le texte laisse même entendre que si Ananie et Saphire perdent la vie, c’est en raison du jugement de Pierre à leur encontre.

Que reproche-t-on à ce couple? D’avoir menti, d’être restés dans une attitude de duplicité à l’égard de la communauté des croyants. Ils avaient promis de donner leurs biens à l’Église et ils en ont gardé une partie pour leur propre profit. Pourquoi les Actes des Apôtres nous présentent-ils cette faute comme si grave? Tout d’abord parce que le mensonge —tout mensonge —tord le sens même de la vérité. On ne peut annoncer Celui qui est la vérité quand on accepte de s’installer dans la duplicité. On ne peut pas mentir avec légèreté.

 »La duplicité est un poison qui menace toute communauté chrétienne»

Ensuite, si la faute d’Ananie et Saphire est si grave, c’est parce qu’ils «avaient le choix» de ne pas tout donner (Ac 5,4). Il n’y avait là aucune condition pour faire partie de l’Église, mais une proposition gratuite. La gratuité est au cœur du message de l’Évangile, elle est la clé même de la loi nouvelle. Ananie et Saphire ont falsifié le sens de la gratuité, caractéristique du message de Jésus. Ils disent et ne font pas… non pas à l’égard d’un précepte de la Loi ancienne, mais —beaucoup plus grave —à l’égard de l’amour gratuit, qu’ils avaient promis à Dieu et à l’Église.

Si la Bible place cette scène dans le livre qui décrit les débuts de l’Église, c’est pour nous le redire sans détour: la duplicité est un poison qui menace toute communauté chrétienne car elle porte atteinte à ses deux piliers: la vérité et la gratuité de l’amour. C’est pour cela qu’elle doit être combattue. Sans détour.

Malheureusement, je crois que nous n’entendons pas cette mise en garde biblique à sa juste mesure. Il y a encore trop d’attitudes de duplicité dans notre Église. Quelle que soit la communauté ou le lieu où il vit, tout chrétien peut poser ce triste constat.

«Pour guérir les malades, il faut accepter de ne pas mentir sur le diagnostic et le traitement à suivre»

Je ne parle pas de ces situations où des personnes se débattent pauvrement avec les contradictions, plus ou moins fortes, qui nous habitent tous. Je veux évoquer ces stratégies de mensonge, fréquentes, qui visent à cacher, pendant un temps très long, des manquements objectivement graves à des engagements: ici un couple formé en catimini, là de l’argent détourné pour un profit personnel… Ce n’est pas parce que ces attitudes ne sont pas toujours coupables aux yeux de la loi humaine qu’elles ne font pas le lit d’abus plus graves. Habituer nos communautés chrétiennes à des comportements doubles peut les préparer à tolérer des crimes en anesthésiant leurs consciences.

Ne tolérons jamais la duplicité au nom de la miséricorde. Accepter la duplicité c’est s’enfermer et enfermer l’autre dans une spirale de mensonges qui n’a rien à voir avec l’Évangile. Si nous sommes témoins de Celui qui est la vérité et le pardon, dénonçons la duplicité sans nous lasser de proposer la miséricorde. Évidemment, dire cela, ce n’est pas prôner une «chasse aux sorcières». Ce n’est pas rêver à une Église de purs. C’est souhaiter que l’Église soit un hôpital de campagne qui soigne les pécheurs —tous les pécheurs. Mais pour guérir les malades, il faut accepter de ne pas mentir sur le diagnostic et le traitement à suivre. C’est ce que la Bible nous demande. Ne nous croyons pas au-dessus de cet appel.

Jacques-Benoît Rauscher

6 mars 2024

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